Bush, Sharon et les fondamentalistes chrétiens.

Bush, Sharon et les fondamentalistes chrétiens. 

En tant qu’Européens nous avons des difficultés à comprendre le soutien quasi inconditionnel que les Etats-Unis prodiguent à Israël. Ce soutien ne provient pas seulement de l’équipe du président actuel mais également d’une majorité de représentants qui spontanément votent un texte déclarant Jérusalem comme capitale de l’Etat d’Israël, sans qu’on le leur demande, ou encore  approuvent des subsides en armement colossaux pour ce petit pays.

 

On pense généralement que seul le lobby juif qui exerce une pression irrésistible sur la Maison Blanche. Mais une étude Gallup montre que le président Bush n’avait reçu que 19% du vote juif en l’an 2000 et que les électeurs juifs ne représentent que 3% à l’échelle nationale. Les démocrates avaient également bénéficié d’un soutien financier beaucoup plus fort de la part des donateurs juifs[1].

 

Une autre étude Gallup montre que Bush a obtenu une écrasante majorité dans les rangs des protestants blancs des Etats du Sud, encore appelés « bible belt », où le commun des mortels connaît la bible par cœur comme les bons musulmans le font pour le Coran.(Et où plus de la moitié de la population rejette la théorie de Darwin et prétend ferme que Dieu a crée le monde il y a 6 533 ans). Lors d’élections présidentielles les Eglises américaines envoient à leur membres des informations sur la position des candidats[2], non seulement sur l’avortement, mais également sur leur support à Israel.

 

Roberta Combs, présidente de la Christian Coalition, félicite Donald Rumsfeld, « cet héros américain (sic) »  pour son discours du 6 août 2002 devant le Congrès où il déclare qu’en aucun cas la West Bank ne doit être considérée comme territoire occupé.

 

Tom Delay, leader de la majorité républicaine au Congrès, déclarait dans son discours du 30 juillet 2003 à la Knesset : «  Les Etats-Unis et Israël sont unis dans le même combat, le combat entre le Bien et le Mal. Notre ennemi commun est Yasser Arafat, …ce scorpion du désert. C’est lui qui est responsable de la décrépitude (squalor) de son peuple…. En face de lui, il a George Bush qui est un homme intègre et loyal ».

 

Il faut donc chercher des explications ailleurs que chez les fondamentalistes juifs américains et mettre les « lunettes bibliques » avec lesquelles les sionistes chrétiens lisent l’actualité du Proche Orient.

 

Les chrétiens sionistes[3]

 

Selon un sondage Gallup, rendu public le 29 avril 2002, 47 % des Américains sympathisent avec les Israéliens, tandis que 13% sont favorables aux Palestiniens. Le pourcentage des catholiques qui sympathisent avec les Israéliens est plus faible que celui des protestants. La raison la plus souvent invoquée par ces sympathisants est que Israël combat le terrorisme, la seconde qu’Israël a un droit légitime à la possession de l’entièreté de la Palestine. Les Américains sont de fervents lecteurs de l’Ancien Testament. En ce temps là la Palestine, pays des Philistins, était souvent occupée par les juifs. Et ils s’imaginent que cette situation n’avait pas changée au cours des deux millénaires du Nouveau Testament.

 

Pour les fondamentalistes évangéliques, adeptes de Jerry Falwell (« Mon soutien politique à Israël est inconditionnel ») et Pat Robertson (« Israël est un signe tangible des promesses de Dieu »), la création de l’Etat d’Israël est l’accomplissement prophétique majeur du dernier siècle. Les circonstances dramatiques dans lesquelles ce pays est pour ainsi dire ressuscité d’entre les morts revêtent un caractère supranaturel. D’après le chercheur français Sébastien Fath[4], ce sionisme chrétien touche environ 40 millions d’évangéliques, même modérés, qui cautionnent aujourd’hui l’idée d’une légitimité divine du Grand Israël. La bible que les protestants connaissent bien contient en effet de nombreux passages sur le retour des juifs dispersés en terre d’Israël, le rétablissement du pays et l’adversité dont il fera l’objet. «  Il rassemblera les exilés d’Israël, et il recueillera les dispersés de Juda, des quatre extrémités de la terre (Esaïe, chapitre 11, verset 12) ; «  Tu domineras les autres nations » (Deutéronome, XV,16) ; « Je redresserai le temple de David de ses ruines » (Amos, 9 :11) ou encore « Je vais bénir ceux qui te bénissent, et punir ceux qui te punissent » (Genèse, 12,3). Après la bataille finale contre l’Armageddon (40% des Américains croient que cette bataille aura lieu pendant leur vie), les Juifs survivants reconnaîtraient le Christ comme le Messie qui inaugurerait alors son règne de mille ans. Comme le déclarait le révérend John Hagee devant 5000 fidèles en pleine guerre du Liban, pour hâter la fin des temps, il doivent  soutenir les guerres pour la création du Grand Israël regroupant tous les juifs, et ne pas avoir peur de créer des cataclysmes apocalyptiques.

