Les USA et l’argent de la drogue

Les Etats-Unis et l’argent de la drogue

 Certains affirment que 97% des bénéfices du trafic des drogues iraient à des mafias et lobbies américains[i]. Les revenus de la drogue seraient supérieurs à ceux du commerce du pétrole[ii] :1000 milliards de dollars[iii]. En Colombie le kilo de cocaïne se paye 1 500 €, aux Etats-Unis 32 000 €. La cocaïne intervient pour moins de 3% dans le PNB de la Colombie La consommation de cocaïne est de 300 000 kilos par an aux Etats-Unis et celle du cannabis de 1 000 000 kilos.. 36,5 % des jeunes américains de 18 ans ont touché au cannabis (marijuana)[iv] et 50 % de cette drogue provient de plantations aux Etats-Unis même. Le pays est de loin leader mondial dans ces domaines. 60% de la cocaïne est consommée aux Etats-Unis, par 4.5% de la population mondiale. La consommation de drogues est la cause directe de 52 000 décès par an aux Etats-Unis. Un rapport de l’agence Reuters de décembre 2006  montre que les Etats-Unis produisent par année de la marihuana pour une valeur totale de $ 35 milliards dans des plantations qui se trouvent pour la grande partie dans les Etats de Californie, Tennessee, Kentucky, Hawaii et Washington. Le chanvre est ainsi la production agricole des Etats-Unis avec le plus haut rendement financier, plus que les maïs et le blé ensemble. La prohibition de l’alcool des années vingt aux Etats-Unis est un bon exemple de ce qui se passe si vous interdisez une drogue que beaucoup de gens veulent consommer. Les trafiquants deviennent de plus en plus riches. Vous serrez ensuite la vis des punitions, le produit se fait plus rare et le prix monte. Les trafiquants deviennent encore plus riches. Des produits toxiques tels que le méthanol sont mêlés à l’alcool. La guerre entre clans devient meurtrière et la criminalité prend des proportions incontrôlables. Joseph Kennedy, le père du président JFK, avait d’ailleurs bâti la fortune de sa famille sur ce trafic[1]. C’est la guerre contre la drogue, et non la drogue elle-même qui est devenue la cause essentielle du ravage des ghettos urbains par la violence, la maladie et le chômage L’administration Nixon a dépensé 65 millions de dollars dans la lutte contre la drogue en 1969, celle de Reagan 1.650 millions de dollars en 1982, celle de Clinton 2.000 millions en 2000 et celle de Bush 19.500 millions en 2002 et 40 000 millions en 2003. 67,2 % de ces fonds vont à la répression et seulement 32,8 % à la prévention et au traitement.  Plus de 500 000 personnes sont incarcérées aux Etats-Unis pour consommation ou trafic de drogues, soit plus que tous les prisonniers de droit commun des pays de la Communauté Européenne.  La guerre contre la drogue a ainsi contribué à l’explosion sans précédent de la population carcérale. De 200 000 dans les années septante elle est passée à 2 000 000. 700 000 personnes sont mises en état d’arrêt chaque année pour être en possession de cannabis. Plus de 2.1 millions d’Américains sont aujourd’hui enfermés (soit proportionnellement dix fois plus que dans les pays européens) dans des milliers de geôles, dont plus de 300 sont aux mains d’entreprises privées. De puissants lobbies vivent de l’industrie carcérale. La lutte contre la drogue conduit également à des injustices raciales flagrantes. Seulement 12% de la population noire américaine consomme des drogues, mais 52% de la population carcérale liée à la consommation ou à la possession de drogues est noire[v].   