Islam, religion de la tolérance

L’islam, religion de la tolérance

Les divergences et la multiplicité d’écoles sont une grâce

Averroès

La fin de la guerre froide a provoqué un vide.

Il fallait trouver un ennemi de remplacement, surtout dans le cas de la vision manichéenne du monde des Etats-Unis (les bons contre les mauvais) et de leur messianisme civilisateur. L’Arabe et le musulman jouent aujourd’hui ce rôle, qu’ils soient fondamentalistes ou simples habitants d’un Etat du Moyen-Orient. Dans les media, dès qu’il y a des troubles dans un camp de réfugiés palestiniens ou des habitants résistant à l’occupation par les colons sionistes ou par les troupes américaines en Irak, ces personnes sont inévitablement qualifiées de terroristes, fondamentalistes ou islamistes.

Pourtant le début du siècle passé  avait connu une période d’engouement pour tout ce qui était arabe et oriental  chez les Américains (Grace Dodge), les Anglais (Lawrence d’Arabie), les Français (Pierre Loti). C’était la période dite de l’  «Orientalisme ». L’islam avait su, au cours des siècles, montrer de nombreux attraits pour les voyageurs européens qui se rendaient en Orient.

Le Prophète avait su tirer les Arabes d’un univers borné par les allégeances claniques et un paganisme sommaire, pour leur offrir de vastes horizons spirituels et inteelectuels totalement inconnus d’eux : Il a élargi leurs perspectives aux dimensions de l’humanité. Et il a amneé chaque homme et chaque femme à se forger une conscience personnelle, pat où ils devenaient comptables devant Dieu de leurs choix individuels.

L’ouverture d’esprit, la tolérance et la science étaient stimulées par les encouragements explicites du prophète, qui exhortait les musulmans à aller quérir la science jusqu’en Chine : «  La quête de la connaissance et de la science est obligatoire pour chaque musulman, homme ou femme, du berceau à la tombe » ou encore «  L’encre de l’élève est plus sacrée que le sang des martyrs » ou encore «  Une journée consacrée à la science est plus méritoire à Dieu que cent expéditions guerrières ».

Le philosophe soufiste Ibn’ Arabi reprend le même thème au treizième siècle «  Sache que les gens d’Allah n’entreprennent d’errer sur la terre, parcourant les déserts et les rivages marins, que sous l’influence du goût dominant pour la société des hommes leurs semblables ».

Le Coran est un éloge de la diversité, et la théologie musulmane est avant tout une théologie de la différence. « Voyagez ! » ordonne le Coran, « allez à travers le monde » (XXX-43), « Arpentez-en les détours », (LXVII-15) . Le pluralisme des sociétés humaines doit être appréhendé dans le cadre d’une pensée de la différence. S’ouvrir à l’autre est un devoir impérieux. Point de solipsisme en islam. La pire calamité y est d’en être réduit à un isolement moral, intellectuel et social prolongé.

Le mythe de la femme pécheresse (I Epître à Timothée 2, 11-15) et l’opprobre attaché par saint Augustin à la sexualité sont bien loin des enseignements de Mahomet. Sans péché originel ni culpabilité, le rapport sexuel est censé rapprocher le musulman de Dieu. « En se mariant l’homme accomplit la moitié de la religion », dit un hadith.  Dans le monde chrétien le péché originel, ce Deus ex machina a empoisonné des générations jusqu’aux temps modernes.

Le système social proposé par Mohamed partait de l’idée que les hommes sont conditionnés de telle sorte par le Créateur qu’ils doivent vivre en groupe, afin de satisfaire l’ensemble de leurs besoins physiques, intellectuels et moraux : en bref, ils sont dépendants les uns des autres.