 L’armée israélienne dans cette perspective, fait figure d’instrument de Dieu (même si ce n’est pas du tout le Dieu des Béatitudes proposé par le juif Jésus qui prêchait même l’amour des ennemis). En fait les fondamentalistes chrétiens américains restent très fort attachés à l’Ancien Testament. L’acceptation majoritaire de la peine de mort qui correspond à une morale « œil pour œil » en est un signe évident. La fondation « Temple Mount Faithful » collecte des fonds pour financer la destruction de la mosquée d’Omar et la remplacer par un troisième Temple. Les fondamentalistes européens rejoignent le mouvement. Le journal israélien Haaretz titre dans son édition du 16 mars 2004 : «  Israel’s political right is searching Europe for the kind of support it has found among fundamentalists in the U.S:” 

Alors que en Europe la fréquentation des Eglises a chuté, en Amérique elle reste pratiquée par la quasi totalité de la population. L’Europe sécularisée a difficile à comprendre une Amérique bigote et moralisante.  Désabusée, désenchantée et culpabilisée par l’antisémitisme barbare dont elle a fait preuve au vingtième siècle, elle se trouve confrontée à une Amérique prosélyte et agressive.

 

L’Américain de la rue est convaincu de la supériorité de son pays, de sa façon de vivre (american way of life)  et de sa forme spécifique de démocratie. Toute autre nation ne peut prétendre à l’acceptation et au soutien des Etats-Unis que si elle se rapproche de ce modèle. Sharon l’a bien compris et ne cesse de clamer qu’il est fervent défenseur de la démocratie, de la liberté et de la paix. Et si les Américains se croient le pays choisi par Dieu , les Israéliens se croient le peuple préféré de Dieu. Martin Gray ose dire : » La Shoah est unique ( et le massacre d’autres peuples ne compte guère) parce que l’on a voulu faire disparaître de la terre le peuple du Livre, le premier peuple… ».

 

L’influence du livre «  A Model of Christian Charity » écrit en 1630 par le pasteur puritain John Wintrop reste actuelle. Il dépeint l’Amérique comme une cité sur la colline (city upon the hill), point de mire regénérateur du monde. Onze jours avant de rentrer en fonctions, Kennedy cita  ce sermon. Le territoire des Etats-Unis est comme une Jérusalem terrestre : Toute atteinte à ce s territoire ne constitue pas seulement un affront, mais bien une profanation du tabernacle de la liberté.

De nombreux fondamentalistes américains se réjouissent de la fermeté d’Ariel Sharon, convaincus qu’il est du côté de Dieu. La Frankfurter Allgemeine du 8 janvier cite Jerry Falwell « Le Etats du Bible Belt sont la ceinture de sécurité de l’Etat d’Israel ». Aussi c’est à Falwell, avant le président ou le sénat des Etats-Unis, que Begin téléphone après le bombardement du réacteur nucléaire Osirak en Irak, pour que Falwell  mette en route son réseau « chrétien » pour expliquer la nécessité de ce bombardement aux Américains. Begin lui fit ensuite cadeau d’un Learjet.

 

Ceux qui n’aspirent pas à devenir comme les Américains et à n’arrivent pas à admirer leur mode de vie deviennent des humains de seconde zone, des « mauvais » (vivant dans les pays de l’axe du mal) ou encore des terroristes potentiels de par leur religion ou leur race.

 

Le terrorisme a en effet bon dos dans ce contexte, sans qu’on en cherche les causes profondes. Les allemands avaient également trouvé qu’il y avait trop de terroristes dans la résistance luxembourgeoise, Milosevic trouvait que les Kosovars étaient tous des terroristes, Pinochet a également tué des milliers de terroristes et les jeunes palestiniens désespérés et suicidaires en sont définitivement pour Sharon. Aussi faut-il les mettre en bocal (derrière un mur de séparation)..

 

Les Européens, conscients des erreurs faites et des injustices commises durant leur long passé colonial[5], sont devenus plus critiques devant les efforts israéliens de coloniser les terres occupées illégalement en Palestine. Pour eux l’argument d’une mission, d’un droit divin à coloniser une terre n’est plus acceptable. Leurs propres missions « civilisatrices » en Afrique et en Asie ont laissé des peuples meurtris et des conflits raciaux interminables.