CIA, DEA et trafic. La DEA (Drug Enforcement Administration) constitue le fer de lance de la guerre contre la drogue. La DEA, en quelque sorte CIA de la drogue, essaye de lier la lutte contre la drogue à la lutte contre le terrorisme. Dans les semaines qui suivirent les attentats du 11 septembre 2001, son directeur Hutchinson insistait au Sénat sur sa contribution essentielle à la lutte contre le terrorisme : » La DEA poursuivra avec ardeur son effort contre les organisations de trafic de drogues qui contribuent au terrorisme mondial. Ainsi, nous restreindrons leurs capacités à utiliser leurs marchandises destructrices comme source de financement d’attaques vicieuses contre l’Humanité » Pour George W.Bush la consommation de drogues est assimilable à une aide au terrorisme. La DEA a des bureaux dans de nombreux pays, avec pignon sur rue ou secrets. Elle agit aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des Etats-Unis. Un certain nombre d’organisations armées dans divers continents incarnent la nouvelle menace narcoterroriste et sont étiquetées de narcoterroristes et inscrites sur une liste noire comme le sont certains pays dans « l’axe du mal ». Il en est ainsi pour les FARC, le Sentier Lumineux, les Groupes militants du Cachemire, le Mouvement Islamique d’Ouzbekistan, le PKK, l’ETA, l’IRA, le Jihad Islamique Palestinien… Les critères utilisés pour établir cette liste sont flous, voire arbitraires. On note surtout l’absence de l’alliance du Nord, organisation armée afghane impliquée dans le trafic des drogues, mais alliée des Etats-Unis. Avant 1979, l’Afghanistan produisait des quantités minimes d’opium. Les seigneurs de la guerre se lancèrent dans la culture et le trafic d’opium à grande échelle pour financer leurs achats d’armes dans la lutte contre les Russes. La résistance afghane était alors soutenue par la CIA[vi], qui sous-traitait son appui logistique à ISI, le renseignement militaire pakistanais. Les camions affrétés par l’ISI se rendaient en Afghanistan chargés de matériels militaires et revenaient bourrés d’opium. Les Talibans avaient freiné et même interdit la production d’opium ; en 2001 la production d’opium avait chuté de 94%. Mais après la défaite des Talibans l’Afghanistan a repris sa position de premier producteur du monde ( 3.276 tonnes d’opium en 2003, 6.100 tonnes en 2006). Avec 2,3 milliards de dollars, l’opium représente aujourd’hui deux tiers des exportations de l’Afghanistan[vii]. Peut-on blâmer les petits fermiers de semer l’opium pour garantir la survie de leur famille ? Certainement pas, car la consommation locale est quasiment nulle. Qui empoche donc les bénéfices de ce juteux négoce ? En 2007 l’Afghanistan n’exporte pas seulement de l’opium brut, non elle exporte de l’héroïne pure produite dans de vraies fabriques. Elle est transportée sur des routes qui ont été construite comme « aide au tiers-monde » et le f travic est organisé par le propres ministres deu président Karzai. 

