Cartoons et tolérance

Maître de mes silences, prisonnier de mes caricatures.  

Voltaire disait : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je défendrais jusqu’à la mort celui qui veut vous enlever le droit de le dire ». Qui après le siècle des Lumières oserait encore contester et brimer le droit à la libre expression en Occident, à part éventuellement l’Encyclique de Grégoire XVI, le « Maulkorbgesetz » luxembourgeois,  Mein Kampf ou le Patriot Act ? Kierkegaard modérait un peu la déclaration de Voltaire en disant que cette liberté d’expression ne devait pas être une porte ouverte sur la stupidité. Mon droit à la parole, la liberté de m’exprimer, la liberté de la presse ne veulent pas dire que j’ai l’obligation de dire tout ce qui me passe par la tête. Liberté d’expression, ne veut pas dire liberté d’insulter. Cette liberté est  plutôt la liberté du choix de ce que l’on va dire, car comme dit l’écrivain argentin Eduardo Fereyra «  Je suis le maître de mes silences, mais prisonnier de mes paroles ». Chez les adultes, au contraire des enfants, cette liberté doit être régie par la discrétion et la prudence, la sensibilité aux autres personnes, et par le respect des différences culturelles.On a l’impression que pour certains la liberté d’expression correspond à la possibilité de se moquer des autres, à les insulter, à les humilier, à les dépeindre comme inférieurs. La liberté de presse n’a rien à voir avec le besoin d’insulter ou le besoin de dénigrer des symboles religieux. Ce qui est sacré pour l’autre et ce qui fait partie de sa sphère intime ne m’appartient pas. Les enfants impolis qui de mon temps insultaient d’autres personnes recevaient une raclée. Et les cartoons danois reflètent une immaturité et une médiocrité infantile. N’aurait-il pas fallu donner une raclée également à ce journal danois d’Extrême-Droite qui a des liaisons avec les néo-conservateurs américains. Bia Kjaersgaard, chef de file du parti d’extrême droite danois, DVP, a déclaré publiquement : » Il n’y a qu’une civilisation, la nôtre. L’islam est un cancer ».Etrange également que sept journaux européens aient republié ces barbouillages ce même 1er février dans des pays différents. Qui tire les ficelles ? Quand on parle du droit sacré de la liberté de presse en Occident on oublie que les media sont en grande partie financés par les publicités et les grands groupes de presse. Et les journalistes se plient à une censure automatique et presque inconsciente. Nous confondons souvent pouvoir et liberté. Quand mon pouvoir augmente, celui de l’autre diminue. Par contre, quand ma liberté augmente, la liberté de l’autre doit augmenter également. Sinon on est dans le cas de la liberté exportée par la puissance militaire américaine dans les autres régions du Monde. Cette démocratie-là, imposée à coups de canon, ou gérée par des régimes à la solde est une prison où les gens sont torturés, où ils deviennent terroristes, comme les luxembourgeois l’étaient pendant la deuxième guerre mondiale.  La duplicité américaine Ne nous faisons pas d’illusions sur les intentions de ces missionnaires chrétiens armés provenant des plaines du Middlewest et du Texas. La seule raison de leur présence au Moyen-Orient est le pétrole[i]. Tous les coups bas, toutes les tortures, toutes les violations des droits de l’homme, toutes les alliances sont permises pour garder l’accès à la manne pétrolière. La CIA a remplacé Mossadegh en 1953 par le Shah quand Mossadegh voulait nationaliser le pétrole iranien. Une alliance avec Hussein permettait de faire la guerre avec les mollahs iraniens, une alliance était possible avec Ben Laden et les Taliban parce qu’elle permettait de contrecarrer les Russes et éventuellement de construire un pipeline en Afghanistan. On organise des attentats au Liban et on en accuse la Syrie pour la déstabiliser. Israël reçoit  $5 000 000 000 de subsides par année (beaucoup plus que les €300 000 que la CE donne à la Palestine) pour renforcer son armée et construire un mur de la honte

Mais l’alliance la plus condamnable est celle que les Etats-Unis ont établie avec l’Arabie Saoudite où ils soutiennent à bout de bras un régime tyrannique. L’Arabie saoudite impose à ses sujets l’islam le plus rigoureux, à l’égal des talibans. Mais au contraire des chefs talibans, les princes saoudiens se vautrent dans la corruption et le luxe. Au cours de décennies les Saoud ont  mis en place un système totalitaire d’une violence et d’une cruauté qui fait froid dans le dos[ii].  Impuissants devant cette alliance entre les néo-conservateurs et une classe dirigeante corrompue, impuissants devant les images de soldats américains qui urinent sur le Coran à Guantanamo, impuissants devant les images d’Irakiens torturés à Abughraib, impuissants devant les images de Palestiniens humiliés par des troupes d’occupation racistes il ne faut pas s’étonner que la marmite du monde arabe éclate.

 Quand après avoir payé sous la table le Fatah pour qu’il gagne les élections de janvier 2006 en Palestine, les Etats-Unis étaient tout étonnés que le Hamas l’emporte. Et ont immédiatement coupé le soutien à ce parti démocratiquement élu. Quelle mauvaise foi ! Une amie[iii], qui travaille en Palestine me dit qu’elle a été impressionnée par le calme, le sérieux et l’enthousiasme dans lequel les élections se sont passées, malgré les conditions difficiles existant dans un pays occupé.  Il ne faut pas oublier non plus que la Palestine a une société civile développée, un taux d’éducation secondaire et universitaire supérieur à celui du Luxembourg, autant d’étudiantes que d’étudiants à l’Université et une loi fondamentale que le Hamas a promis de respecter. (A l’opposé de la patrie auto-déclarée de la démocratie où  les droits de l’homme sont foulés aux pieds par le Patriot Act, Guantanamo et les écoutes téléphoniques). 