 

Des voix critiques s’élèvent dans la communauté juive américaine contre cette alliance entre réactionnaires ; c’était déjà le cas lors de la rencontre entre Netanyahu et le prédicateur Falwell en 1998, suite à laquelle 200 000 pasteurs avaient donné leur appui à Israël en chaire de vérité. Alexander Schindler, président des conférences des juifs américains,  ressent clairement « ce support suicidaire que certains juifs des Etats-Unis apportent aux évangélistes fascistes et racistes ». Car on dira peut-être un jour que le pire anti-sémite était Dick Cheney. L’équipe de GW Bush comprend une demi douzaine de sionistes qui ont des passeports israéliens. Cheney, commandité par les conservateurs protestants américains, les utiliserait, non seulement pour s’enrichir personnellement à travers la société Halliburton, mais surtout pour permettre l’Armageddon, c’est-à-dire l’annihilation du judaïsme pour permettre le retour du Messie sur terre.

 

Des voix américaines vont dans le même sens. Le sénateur Fulbright avait déclaré il y a quelques années : «  Il y a trop de moralisme dans notre politique étrangère. Nous sommes tributaires de vieux mythes qui nous aveuglent. Nous ne sommes pas les gendarmes de l’Évangile. Nous n’appartenons pas à une race prédestinée qui apporte le bonheur sur la terre ».

 

Déjà en 1955, la Française Claude Dulong en voyage au Moyen-Orient avait trouvé que les Etats-Unis n’envoyaient en Asie que des représentants minables. Le State Department juge ses sous-chefs de bureau qui n’ont aucune connaissance du terrain assez bons pour les Arabes et les coloured men.

 Le mythe de la « Frontier »[6] 

Dans le droit international public, la frontière signifie la ligne où finit la souveraineté d’un Etat et où commence la souveraineté d’un autre. La conception américaine est toute différente. La frontière répond à une dynamique de conquête. C’est la ligne de démarcation entre le monde stable et le monde sauvage, et en même temps une négation du particularisme, du rythme de l’autre. Et comme les Etats-Unis croient avoir une mission civilisatrice (découverte lors de l’annexion du Texas en 1848) en vertu d’une vocation il faut s’étendre le plus possible.

 

Les puritains opposaient la civilisation chrétienne à la « sauvagerie » des indiens. Les prédestinés, les élus, les justes sont confrontés à ces suppôts de Satan dans une sorte de croisade. Et chaque massacre de Sioux permet de reculer les frontières de la civilisation blanche vers l’Ouest.  » Les Indiens n’ont rien de commun avec nous les humains, sinon la forme du corps. L’extension progressive de notre peuplement poussera les sauvages à faire comme des loups, c’est-à-dire à se retirer ; comme ces derniers, ce sont des bêtes de proie »

disait en 1793 George Washington, premier président des Etats-Unis  

Depuis 1890 le « Far West » et les frontières avec les sauvages ont disparu. Mais l’esprit pionnier ne doit pas disparaître[7]. Quand l’Américain parle de liberté il rêve de grands espaces vers lesquels il peut s’échapper en laissant derrière lui le carcan des villes et vivre de façon autonome et individualiste. Quand l’Européen rêve de liberté il pense aux grandes villes au sein  desquelles il peut fuir les contraintes de la société rurale et où il peut trouver une certaine convivialité.

 

Les grandes lignes de la politique américaine sont marquées par cet esprit « cowboy » qui faisait la gloire de l’Ouest. C’est l’homme seul qui, confronté aux dangers de la nature sauvage et des Indiens sauvages, arrive à créer un îlot de sécurité.  C’est le mythe de l’homme civilisé, fondamentalement simple mais bon, que l’on retrouve dans tous les Western.

 

Malheureusement le monde entier est devenu Far West des Etats-Unis. Dans un réseau mondial d’alliances et de bases d’où partent interventions et incursions, Israël, poste avancé dans le monde arabe, remplace Fort Laredo ou selon le pasteur Robertson constitue«  un avant-poste occidental dans un monde médiéval et tyrannique » et selon Guy Sorman[8] le 51° Etat de la bannière étoilée. Les colonies juives et la construction du mur de séparation permettent de reculer les frontières. Car les prétentions de Sharon de construire un mur de protection contre les terroristes est un leurre. 300 000 Palestiniens se trouveront de l’autre côté du mur, en Israël, et constitueront une réserve inépuisable de terroristes, si tel est l’argument.

Il s’agit banalement d’accaparer des terres fertiles et des puits.