La Colombie, un second Vietnam, un second Irak.

 L’histoire du Vietnam et le sort de la Colombie sont fort semblables. Dans les années soixante les plantations commerciales de coca étaient inexistantes dans ce pays ; la consommation de drogues était également inexistante. Dans les années septante quelques négociants colombiens ont commencé à s’intéresser au négoce de cocaïne en provenance de Bolivie avec les Etats-Unis. La position géographique du pays lui permettait d’être une plaque tournante. Du négoce on est passé au trafic, aux cartels et à la production locale. En 2000 la Bolivie ne produisait plus que 43 tonnes et la Colombie 695 tonnes. Les ¾ de cette énorme quantité sont exportés vers les Etats-Unis. Et les mêmes avions qui  apportent les armes repartent souvent avec la cocaïne pour les consommateurs « gringos ».  Le « Plan Colombia » mis sur pied par Clinton en 2000 est une arme à double tranchant. Un paquet de 1,3 milliards de dollars qui permettent à l’armée colombienne d’acheter des armes américaines. 1,1 milliards sont déjà retournées dans les poches d’entreprises américaines[viii]. Le plan permet également à l’armée américaine d’avoir une présence accrue dans les Caraïbes (malgré que ou peut-être parce que  les Panaméens les forcent à fermer leurs bases chez eux), présence qui garantit un accès aux ressources naturelles, présence qui continue à permettre ou à encourager des violations répétées des droits humains dans tous les pays riverains de cette mer. En Colombie ces violations rendent quasiment impossibles les négociations entre gouvernement et guérilla ; elles déstabilisent les fragiles démocraties de Colombie et des pays voisins. Serait-ce un des buts cachés de ce plan d’assistance militaire ? Car il s’agit bien d’un plan d’assistance militaire. 90 % des fonds alloués servent à cette fin, et de maigres 10 % sont utilisés pour des programmes sociaux ou économiques. Initialement, c’est le contraire qui avait été promis par Clinton. Une grande partie de cette aide va aux paramilitaires. Comme le plan Colombia limite théoriquement la présence de militaires des Etats-Unis au nombre de 400, on contourne cette clause par le recrutement de personnel en provenance d’autres pays latino-américains qui travaillent pour la société Dynacorp tristement célèbre pour ses activités en Irak. Ce sont ces Rambos qui sont chargés de l’arrosage des plantations de coca par hélicoptère. Mais une éradication précipitée sans contrepartie économique suffisante induit des multiples effets pervers : la contrebande, le trafic d’ armes, la prostitution. Dès 1962 les Etats-Unis avaient formé des troupes paramilitaires en Colombie pour lutter contre la menace que représentaient Fidel Castro et Che Guevara. Elles se sont développées au cours des années dans les sinistres AUC d’ » auto-défense ». 80 % des meurtres en Colombie sont des victimes des AUC. Elles contrôlent 40 % du trafic des drogues alors que les FARC ne contrôlent que 2,5 %, selon les affirmations mêmes du gouvernement colombien. Certains des chefs des cartels de Medellin ou de Cali faisaient partie AUC et il est probable que la CIA était de mèche avec eux. Elle a  dans plusieurs pays (Laos, Birmanie, Afghanistan…) utilisé l’argent de la drogue pour financer des opérations militaires. Et quand un des chefs de ces cartels voulait suivre un business ou une politique plus personnelle il était éliminé ou extradé. L’opération portait le nom « Pseudo Miranda » et consistait essentiellement dans un partage des bénéfices « fifty-fifty ». Un ami latino-américain m’a raconte l’histoire suivante : « C’est la DEA américaine qui organise le trafic des drogues. Dans une base militaire du Beni en Bolivie, le personnel bolivien devait assister à peu près toutes les semaines à une réunion urgente dans une salle à l’intérieur de la base. L’un d’eux, lors d’une de ces réunions, monta sur le toit du bâtiment pour se défouler les jambes. Sur la piste il y avait des avions Hercules C-130 de la USAF qui déchargeaient des produits chimiques, puis chargeaient de grands blocs enveloppés de plastique noir ».    