Un des textes qui m’ont le plus impressionnés est celui trouvé dans le livre du médecin italien Denti di Piranjo qui travaillait en Libye en 1930 :  « Le prince parlait avec les caravaniers inconnus qui se pressaient autour de lui avec une parfaite simplicité, comme s’il les avait connus toute sa vie . Et, en réalité, il les avait toujours connus : son sens religieux de l’unité de toute la création, la sympathie humaine qui le poussait à reconnaître un reflet de lui-même dans chaque fils d’Adam l’amenaient tout naturellement à traiter ces caravaniers loqueteux et couverts de vermine comme des égaux. »

La tolérance dans ces conditions est un hymne à la création. Elle procède de l’émerveillement de la conscience croyante devant la diversité de l’œuvre divine qui est profusion infinie et ouverte. « A chacun de vous Dieu a donné une Loi et un Chemin différents. S’il avait voulu il aurait pu faire de vous un seul peuple » (V-49). Ou encore «  Il n’y a pas de contrainte en matière de foi » (X-99). Et quand les polythéistes de son époque qualifiaient le Prophète de fabulateur et d’imposteur, il ne leur a pas tordu le cou mais leur a répondu : « Dieu sera juge entre nous le jour de la rétribution ».

Cette ouverture d’esprit explique l’extraordinaire foisonnement de la philosophie et de la science arabe pendant les premiers siècles de l’islam. Nées et élevées dans le mépris du monde découlant du christianisme paulinien et augustinien, les populations du pourtour de la Méditerranée se trouvèrent soudain confrontées avec une doctrine qui niait le dogme du péché originel. Leur conversion ne fut pas une conversion à la pointe de l’épée.

Les chrétiens retrouvaient dans le Coran tous les personnages de la Bible, Abraham. Isaac, Jacob, Jonas, Joseph, Marie, Jean le Baptiste, Jésus. Ce n’est pas le moindre paradoxe  de l’histoire chrétienne que c’est le courant le plus fidèle au judaïsme et aux partisans de Jésus qui va trouver refuge en Arabie.

A ces débuts la philosophie et l’image du monde de l’islam étaient tributaires des connaissances perses, indiennes, andalouses, égyptiennes, syriennes. Et par ailleurs ces peuples les accueillaient les bras ouverts pour échapper aux représailles de Rome contre les soi-disant hérétiques.  Les premiers professeurs des savants arabes étaient des Nestoriens, les Jacobites, les Juifs.

L’islam était à l’origine d’une brillante civilisation et pour la première fois la science devenait

internationale sur une large échelle.

La supériorité du savant sur l’homme seulement pieux est pareille à la supériorité de la pleine lune sur tous les autres astres. L’islam dit oui à l’intellect et non à l’obscurantisme, oui à la vie et non à l’ascétisme. Plus belle est encore la phrase qui dit : » La gloire vous la trouverez dans les palais, le bonheur dans les bazars, la science dans les écoles et la sagesse au désert ».

Un musulman n’entre pas en conflit avec les exigences de la vie spirituelle, s’il prend plaisir aux belles choses du monde matériel, car Dieu aime voir sur ses serviteurs une évidence de sa bonté. Les besoins physiques sont des forces positives, données par Dieu, et doivent être utilisées à bon escient.

L’hygiène fait partie de la foi. Les bains publics et le hammam sont un héritage gréco-latin. Le monde arabo-musulman l’a adopté et généralisé afin de vivre au quotidien les prescriptions religieuses concernant la propreté du corps, tenue comme étant d’essence divine. L’homme doit prier avec son corps aussi bien qu’avec son âme.

A Bagdad il y avait un hammam pour 50 habitants, à Cordoue un pour 80.

Le musulman donne une image bifide de son être-au-monde, moitié dogme et répétition, moitié irrévérence, curiosité, génie créateur. La religion requiert la répétition disciplinée de ses normes fondamentales, la science nécessite de la création et de l’invention.  Al Mamoun, disciple des mutazilistes de Bagdad, professait  que la raison est le moyen le plus sûr de parvenir à toute vérité, et que l’effort spéculatif personnel est un droit et une obligation. Il cite le Coran à l’appui : « Dieu voue au châtiment ceux qui ne raisonnent pas ».  Ou encore : »Que celui qui veut,croie, et que celui qui veut,nie ».

Le christianisme a longtemps été marqué par la soumission de la raison à la foi. Ce n’est qu’au 13ème siècle que les philosophes chrétiens (Thomas d’Aquin)  ont parlé de l’indépendance de l’intellect et du dogme, de la foi et de la science et que Roger Bacon a commencé à faire des expériences scientifiques. Et c’est à travers l’Espagne et la Méditerranée arabe que l’Europe a repris contact avec Aristote, la culture grecque et égyptienne.