En Palestine, une des seules choses qui restent aux personnes, c’est leur dignité et leur religion.

 Faisons un peu la part des choses ! Juger les musulmans sur base d’une minorité de fondamentalistes serait comme  juger la société européenne sur le comportement de ces hooligans, ou juger la société américaine sur les tortures commises à Guantanamo par l’équipe Bush ou juger la communauté juive sur base des colons des territoires occupés qui tirent au fusil à lunette sur les villages palestiniens de la vallée. Respecter les symboles religieux des autres ! Dans nos pays également les religieux se sont parfois opposés violemment à certaines publications Dans les années 80, Procter & Gamble a retiré son placement publicitaire dans plusieurs chaînes de télévision suite aux pressions d’un mouvement religieux.Le journaliste Dieudonné a été mis au ban des media français pour  ses critiques de la politique d’Israël et d’autres ont été condamnés à la prison pour propos antisionnistes..Le Tribunal de Grande Instance de Pris a prononcé en 2004 l’interdiction d’affichage de la publicité de Marithé utilisant la Dernière Cène. Au siècle passé, l’évêque de Cologne a exigé qu’on retire d’une exposition le tableau de Max Ernst où la Vierge Marie donnait une fessée à l’enfant Jésus. Le maire de Londres vient d’être suspendu de ces fonctions parce qu’il a critiqué maladroitement un journaliste sioniste. Il existe donc bien des tabous concernant Israël qu’on ne peut enfreindre. L’humoriste camerounais Dieudonné a été mis au ban du monde du spectacle en France pour s’être moqué des sionistes. Aux Etats-Unis la pacifiste Cindy Sheehan a été arrêtée parce qu’elle portait un T-Shirt qui donnait le nombre de soldats américains morts en Irak. La législation allemande contient le paragraphe 166 StGB qui permet de condamner ceux  se moquent du christianisme. Monseigneur Valls, porte parole du Saint Siège a déclaré ce 4 février : «  Le droit à la liberté de la pensée et d’expression ne peut pas impliquer le droit d’offenser le sentiment religieux des croyants. Certaines formes de critique à outrance ou de dérision des autres dénotent un manque de sensibilité humaine ». Pour une fois, je suis d’accord avec les bulles du Vatican. Car de fait les caricatures danoises sont davantage racistes qu’anti-religieuses. Et si elles provoquent une sensibilité dans le monde arabe musulman qui nous paraît exagérée, il faut se rappeler que pendant des siècles le monde occidental chrétien a dénigré les Arabes. Dante décrivait Mohammed comme un être dévoyé et lubrique dont la place était au fin fond de l’enfer. La chanson de Roland est le récit épique de la victoire d’un héros chrétien sur des traîtres sarrasins et les chansons de gestes  à côté des louanges de leurs dames de cœur ne manquaient aucune occasion pour décrire les fourberies des vils Arabes basanés contre lesquels se battaient de preux chevaliers blonds. Nous avons oublié les massacres des croisés, les Arabes pas nécessairement. Reste que la liberté d’expression doit rester un des droits humains les plus importants, particulièrement face aux prétentions hégémoniques des Etats alimentées par la peur et la menace de violence. Elle n’est pas là pour protéger la voix des puissants, des dominants ou le consensus. Elle est là pour protéger les diversités, les opinions et les recherches. Aussi doit-on regarder avec méfiance les efforts que font certains Etats de laisser parler de drames du passé, que ce soit en Turquie le massacre des Arméniens, ou en Israël toute discussion sur la Shoah.  Un racisme latent Quand on dénigre globalement un groupe, tout un peuple sans distinguer entre individus, on  tombe dans les travers du racisme. Pour Hitler tous les juifs étaient fourbes et devaient être mis à l’écart, pour les luxembourgeois d’après-guerre une méfiance profonde de Italiens immigrés était de mise, les Sud-Africains parquaient les Noirs dans des townships et les Israéliens enferment les Palestiniens derrière un mur.  Au lieu de publier des barbouillages que même le journal israélien Haaretz qualifie de racistes et qui de fait  font étrangement penser aux caricatures antisémites du journal nazi « Der Stürmer », et de  vouloir continuellement avec une liberté de presse sans gêne présenter tous les musulmans comme des arriérés,  ne vaudrait il pas mieux que notre presse libre lance des investigations sur les transports de certains musulmans à travers nos pays vers des chambres de torture, sur les humiliations des Palestiniens et des Irakiens par des troupes d’occupation, sur les 500 000 Irakiens morts dans les bombardements américains depuis 1990 ou encore sur le scandale des  10 millions d’enfants qui meurent tous les ans parce qu’ils n’ont pas accès à l’eau potable ou les autres 3 millions qui meurent de la malaria parce que le lobby conjoint des entreprises pharmaceutiques et de Greenpeace a interdit le DDT nullement toxique pour les humains. Pierre LutgenGradué en sciences sociales


[i] A. Shrivastava, Asia Times Online, Feb 6, 2006

[ii]  Claude Feuillet, L’Arabie à l’origine de l’islamisme, Edtions Favre 2001.

[iii] Anne Paquier, Semeur-Hebdo, 3 février 2006.


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