Un autre scandale de ce genre a éclaté en Colombie en janvier 2006. Des agents de la DEA ont été surpris en flagrant délit de collaboration avec des narcotraficants[ix]. Tout cela fait penser à la description que nous fait Marc Chadourne[x] du trafic de l’opium dans la Chine de 1935 : « L’opium du Yunnan descend par le Yang-Tsé aux bons soins de la police fluviale appelée jadis Anti-Opium. Il est débarqué à Shanghaï avec la complicité de la douane. Par quelle hypocrisie Chang-Kai-Sheck consent-il, lui de puritain à faire recette de l’opium qu’il réprouve ? Serait-il devenu assez protestant pour cela ? Oui, il essaie d’utiliser le trafic au profit de ses forces militaires ». N’oublions pas que selon Amnesty International au Panama 10 000 civils ont été assassinés sous prétexte de capturer le général Noriega, qui n’obéissait plus à la CIA, elle qui l’avait mis en place. Vingt-quatre mille Marines, un porte-avion, des chasseurs bombardiers, des hélicoptères de combat sont mobilisés pour capturer un seul homme. Une année après, en 1990, le rapporteur des banques auprès du Sénat américain déclare « Nous blanchissons actuellement 80% de l’argent de la drogue ». Et on apprenait que les nouveaux patrons des banques panaméennes, mis en place par Bush, sont ceux qui géraient les finances du Cartel de Medellin. Plus d’un million de petits fermiers colombiens déplacés par des luttes fratricides ont retrouvé un revenu vital pour leur famille en plantant la coca. Leurs terres qui sont arrosées par des défoliants deviennent stériles et rejoindre les rangs de la guérilla ou des paramilitaires reste pour eux le seul  moyen de survie. Comme pour les Vietnamiens qui en désespoir de cause rejoignaient les rangs du Vietcong. Mais une telle politique de fumigation n’a jamais conduit à des résultats durables. Les petits fermiers déplacent tout simplement leurs lopins de culture en abattant les arbres de la forêt vierge[xi]. Ne vaudrait-il pas mieux s’attaquer aux gros poissons dans les banques ou les mafias, qui contrôlent le marché de la drogue et qui profitent de prix plus élevés ? Ou encore aux sociétés qui importent en Colombie d’énormes quantités de produits chimiques (permanganate, éther, acétone) nécessaires à la fabrication de drogues. Ou encore la société Monsanto qui a exporté en 2001 des tonnes et des tonnes de l’herbicide RoundUp Ready pour une valeur de 24.5 millions de dollars. Le plus étrange dans ce business est que malgré l’utilisation massive de cet herbicide le volume total de cocaïne exportée augmente. La  police colombienne a élucidé le mystère : la production de coca a pu être augmentée par la culture de plants transgéniques en provenance des Etats-Unis. Lorsque la Colombie aura perdu son attrait de producteur de drogues pour les Etats-Unis, il est fort possible que le marché se déplace vers les pays d’Afrique. Le Maroc est déjà en bonne voie de devenir un grand producteur de cannabis. Un journaliste américain, Gary Webb, prix Pulitzer 1996, avait clairement décrit dans le San Jose Mercury News comment la CIA soutenait les contras du Nicaragua avec l’argent de la drogue[2]qu’elle importait aux Etats-Unis dans les gros avions C-130. On appelle parfois la CIA « Cocaine Importing Agency »[xii]. Chaque fois qu’elle devient active dans un pays celui-ci devient une plaque tournante du trafic de la drogue. C’était le cas pour le Kuonmintang dans les années 50, pour le Vietnam en 1970, pour le Panama et le Nicaragua en 1990. La CIA a la possibilité de gérer elle-même le trafic d’armes avec la Colombie avec de petites compagnies aériennes qui lui appartiennent en tout ou en partie : la SAT, la EAST et JET AVIA. L’extradition de trafiquants de drogue et leur incarcération aux Etats-Unis n’a pas comme seul effet de neutraliser les activités de ces trafiquants. Elle permet également à la CIA ou la DEA de mettre main basse sur leur fortune. 