Dans la pensée coranique, les conflits de nature tribale ou raciale n’ont aucune place. Aucun musulman ne peut porter le glaive contre un autre musulman – chose qui est allègrement transgressée aujourd’hui, comme le sont par ailleurs les messages de paix et de non violence de Jésus. « Nous vous avons créés des mâles et des femelles, nous avons fait de vous des peuples et des tribus en vue de votre connaissance mutuelle, afin que l’humanité règne au milieu de vous » (Coran, XLIX, 13). Depuis 13 siècles, le pèlerinage à la Mecque, réunit des musulmans de toutes les couleurs de la peau, de toutes les langues et de toutes le couches sociales et renforce leur sentiment d’appartenir à une même communauté de foi.

Mohamed avant sa mort avait publié des chartes de protection des monastères en terre arabe, et la survivance du Monastère de Sainte Catherine au Mont Sinaï jusqu’à ce jour en est une preuve. De larges communautés chrétiennes survivent au 20ème siècle en Irak, en Egypte, en Syrie. Enfants chrétiens, juifs et musulmans ont pu et continuent d’aller dans les mêmes écoles. Les communautés juives étaient souvent florissantes dans les pays musulmans, de Samarcande à Rabat. Ce n’est que la création récente de l’Etat d’Israël qui a conduit à la désintégration de ces communautés.

L’islam avait introduit des règles de conduite lors de conflits armés, longtemps avant la convention de Genève . « Si tu épargnes la vie de quelqu’un, c’est comme si tu avais sauvé toute l’humanité » ou encore «  Que la haine pour un peuple ne vous pousse pas à l’iniquité. Tu ne ridiculiseras pas l’autre. (5.8) ». Même Renan, qui n’appréciait pas particulièrement les Arabes, a du reconnaître que les musulmans traitaient les peuples conquis avec une indulgence inconnue jusqu’à eux.

« Tuer quelqu’un…. c’est tuer toute l’humanité » (V-32). « La guerre est toujours détestable. Vous l’avez en aversion » (II-216)

Le Coran parle bien de Jihad, ce qui ne doit pas nécessairement être traduit par guerre « sainte », mais plutôt par guerre justifiée (ou encore conversion intérieure). Car le Coran parle clairement du droit d’autodéfense : « Ceux qui se défendent quand on les traite injustement ou quand on vole leurs terres, ne méritent pas de reproche ».

Toutes ces pratiques sont en flagrante contradiction avec les pratiques barbares des croisés qui ont  tout massacré sur leur passage et transformé Jérusalem en un bain de sang, avec les pratiques de la Reconquista en Espagne ou encore de la rébellion grecque contre les Turcs en 1821, où toutes les mosquées furent rasées, les musulmans massacrés, convertis de force ou expulsés.

L’islam est théologiquement protestant. C’est-à-dire que le musulman est théologiquement

habilité au libre examen des écritures sacrées. Cette liberté, dans le christianisme, Luther ne va la réclamer qu’au 16ème siècle.

Le meilleur exemple ou résultat de cette tolérance était l’Andalousie de l’an mil. Les chrétiens avaient adopté la langue arabe pour leur liturgie et leur poésie, les juifs arabisés redécouvraient par contre l’hébreu. Averroes le musulman, Maimonides le juif et Abelard le chrétien ne voyaient aucun problème à chercher la vérité philosophique de l’autre côté des frontières confessionnelles.

La tolérance pratiquée par les musulmans en Espagne était tellement enracinée que même après la reconquête de Tolède par Alphonse de Castille en 1085 Espagnols et Francs continuent à vivre en harmonie avec les mozarabes, chrétiens attachés au culte liturgique en arabe, avec les mudéjars, musulmans demeurés en terre chrétienne et avec les juifs ayant fui l’intolérance en d’autres terres.

Ce n’est que Fernand et Isabelle qui détruisirent ce monde en expulsant les musulmans et les juifs, en les convertissant de force ou en les massacrant. Est-ce pour ces raisons que le Vatican pense canoniser ces rois catholiques ?

Le Coran avait permis l’établissement d’un monde humaniste de Cordoue à Téhéran. Ce qui prouve qu’il n’y a pas de handicap structurel lié à l’essence de l’islam. mais à partir du 12ème siècle, c’est-à-dire à l’époque où  l’Europe prend son essor scientifique et technique, la rivalité devient militaire, des croisades à la Reconquista, et l’Islam se retranche sur ses positions.

