Alain Rihoux: Kafka en Palestine

 

13 juillet 2006



Rencontre avec Kafka en Palestine

par Alain Rihoux

Nous quittons Jenin (dans le West Bank en Palestine), direction Nazareth (ville palestinienne enclavée dans l’Etat d’Israël). Entre les deux, quelques dizaines de kilomètres et sans doute des heures de route vu l’implacable système des barrages routiers. Je contemple une dernière fois les collines ocreuses, rugueuses, arides mais amies de la Palestine sans me douter que je vais vivre une expérience indescriptible.

Le taxi s’arrête devant un énorme bâtiment désert qui pourrait ressembler à une gare, mais il n’y a pas de train, pas de voies, pas de vie. C’est le point de passage de Jalaima. Un autre taxi prendra la relève derrière le mur.
Curieusement les seuls messages visibles sont une main rouge qui arrête et une flèche indiquant la direction à suivre. Personne à l’accueil, le bâtiment semble désert. Aucun « état d’âme »… puisque, en l’occurrence, aucune âme qui vive et, sans jeu de mot facile…aucun Etat. Je suis les flèches…un tourniquet fait de barreaux d’une rare épaisseur, un petit arrêt dans un sas, un autre tourniquet, un autre sas, un autre tourniquet et je me retrouve devant la machine qui va scanner tout ce que je porte sur moi. Toujours personne, de simples panneaux indiquant ce qu’il faut faire. Je place mes objets sur le convoyeur, nouveau tourniquet, je reprends mes objets à l’arrière et je me retrouve devant un  très long et très triste couloir. Les flèches indiquent la direction. Je suis sidéré, choqué et perplexe. C’est la « colonie pénitentiaire » de Kafka, mais sans êtres humains visibles derrière le rideau. C’est 1984  et Orwell, puisque, manifestement des dizaines de caméras me suivent mètre par mètre et enfin, n’oublions pas Aldous Huxley, puisque derrière ce dispositif infernal des « gamma  + + »  observent « l’Untermensch » que je suis, doigt sur la gâchette de leur fusil mitrailleur Winchester.

J’émerge de mes rêveries littéraires, je reviens à la réalité…je progresse dans le long couloir. Enfin une aubette sombre. On distingue à peine l’occupant (ou l’occupante). Je glisse mon passeport dans une petite fente. Il me revient après une minute. Sans commentaire. Mon cerveau bat la chamade. Je pense et repense au « plus jamais ça…plus jamais ça » mais ma gorge se serre. C’est « encore ça et c’est comme ça! » Un dernier panneau, toujours anonyme, sans voix: Welcome! Bienvenue? Oui, en effet, je suis bien venu ici…mais pour la chaleur de la réception, on devra revoir le scénario. Autre message, toujours aussi court et froid: « Veuillez laisser cet endroit en bon état de propreté ». Mon esprit critique, démocratique, humoristique l’emporte et je parviens à sourire…oui, je viens de traverser une immense « chiotte » et je me dois de la laisser aussi propre à la sortie que je l’ai trouvée à l’entrée. Je me sens violé, trahi, humilié, déshumanisé!
Encore quelques chicanes et, toujours dans le silence et l’absence d’interlocuteur, je me retrouve à l’extérieur sous un soleil de plomb…Je respire, mais plutôt mal, mais j’ai traversé le pire…Je me sens comme un moustique échappé in extremis d’un bocal de miel. La glu colle à mes ailes, à ma peau, à mon être tout entier. Mais je suis dehors. le soleil, la couleur sable, le silence me font rêver que je suis Kirk Douglas descendant calmement  la colline de Tombstone après avoir neutralisé les méchants qui le bravaient à OK Corall. Ma démarche ressemble à celle du bon Cow boy solitaire. Je marche, tranquille vers la sortie qui se trouve assez loin et un air d’harmonica me vient à l’esprit, un air qui se joue auprès du feu après une rude journée dans la Far West.

Je sors de ma torpeur, je lève les yeux…Ils sont là! Ils sont bien là qui me surveillent et me suivent du haut de leurs sombres miradors. Oh! Pas des miradors comme ceux que nous avons connus, qui ressemblaient presque à des miradors pour chasseurs dans nos profondes forêts avec leurs bois bruts, leurs sommets rustiques qui, dans des brumes matinales pouvaient presque ressembler à des morceaux de chalets suisses. On pouvait même y voir 2 à 3 soldats se raconter leurs histoires de cantines. Les miradors du 21ème siècle sont très perfectionnés. Plus fins, plus hauts, plus tristes avec de minuscules mâchicoulis qui ne permettent même pas de voir celui ou ceux ou celles…(car des jeunes filles font aussi ce métier-là!) qui tiennent les gâchettes. Seule certitude, il est là, le fameux fusil mitrailleur et on peut apercevoir la pointe de son canon qui bouge en même temps que j’avance. Et si, par distraction, le serveur faisait un faux geste? Et si, moi-même, je faisais un faux geste?
J’atteins enfin la limite du sinistre périmètre. A quelques mètres, le taxi qui va me conduire à Nazareth, ville mythique d’un pays où coulait le lait et le miel, mais il y a longtemps de ça ! Je ne suis plus le même homme. 30 minutes sauvages ont creusé en moi une indicible crevasse. Mon dos est plus voûté, mon pas, moins sûr, mes mains, moites. Je regarde le ciel, invariablement bleu, les collines imperturbables. Mon cœur bat plus vite, mon esprit cogne dans tous les recoins de ma tête…. Lentement, je reviens à la surface et curieusement je sens en moi une force nouvelle, mes poumons veulent se remplir, ma gorge veut crier, non pas un cri de vengeance, de rage, de guerre,  car ces cris-là engendrent justement la vengeance, la rage, la guerre. Un cri d’amour, au contraire, un cri de partage, un cri de solidarité et je le veux si puissant qu’il ira de collines en collines, de villages en villages jusqu’auprès du plus petit, du plus modeste, du plus faible de tous les êtres humiliés, dédaignés, enfermés, enclavés…ma gorge s’ouvre enfin et tout mon être se réhabilite quand il peut enfin chanter….

Je suis devenu Palestinien.
Ich bin ein Palästinenser.

Alain Rihoux,
lors d’une mission avec l’ONG luxembourgeoise «Défense des peuples menacés» dans le village de Zababdeh (Province de Jenin) en juin 2006.


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