Israël et l’Ecstasy

 Depuis une dizaine d’années Israël s’établit solidement comme une autre plaque tournante de la drogue et plus particulièrement de l’Ecstasy. Selon la DEA ce pays posséderait un quasi monopole de cette drogue et les émigrés juifs de Russie seraient les acteurs principaux de ce trafic. Les jeunes de la communauté hassidique juive de New-York, d’Anvers et de Hollande seraient utilisés comme mules. Car qui suspecterait un jeune homme a l’aspect  religieux. Un seul jeune juif orthodoxe arrive ainsi à importer 40 000 pilules d’Ecstasy comme le décrivait David Lefer dans un article du New York Daily News. Le 14 avril 1999, la police de l’aéroport d’Orly arrêtait un couple hassidique en possession de 80 000 pilules d’Ecstasy. Deux jours plus tard, la police de l’aéroport de Montréal arrêtait une jeune femme juive orthodoxe qui avait caché 45 000 pilules d’Ecstasy dans ses bagages[xiii]. Depuis 1999 se trouve dans les prisons d’Amsterdam un certain Sean Erez, appelé également « Schmule », trafiquant et blanchisseur de New-York. Il avait déposé quelque 500 000 dollars dans une banque de Luxembourg : cinq jeunes juifs de Brooklyn faisant partie de son réseau ont plaidé coupable. Ils gagnaient 1 500 dollars par voyage en Europe. Des investigations en Amérique et en Grande-Bretagne ont révélé également que les milieux hassidiques blanchissaient quelque 200 millions de dollars en provenance des cartels de la drogue. Les banques israéliennes ont des règles beaucoup moins strictes que d’autres pays pour le blanchissement d’argent sale.  Un des personnages clef de ce trafic était David Marcus Katz, qui contrôlait la vente d’armes israéliennes en Amérique Centrale à partir de Mexico pendant les années 70 et 80. Israël est depuis longtemps impliqué dans le trafic de la drogue en Amérique du Sud. D’anciens officiers de l’armée israélienne étaient les principaux fournisseurs de drogues des barons de la drogue en Colombie et entraînaient même des armées privées. Ainsi Yair Klein a été condamné en 1991 par une cour de justice israélienne pour la vente illégale d’armes au cartel de Medellin et condamné par la justice colombienne pour la formation de troupes paramilitaires en 1988. En 2001 les autorités du Nicaragua avaient mis en évidence que 3000 fusils d’assaut AK-47 et 50 millions de balles avaient transité vers un groupe de guérilla en Colombie. The Observer, dans son édition du 10 novembre 2002, rapportait l’arrestation d’Avraham Zaltzmann à l’aéroport de Londres. Il était un des partenaires américains des cartels colombiens de la drogue. En 2002, Oded Tuito, le cerveau du trafic d’Ecstasy vers les Etats-Unis fut arrêté à Barcelone. Le 15 août de la même année le jury fédéral de Los Angeles demandait son extradition. Il échangeait avec les FARC de Colombie de la cocaïne contre l’Ecstasy. Il est difficile de savoir dans quelle mesure la famille Bronfman qui est aujourd’hui un des actionnaires principaux de la Dupont de Nemours est impliquée dans le trafic des drogues. Le grand-père canadien Bronfman était en tout cas le principal fournisseur d’alcool des réseaux clandestins américains pendant la prohibition. Castaño, un des principaux chefs des paramilitaires colombiens a reçu sa formation en Israël dans les années 80. Il le déclare lui-même dans son livre « Mi confesión » en 2002 : «  Dans le désert du Sinaï j’ai rencontré beaucoup d’autres Colombiens, notamment des officiers de l’armée colombienne ». Et cela en parfait accord avec le Ministère de la Défense. Les Israéliens ont également fourni les cadres d’écoles de formation pour les paramilitaires en Colombie même, selon les rapports de la police colombienne (DAS). Une des armes que l’on rencontre fréquemment en Amérique du Sud est le fusil d’assaut Galil de fabrication israélienne. Mais Américains, Colombiens et Israéliens ne sont pas les seuls au cours de l’histoire à avoir tiré profit du commerce des drogues. L’Angleterre a forcé les Chinois à accepter l’importation de l’opium des Indes, gagné des fortunes avec ce négoce et rendu opiomanes des millions et des millions de Chinois, et cela jusqu’en 1926 (La Chine de l’an 2000 a bien compris les avantages de ce négoce ; elle produit et exporte aujourd’hui 800 tonnes d’opium par an). Mais ce sont les Néerlandais qui les premiers ont découvert les bénéfices substantiels liés à ce trafic. En 1711 la Vereenigde Oostindische Compagnie obtient le monopole sur l’opium récolté en Inde et finance ses envois vers l’Europe de produits coloniaux par la vente en Chine d’énormes quantités d’opium. Lentement l’East Indian Company britannique évince les Hollandais et prend en 1758 le relais de ceux-ci dans le commerce de l’opium avec la Chine. Puis, au début du siècle passé, les Américains se sont progressivement rendus maîtres de ce trafic en accroissant le nombre de leurs bases dans la région. A leur demande, à la conférence internationale de La Haye, le commerce de la coca, de l’opium et du cannabis sont interdits. Ce qui permet aux bateaux américains d’arraisonner les bateaux britanniques en Extrême-Orient. Mais cette prohibition générale des drogues dynamise un trafic contrebandier international, multiplie les réseaux incontrôlables, mais vite contrôlés par les mafias américaines nées de la prohibition de l’alcool et qui s’emparent du marché en utilisant leurs anciennes filières mises en place pour la contrebande des alcools. 