De Bagdad à Paris, par Kairouan et Tolède

Par un long cheminement la civilisation grecque était revenue en Gaulle dévastée par 10 siècles d’invasions barbares.

Les Abassides de Bagdad, Haroun-al-Rachid et al-Mamun avaient fait de leur ville et de leur pays un jardin (dommage que tout cela ait été foulé par les bottes de Gengis Khan et maintenant par les tanks de Bush). Une bibliothèque publique appelée « Maison du Savoir » avait pour objectif de diffuser les connaissances et les sciences naturelles. En 998 elle contenait 10 000 ouvrages. C’est de Bagdad que sont partis vers l’Andalousie les ouvrages traduits en latin.

Un peu plus tard le calife fatimide al-Hakim avait lui aussi organisé au Caire une bibliothèque où des rencontres étaient organisées entre juristes, médecins, traditionalistes, astronomes pour enseigner toutes les disciplines scientifiques. Le chirurgien Ibn al-Nafis y fit d’importantes découvertes sur la circulation du sang, 4 siècles avant les découvertes des Servet en Europe.

Il y mille ans, les musulmans introduisaient de nouvelles méthodes d’expérimentation, d’observation et de mesure. Al-Khwarzimi inventait l’algèbre, Al-Haytham écrivait les lois de la réflection et de la réfraction de la lumière ainsi que le principe d’inertie (600 ans avant Newton), Ibn Khaldun introduisait des concepts de sociologie politique, Al-Ghazzali le doute longtemps avant Descartes, Avicenne écrivait un traité de médecine de 318 pages.

L’Afrique du Nord joua un rôle de premier plan dans la transmission du savoir arabe à l’Europe médiévale, via l’Espagne et la Sicile. Fondée en 670, Kairouan devint la capitale de l’Ifriqiya. La cité, peuplée de plusieurs centaines de milliers d’habitants, vivait dans un exceptionnel climat de tolérance, et devint l’un des grands centres intellectuels de l’Islam.

En Sicile, la cour des rois normands de Palerme est un véritable creuset culturel. Sous Frédéric II elle devint un carrefour d’hommes, de produits et d’idées entre les civilisations grecque, latine et arabe. Frédéric II de Hohenstaufen, empereur du Saint Empire, parlait neuf langues dont l’arabe. En rapport constant avec les savants arables, il expédia des questionnaires en Egypte, en Syrie, en Irak, au Yémen.

Tout au long du Moyen-Âge, l’Andalousie était une tête de pont vers le monde chrétien. Ibn Rushd, notre Averroès, rédigea des commentaires sur les œuvres d’Aristote. On pourrait dire qu’il introduisit en Occident le principe du débat philosophique, en même temps que le médecin juif  de Cordoue, Maïmonides..

Lors de la conquète de Constanstinople Mehmet II rassembla les documents grecs, latins et autres qui avaient échappé à la destruction et les plaça dans la bibliothèque qu’il fonda à l’Eski Saray. 

Entre-temps Tolède était devenue chrétienne en 1165. Gérard de Crémone y traduisit en latin Aristote, Galien, Euclide, Ibn Sina. Albert le Grand et Thomas d’Aquin apprirent ainsi à connaître ces œuvres et à introduire pour la première fois en Occident la distinction entre dogme et raison.

Mais depuis lors les deux mondes se séparent…

Depuis le 4ème siècle le christianisme s’était laissé embrigader  par l’Etat romain : le dogme défini par Rome ou Byzance écrasait la foi  et la science s’effaçait dans les brouillards du Haut Moyen-Âge.

L’islam, lui,  a su résister pendant 7 siècles aux tendances doctrinaires. Puis les barbus sont arrivés. Et avec eux l’idée que le seul savoir utile était celui du dogme et de la doctrine. Et pourtant le prophète avait mis en garde contre eux : « O croyants, sachez que les prêtres et les moines écartent les hommes de la voie du salut » (IX, 34). Les tenants de la philosophie et de la science furent écartés, les chanteurs se turent, les danseurs se figèrent et les médecins se firent imams pour réciter de longs versets. La traduction du mot « islam » qui à l’origine signifiait « disponibilité » a été remplacée par « soumission ».