 

En plus Israël sert de tremplin aux marchands d’armes américains[9]. Les milliards de dollars de subventions données à Israël pour lui permettre acheter les armes du dernier modèle, forcent les Etats arabes avoisinants à acheter des armes pour rester à la hauteur.  Sans pouvoir cependant concurrencer les centaines de têtes nucléaires en possession d’Israël.

 

Les Etats-Unis, puissance hégémonique du monde actuel, ne peuvent accepter un ordre mondial dont certains traits seraient dessinés par une majorité des autres Etats. Leur comportement est superbement souverainiste. Il en va ainsi pour tous les traités internationaux que les Etats-Unis refusent de signer ( cour de justice internationale, peine de mort, droits de l’enfant, mines anti-personnel, médicaments génériques, armes nucléaires, droits des femmes, déchets dangereux, droit de la mer, traité de Kyoto, traité de La Haye)

 

Et fort de cet appui et de cet exemple Israël peut sans problème ignorer les résolutions 242, 237, 338, 1397, 1402 et 1405 des Nations Unies.

 

Le terroriste et le Palestinien ont remplacé le sauvage qui attaquait les avant-postes blancs. Les colonies juives en Palestine occupée sont peuplées majoritairement d’Américains. Car l’Indien et le Palestinien sont restés dans un stade primitif, que l’Américain et l’Israélien se doivent de développer. Malheureusement ils vivent sur une terre dont les colons ont besoin. Une co-propriété est exclue. Car Dieu est une sorte d’agent immobilier qui a élu certains peuples pour occuper des terres promises, dans le Colorado ou en Samarie. Cette théorie à été élaborée en 1822 par un certain Weinberg pour s’accaparer les terres des Indiens, sous les prétexte qu’elles étaient non exploitées. Une des conséquences de cette théorie est que les Palestiniens peuvent être chassés de leurs terres, déportés, enfermés dans des camps. Comme cela avait été le sort de milliers d’Indiens de Floride déportés à l’Ouest du Mississipi en 1850.

 Faut-il garder l’espoir ? 

Espérer que dans l’état actuel de la situation politique aux Etats-Unis ceux-ci imposent une solution négociée au conflit est illusoire. Les accords d’Oslo en 1993, le plan Abdallah en 2002, les accords de Genève en 2003 ont été négociés à leur insu ou contre leur gré. Entre 1972 et 2003 les Etats-Unis ont exercé 41 fois leur droit de veto pour bloquer des résolutions qui critiquaient la politique israélienne dans les territoires occupés.

 

Les colonies juives en Palestine occupée sont majoritairement peuplées de ressortissants américains. Elles s’opposent ouvertement au processus de paix, organisent des pogroms contre les villages palestiniens, arrachent des oliviers, incendient des voitures. Et ces fondamentalistes juifs semblent avoir l’appui de leur gouvernement, du moins militaire et financier.

 

N’importe quel autre pays qui tenterait de poursuivre la même politique – militarisation à outrance, conquêtes territoriales, construction de murs d’apartheid et de ghettos, non-respect des lois internationales, atteintes grossières aux droits de l’homme – en payerait rapidement les conséquences : effondrement économique, sanctions internationales, révoltes populaires. Tant que l’appui diplomatique, financier et militaire de la superpuissance américaine permet à Israël de persévérer dans cette voie autodestructrice aucun espoir n’est permis. Mais le risque est grand pour Israël : le jour où les Etats-Unis n’épongeront plus son déficit budgétaire, le pays fera faillite.

 

Avraham Burg, président du Parlement israélien jusqu’en 2003, décrit bien cette situation désespérée dans un article du « Monde » du 11 septembre : «  Un Etat chauvin et cruel, un Etat ou le pouvoir est corrompu, un Etat de spoliateurs et de colons…Cet édifice bâti sur l’insensibilité et la souffrance d’autrui est appelé à s’effondrer avec fracas ».

 

Pierre Lutgen,

Gradué en sciences sociales



[1] Washington Post, 30 avril 2002.

[2] Publik-Forum, 2.Mai 2004.

[3] terme utilisé par le Christian Science Monitor, 16 avril 2002.

[4] “Le Monde des religions”, novembre 2003, p.42.

[5] E.W.Said, Culture and Imperialism, Vintage 1994

[6] Bichara Khader, conférence 20° anniversaire IfbV 22 nov 2003 http://www.gms.lu/iwerliewen

[7] Elise Marienstras, Les mythes fondateurs des Etats-Unis

[8] Guy Sorman, Les enfants de Rifa, Fayard

[9] Stephen Zunes, La Poudrière, Parangon


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