Les drogues dans l’histoire

 Les Indiens des Andes ont depuis des siècles mâché la feuille de coca comme stimulant, comme nous buvons du café. La coca avait un caractère sacré et social.  Les philosophes grecs utilisaient le cannabis pour mieux comprendre la relation de l’homme avec le cosmos. Les Chinois utilisaient le chanvre (cannabis) comme remède contre les rhumatismes, contre la diarrhée et contre les affections cutanées. Les médecins arabes le prescrivaient également. Hildegard de Bingen recommandait le chanvre pour le traitement des plaies ouvertes et des douleurs de la menstruation. La reine Victoria l’utilisait également à cette fin. Le chanvre contient en effet en forte concentration les Omega-3 et les Omega-6. En 1884 on découvrit les propriétés anesthésiantes de la cocaïne et jusqu’en 1905 on l’utilisait comme anesthésiant local. Freud l’utilisait et la recommandait. Le pape Leon XIII portait toujours un flacon de cocaïne sous sa soutane.En 1898 BAYER mettait sur le marché un médicament à l’héroïne,  très efficace contre la toux. Suivaient des médicaments semblables pour le cœur ou contre la constipation. La firme Merck avait sa propre ligne pharmaceutique basée sur la cocaïne. Coca-Cola, à ses débuts, mettait de la coca dans sa boisson. La société Parke-Davis américaine produisait des émulsions de cocaïne et d’opium et disait dans sa publicité : » Notre émulsion fortifie le cœur et l’esprit. Lorsque vous vous sentez abattu ou pessimiste, n’hésitez pas à l’utiliser. Vous avez le droit d’être heureux ». Ceci rappelle un peu l’enthousiasme des médecins de la Renaissance pour les alcools distillés qui devenaient le remède miracle de l’époque et étaient appelés « eau de vie ». Il est difficile de situer les origines de la prohibition des drogues. Au début du siècle passé, le magnat de la presse américain Randolph Hearst lança une campagne contre le cannabis. Comme pour l’alcool, il faut relier cette campagne à une certaine forme du puritanisme américain. La morale anglicane du XIX° siècle voyait dans l’abstinence un idéal de vertu. Mais la campagne avait également un relent racial. Les musiciens de jazz noirs utilisaient la drogue pour chercher l’inspiration pour la composition cette musique « décadente ». Louis Armstrong fut incarcéré durant 10 jours pour avoir fumé du cannabis. D’autres pensent que des intérêts économiques étaient en jeu. La fibre du chanvre concurrençait le coton. Le cannabis concurrençait également les cigarettes et l’alcool. Les lois de plus en plus en plus sévères interdisant les drogues furent promulguées aux Etats-Unis dans les premières décennies du siècle passé.  Et cette politique prohibitionniste fut suivie progressivement  par les pays européens, de gré ou de force. Le chanvre connut une résurrection phénoménale pendant le seconde guerre mondiale aux Etats-Unis. L’armée à court de jute avait un besoin vital en fibres de chanvres et les fermiers étaient forcés à en produire. Après la seconde guerre mondiale le chanvre concurrençait les fibres Dacron de Dupont de Nemours et le plan Marshal se fit fort de faire interdire en Europe les plantations de chanvre. La prohibition des drogues est un échec. Dire que la prohibition des drogues freine leur consommation ne semble pas se vérifier aux Pays-Bas (de même que jamais on n’a ingurgité autant d’alcool aux Etats-Unis que lors de la prohibition des années vingt).  Une étude du Ministère de la Santé de ce pays, où la consommation de cannabis n’est plus pénalisée, montre que seulement 15.6 % des jeunes consomment du cannabis contre 32.9 % aux Etats-Unis. Contrairement à certaines prédictions, la consommation de cannabis ne conduit pas nécessairement à la consommation de drogues dures. Aux Pays-Bas le nombre de toxicomanes (héroïne et cocaïne) est de 1,6 par 100.000 habitants, en Belgique de 1,8, en Suède de 2,0, en France de 2,5, en Italie de 3,0, au Luxembourg de 5,0, en Suisse de 5,3[xiv]. Selon un rapport des Nations-Unies, le nombre de morts par overdose aux Pays-bas est en moyenne deux fois inférieur à celui des autres pays européens et 10 fois inférieur à celui des Etats-Unis. Selon le FBI, le nombre d’assassinats pour 100.000 habitants liés à la drogue est de 1,2 aux Pays-Bas et de 8,2 aux Etats-Unis. En 1999 le European Drug Monitoring Centre trouvait que 1 adolescent sur 50 avait touché à l’héroïne en Angleterre