Jésus et Mohammed doivent se retourner dans leur tombes quand ils voient l’interprétation que donnent à  leur message les puritains et les intégristes. N’oublions pas qu’ils avaient donné au Dieu unique le même nom : Allaha en araméen et Allah en arabe, tous deux dérivés du Elohim juif. La forme la plus fondamentaliste de cet intégrisme musulman est incarnée par les Wahhabites d’Arabie Saoudite. Leur arrogance et leur volonté de domination n’est comparable qu’à celle de leurs alliés puritains américains qui prient également Dieu avant de lancer leurs bombardiers. Mais il ne faut pas nécessairement aller chercher très loin des formes d’intégrisme religieux semblable. Aux Pays-Bas le Staatkundig Gereformeerde Partij  (SGP) vient d’avoir plus de 2% aux dernières élections. Ce parti voudrait remplacer la démocratie par le théocratie. La femme doit occuper dans la société une position différente de celle de l’homme à qui elle doit soumission. La vaccination contre polio ou autres maladies n’est pas requise, mieux vaut remettre le sort des enfants entre les mains de Dieu. Le dimanche est le jour du Seigneur et le Tour de France ne peut pas passer ce jour là dans les villages où le parti SGP à une forte représentation.

Le déclin du  monde musulman dans le domaine des sciences devient évident quand on sait qu’aujourd’hui seulement 0.1% des articles scientifiques publiés le sont dans les pays arabes. Certains musulmans progressistes enragent à juste titre de voir l’Islam dépossédé des audaces d’une pensée scientifique et critique que, grâce notamment à Aristote, les philosophes musulmans avaient apportées à l’Occident. Il y a en effet un paradoxe à voir les traditionalistes dénoncer dans la pensée dite occidentale tout ce que cette dernière a précisément de l’Islam. Un signe d’espoir et de changement de société par est cependant le nombre croissant de femmes universitaires qui d’après les statistiques de l’UNESCO était de 35 % dans les pays arabes, avec des pointes à  40% en Irak, 48 % au Liban et 50% en Palestine. Pour l’enseignement secondaire, les Nations Unies indiquent que 87% des jeunes filles du Moyen-Orient et du Maghreb l’ont complété en 2000.

Car cet autre sujet de malentendu avec l’islam est la position de la femme dans la société. Avouons que pendant des siècles le rôle de la femme chez les juifs et les chrétiens n’était guère plus enviable. En 1575 un concile discutait sur l’existence ou la non-existence d’une âme chez les femmes. La Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 en France ne s’adressait nullement aux femmes. Il fallait que Olympe de Gouges se batte pour les mêmes droits et passer ensuite sur l’échafaud.Luther et Calvin étaient ouvertement misogynes. L’auteur belge Henri de Coster décrit ainsi les prêches des curés calvinistes de Zélande « Ils menacent les hommes de leur couper la barbe et les femmes de leur couper les cheveux. Mais celles-ci se font un malin plaisir à laisser dépasser des mèches de leurs foulards ». Un voyageur belge, le comte de Renesse décrit ainsi la situation des femmes au Portugal en 1899. « On rencontre en ville peu de femmes portugaises. Elle vivent, me dit-on, à la mode orientale, séquestrées volontairement ou par habitude, derrière leurs balcons ou leurs moucharabiehs ». Jean-Jacques Rousseau et Johann Georg Fichte prétendaient qu’à cause même de la nature du sexe faible celui-ci ne pouvait avoir les mêmes droits que les mâles. Les photos faites par le Suisse G. Job en voyage en Sardaigne en 1935 font penser aux femmes du fin fond de l’Iran.

La Voix du Luxembourg titre dans son édition du vendredi 17 mars 2006 « Egalité entre hommes et femmes. Enfin dans la Constitution luxembourgeoise ». La Constitution tunisienne assure l’égalité entre hommes et femmes depuis 1956, le Code de l’Individu en Iran depuis 1968, le Code de la Famille au Maroc depuis 2003. Bien sûr la réalité sur le terrain ne correspond pas toujours au texte des lois et il faut plus d’une génération pour que celui-ci passe dans la vie de tous les jours. Comme chez nous au cours du XXème siècle. Car en 1937 le ministre catholique Romme aux Pays-Bas proposait encore un texte de loi interdisant le travail salarié aux femmes mariées. Au Luxembourg en 1968 encore une femme qui voulait ouvrir un compte en banque avait besoin de l’autorisation écrite de son mari.