contre 1 sur 1000 aux Pays-Bas. Le sociologue KH Reuband a réalisé en Europe une vaste étude comparative[xv] qui n’a pas permis de mettre en évidence un lien systématique entre la consommation de cannabis et la politique appliquée en matière de drogue. En ce qui concerne le cannabis, les Pays-Bas, qui possèdent la politique la plus libérale en la matière, ne se distinguent guère des pays dont les pratiques sont plus répressives. Reuland constate également qu’une forte consommation de cannabis ne va pas de pair avec une consommation élevée pour les drogues dures. L’interdiction des drogues a un caractère sacré, dogmatique, comme certains interdits religieux. Dans la consommation des drogues par les jeunes il y a la tentation de toucher au fruit défendu (même le Créateur s’était brûlé les doigts en interdisant le fruit d’un arbre)[3], mais également le besoin d’échapper au stress d’une société puritaine mais hypocrite comme celles des Etats-Unis, ou encore pour de jeunes militaires israéliens le besoin d’oublier le caractère déshumanisant des humiliations qu’ils doivent infliger aux Palestiniens. La consommation des drogues avait explosé aux Etats-Unis lors de la guerre du Vietnam. Les jeunes militaires  étaient devenus toxicomanes pendant leur service, pour oublier les affres de la guerre. La CIA qui avait besoin de grandes sommes pour financer des activités non autorisées par le Sénat américain était leur fournisseur principal à travers les barons de la drogue laotiens. Le prince Sopsaina fut intercepté à Orly en 1971 avec 60 kilos d’héroïne dans ses bagages. La CIA intervint fermement auprès des autorités pour qu’il soit relâché L’hypocrisie concernant les drogues est ridicule dans le domaine de la santé. En France 2500 personnes se suicident par année, 5000 meurent sur les routes mais 60 seulement perdent la vie par surdose. Selon un rapport de 1993 de la Banque Mondiale, l’alcool est la cause de 3 % et le tabac la cause de 30% des décès au niveau mondial. On ne connaît pas un seul décès dû directement à la consommation de cannabis, et cela depuis les milliers d’années que cette drogue est connue. Utilisée à petite dose comme médicament, elle a des effets positifs sur plusieurs maladies[4]. Chez les Indiens qui mâchent la feuille de coca on n’a jamais pu mettre en évidence des effets négatifs sur leur santé ; au contraire. En ce qui concerne les drogues dures, la plupart des décès sont dus à des overdoses, à des produits contaminés par des substances chimiques ou au manque d’hygiène lors de l’utilisation de seringues. Et plus souvent encore aux morts violentes liées au trafic des cartels, des mafias et des guérillas. A la différence de la « belle époque », où les sanglants affrontements se passaient dans les rus de Chicago, les cadavres criblés de balles se retrouvent aujourd’hui dans les montagnes de Colombie ou d’Afghanistan.  La guerre contre les drogues « made in USA » après la chute du bloc communiste génère son propre échec en dynamisant par les trafics d’argent ce qu’elle prétend supprimer. Plus les restrictions sont puritaines et coercitives, plus les excès deviennent aberrants.  Est-ce qu’une approche telle que celle du président Evo Morales de Bolivie vient de mettre en place n’a pas plus de chances de réussir. Au lieu de punir les petits fermiers il encourage la fabrication de produits qui contiennent de petites quantités de feuilles de coca riches en vitamines et calcium : thé, dentifrices, boissons, chewing-gum, pâtes dentifrice, huiles de cuisine. Il a compris que pour beaucoup de ces petits fermiers les feuilles de coca sont les seules sources de revenu. Le programme s’appelle : »Coca oui, cocaïne non ». En tout il a permis de réduire de façon significative les affrontements meurtriers entre producteurs, trafiquants et police.  Et si la « drogue » n’était en fin de compte qu’un mythe comme la grippe aviaire ou la vache folle, une construction imaginaire, une idéologie dogmatique comme d’autres, capable de fédérer beaucoup d’individus autour d’une idée simple comme le bien commun ou la bonne santé pour atteindre des objectifs inavouables comme le contrôle social et la pérennité des valeurs morales dominantes de notre société[xvi]. L’intoxication par la parole et le tabou ressemble fort à une injection délétère pour la raison critique. Pierre Lutgen, Gradué en sciences sociales  


[1] Le lien entre économie et commerce d’alcool n’est pas nouveau en Amérique. La richesse de la Nouvelles Angleterre était bâtie sur la distillation des molasses de canne à sucre importées des Caraïbes. Le rhum servait de monnaie dans le commerce des esclaves. Et la révolution américaine pour l’indépendance est en grande partie due au fait que Londres voulait prélever des impôts et des accises sur ce juteux trafic.

[2] Les Américains ne sont pas les premiers à utiliser de l’argent sale pour les activités politiques. Sous Napoléon la police de Fouché se finançait déjà avec de l’argent en provenance de la prostitution et des salles de jeux.

[3] L’histoire nous a donné d’autres exemples de l’échec des interdictions.  En 1546 deux Syriens vinrent à Istamboul tenir boutique et vendre du moka. L’importation du café mit en joie la ville turque ; mais les imams ne tardèrent pas à s’en plaindre, attendu qu’il y eut bientôt plus de monde dans les cafés que dans les lieux saints. Le Sultan apprit en outre qu’en dégustant, le peuple discutait, et qu’à l’arôme du moka se mêlait le récit des exactions du sérail. Le café fut interdit comme liqueur nuisible à la santé. Ces sévérités ne purent distraire la population de ses nouvelles amours ; la résistance s’organisa, les imams s’adoucirent, le Sultan composa.

 

[4] 2. Certains disent qu’aux Etats-Unis le cannabis est tellement mal vu  parce qu’il stimule des tendances individualistes et non-conformistes.



[i] The true price of prohibition, Guardian, 6 August 2004.

[ii] Andres Ortega, El Pais, Bogota, 4  de septiembre 2001.

[iii] F. Ploquin et E. Merlen, „Drogue, danger, débat », Fayard 2002.

[iv] Agence Reuters, 14 décembre 2000.

[v] Junta Internacional des Fiscalización de Estupefiacentes, Rapport de 1997, New-York.

[vi] A.W.McCoy, The Politics of Heroin. CIA complicity in the global drug trade, Lawrence Hill, NY.

[vii] R.L. Parry, Independent, 21 November 2001.

[viii] Hernando Ospina, Le Monde Diplomatique, 2 nov. 2004.

[ix] La Semana, 3 de enero, 2006

[x] Marc Shadourne, Extrême-Orient, Plon, 1935.

[xi] Fumigación sin resultados, El Tiempo, Bogotá, 8 octobre 1999.

[xii] Martha Honey, U.S. Policy in Costa Rica, University Press of Florida, 1994.

[xiii] The Observer, February 24, 2002.

[xiv] Centrum voor Drugsonderzook, 2002, Amsterdam.

[xv] KH Reuband Cannabiskonsum in Westeuropa. Bern, BAG,2001.

[xvi] Michel Rosenzweig , L’envers de la drogue, une impostire démasquée, éd. Labor Bruxelles.


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