Comparé à l’antiféminisme de longs siècles chrétiens Mohamed était étonnamment en avance sur son époque. Il mettait hommes et femmes au même niveau « Nous assurerons une vie agréable à tout croyant, homme ou femme, qui fait le bien » Coran 16/97. Ou encore « Je ne laisse pas perdre l’œuvre de celui qui agit bien, qu’il soit homme ou femme » Coran 3/195. Dans les sociétés asiatiques ce n’est que dans le Coran que l’on peut trouver des passages tels que «  Celui qui a une fille et ne l’enterre pas vivante, ne l’insulte pas et ne la préfère pas aux descendants mâles, celui-là sera conduit par Dieu au paradis » La femme, possédant une personnalité juridique complète, peut en toute propriété posséder des biens sur lesquels ni ses parents, ni son mari n’ont aucun droit, pas même de regard. « Elles ont des droits équivalents à leurs devoirs » Coran 2/228. Au début de l’Islam les femmes priaient à côté des hommes dans les mosquées.

Le Coran dit que Dieu, étant tout-puissant, n’a pas besoin d’un fils (de Dieu) comme un quelconque chef de tribu, pour perpétuer son nom. Les lignées paternelles ne sont pas indispensables pour la naissance de l’homme nouveau (Jésus). Une vierge mère suffit. Marie, la mère de Jésus, est pour les Arabes un idéal : » Et  les anges dirent : Ô Marie ! Dieu t’a choisie, t’a purifiée et t’a élue au-dessus des femmes des mondes ». Coran 3/42. Le nom de Marie est cité plus souvent dans le Coran que dans le Nouveau Testament.

La tradition du voile est antérieure à l’islam, on en voit les premières traces dans les pratiques juives, puis chrétiennes. Dans la Thora la femme est déclarée inférieure à l’homme et doit se couvrir  Saint Paul exige le port du voile pour les prières: «  Que la femme se couvre d’un voile »  (1 Cor. XI, 5). Dans l’Islam, réservé à l’origine aux femmes de la cour, ou encore aux femmes libres pour les distinguer des esclaves, le voile ne se généralisera que trois siècles après la révélation coranique, au temps des Fatimides d’Egypte. Parmi les misogynes religieux, il ne reste aujourd’hui que les intégristes musulmans à vouloir habiller leurs femmes d’un voile d’excès et d’hypocrisie, comme s’il n’existait pas de juste mesure entre le string et le tchador. Mais reconnaissons que les costumes imposés aux femmes par la société bourgeoise victorienne ou catholique jusqu’à la moitié du 20ème siècle n’étaient guère moins stricts et pudibonds. Au début du siècle passé, à la côte belge les femmes étaient encore portées dans l’eau dans des chaises à porteurs et sous Franco l’Espagne avait encore des plages séparées pour hommes et pour femmes.

Mais nous n’avons pas encore pris conscience que la position des femmes dans les pays arabes autour de la Méditerranée change à une vitesse étonnante. Ainsi en Algérie 70% des avocats, 60% des juges et 60 % des universitaires sont aujourd’hui des femmes. Il y a 30 ans les filles se mariaient à 17 ans et aujourd’hui à 28 ans[1]. Changements qui ont lieu dans un pays qui à notre connaissance aurait été pendant de longues années sous la coupe d’islamistes retardataires.

Un des préjugés les plus largement répandus contre l’Islam est certainement celui attaché au thème de la polygamie. Nous oublions que pour des générations d’êtres humains, pendant des millénaires, la polygamie était ressentie comme une pratique naturelle. David et Salomon avaient plusieurs épouses. Du temps de Charlemagne même les prêtres pratiquaient la polygamie. Luther et Mélanchton interprétaient le passage XXV 1-12 de Mathieu comme une autorisation de la polygamie : » Dix vierges s’en allèrent, munies de leur lampes, à la rencontre de leur époux ». A Mohammed revient pour le moins le mérite d’avoir limité dans une société essentiellement polygame, le nombre de femmes à 4. Il a surtout essayé de gérer la répudiation, qui était le fléau des sociétés tribales patriarcales. Ou encore de donner par ce biais asile aux veuves et aux orphelins.

Comme dans la société occidentale où le christianisme avait de multiples facettes, de même dans l’Islam il y a des tendances plus joyeuses. Ainsi à Kaboul le quartier de Kharabat était pour les soufis et les mystiques le lieu de la pensée libre, où on brisait les tabous comme autant d’idoles. C’était aussi celui des plaisirs et des enivrements où l’on venait se délasser par la musique, l’alcool et les femmes, où l’on venait contempler le reflet rubis de Dieu dans sa coupe de vin. Le grand poète Hafez, proche des soufis le dit bien :

« La bête qui ne boit pas de vin jamais ne sera homme

Dieu accomplit son œuvre, ô cœur réjouis-toi »

Et du côté hommes, la barbe des intégristes est une copie conforme de la barbe que devaient porter les chrétiens orientaux pendant des siècles. A Constantinople, vers l’an mil, on refusait de donner la communion à des hommes rasés.

Mais reste l’OPA de l’Occident sur toutes les valeurs culturelles : en somme nous disons que nos valeurs occidentales sont universelles et que les autres culturelles doivent copier nos technologies et notre système démocratique. Et l’oppression politique devient humiliante.

« La vie d’un Palestinien arabe en Occident est décourageante. Le filet de racisme, de stéréotypes culturels, d’impérialisme politique qui l’entoure est étouffant » (E. Said, professeur à la Columbia University, N.Y.)  Pour les militaires israéliens il y a les bons Arabes (ceux qui font ce qu’on leur dit et qui sont des domestiques) et les mauvais Arabes (qui ne le font pas et sont donc des terroristes).

La plupart des préjugés contre les Musulmans et les Arabes datent du 19ème siècle. Renan déclarait publiquement que la race sémitique était inférieure à la race aryenne. Son disciple Gauthier prétendait que l’intelligence restait accrochée aux détails et était incapable d’esprit de synthèse. Les Orientaux sont perçus comme des masses grouillantes, dont nulle individualité, nulle caractéristique personnelle ne se détache. Pour Marx, ce sont des ombres muettes :  « Ils ne peuvent se représenter eux-mêmes : ils doivent être représentés (par nous) ». Chez Chateaubriand on trouve la première mention de l’idée que l’Europe doit enseigner à l’Orient ce qu’est la liberté : « La liberté, ils l’ignorent… Et si l’Orient n’est pas évidemment inférieur à l’Occident, il a néanmoins besoin d’être étudié et rectifié par lui ». Georges Bush veut y apporter la démocratie et oublie que le Bengladesh, la Malaisie, l’Indonésie, la Turquie, l’Iran, le Maroc, le Liban, la Palestine sont des démocraties, certainement plus valables que leurs vassaux, l’Arabie Saoudite, le Pakistan et l’Egypte. 

Ces jugements n’en rendent que plus fort le scandale et l’humiliation que vit aujourd’hui la société musulmane, qui se voit dominée par des hordes de militaires dont le culture n’est guère supérieure à celles de Gengis Khan et  qui voit se développer en son sein le dogmatisme et le fanatisme .

Et l’image de l’ennemi que l’équipe de G.W.Bush nous propose ne correspond pas à la réalité. Une étude américaine récente[2] montre que les 382 présumés terroristes fichés par la CIA ne sont pas de jeunes arabes désoeuvrés et illettrés, célibataires et fanatiques, mais bien de jeunes arabes dont plus de 50% ont un diplôme universitaire, plus de 50 % proviennent de familles aisées et « laïques », plus de 50 % sont mariés et ont des enfants. Ils vivent presque tous en Amérique ou en Europe, et non pas en Afghanistan ou dans les bidonvilles du Moyen-Orient.

L’amour est ma religion et ma félicité ; mon cœur est un pâturage pour les gazelles et un cloître pour les moines.

Ibn al-Arabi

Pierre Lutgen

Bachelier en philosophie thomiste

 


Islam, religion de la tolérance

[1] International Herald Tribune, May 28, 2007.

[2] Pr. M.Sageman, University of Pennsylvania,  „Understanding Terrorist Networks », 2004.


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