Eloge de la paresse

 Beatus ille qui procul negotiis Chez les Papous où il était proscrit de travailler deux jours de suite,   les Boshimans ne travaillaient que 2 à 3 jours par semaine, chez certains Poynésiens le travail se limitait à 4 heures par jour. Voici les paroles que Diderot met dans la bouche d’un vieux chef polynésien dans ses discussions avec l’explorateur Bougainville : » Si tu nous persuades de produire plus que ce dont nous avons besoin, quand finirons-nous de travailler ? Nous avons rendu la somme de nos fatigues annuelles et journalières la moindre qu’il soit possible, parce que rien ne nous paraît préférable au repos. Va dans ta contrée t’agiter ».Dans certaines îles d’Indonésie, les Européens excités qui y débarquent et courent dans tous les sens sont considérés comme des fous. L’influence du bouddhisme y joue certainement. Si dans le christianisme l’homme doit gagner sa place personnelle au paradis, dans le bouddhisme il doit disparaître comme individu et s’évanouir dans le nirvana. C’est la paresse qui prédomine dans l’état de félicité paradisiaque Le travail est donc une malédiction. Lorsque l’homme fut jeté hors de l’Eden, ne fut-il pas maudit par Dieu et condamné à gagner son pain à la sueur de son front. A la sueur de ton front, tu mangeras ton pain (Gen 3, 19).  Ce texte de l’Ancien Testament le dit clairement : le travail est une malédiction, une punition. Le mot travail vient du mot latin « tripalare » ou torturer. Le mot allemand ‘Arbeit’ vient du mot germanique « arba » ou valet. Le mot russe ‘rabota’ vient de « rab » ou esclave. Rien d’étrange donc que l’église catholique ait classée la paresse parmi les 7 péchés capitaux. Dans les sociétés primitives le travail ne faisait pas partie de la culture. On cassait, on pêchait, on cueillait les fruits en fonction des besoins et uniquement en fonction des besoins. Les chasseurs-cueilleurs ne consacraient que deux à quatre heures par jour à cette activité. L’image d’une humanité primitive écrasée par la tâche de satisfaction des besoins physiques est image fausse. Ces peuples, et c’est encore le cas pour certaines tribus aujourd’hui, arrivent à satisfaire un nombre de besoins donnés dans un temps donné et rien ne les pousse à produire plus que ce dont ils ont besoin. Les travaux se font en groupe et le mobile du profit personnel n’est pas naturel à l’homme primitif. Dans l’Antiquité et au Moyen-Âge le travail n’était nullement considéré comme nécessaire pour donner un sens à la vie. Bien au contraire, l’homme de bien se réalisait dans l’oisiveté. Le travail était même considéré comme dégradant. Les tâches de production et de commerce sont par essence serviles parce qu’elles nous enchaînent à la nécessité.   Tout le travail était fait par les esclaves qui représentaient la majorité de la population dans les villes grecques et romaines. Pouvoir aller à la schola ou école était réservé à ceux qui ne devaient pas travailler. Seule l’activité éthique et politique était valorisée. Elle permet à l’homme d’exercer son humanité, par la raison et la parole. Etre vraiment humain, c’est faire de la philosophie, contempler le beau, pratiquer l’activité politique. Grecs et Romains distinguaient entre labor et opus : le travail forcé de l’esclave et l’œuvre créative de l’artiste.  Les citations des auteurs grecs qui vont dans ce sens sont nombreuses : « Je ne saurais affirmer si les Grecs tiennent des Egyptiens le mépris qu’ils font du travail, parce que je trouve le même mépris établi parmi les Thraces, les Scythes, les Perses, les Lydiens ». (Hérodote)« La nature n’a fait ni cordonnier, ni forgeron ; de pareilles opérations dégradent les gens qui les exercent ». (Platon, République).« Le travail prend tout le temps et avec lui on n’a nul loisir pour la République et les amis ».(Xénophon) Le blocage technologique des sociétés grecques et romaines s’explique en grande partie par la dévalorisation du travail et par la présence d’une main-d’œuvre abondante qui rendait inutile le développement de machines. Au Moyen-Âge le travail n’avait nullement comme but le progrès économique, ni individuel, ni collectif, comme il l’a à notre époque. Le but du travail était uniquement de pourvoir à la necessitas, et éventuellement permettre de faire des dépenses de prestige ou des aumônes avec les excédents. L’indifférence et même l’hostilité à la croissance économique se reflétaient dans le secteur de l’économie monétaire. L’accumulation de capital était inexistante, le profit et le prêt interdits, en s’appuyant sur la parole du Christ : « Prêtez sans rien espérer en retour et votre récompense sera grande » (Luc, VI, 34).L’indifférence vis-à-vis des développements de type capitaliste se reflétait également dans l’indifférence vis-à-vis du temps. Une sentence telle que « Time is money », n’a certainement pas son origine au Moyen-Age. Cette indifférence s’exprimait chez les chroniqueurs avares de dates précises par des expressions vagues : « en ce temps-là », « cependant », « peu après »…L’année était parsemée de 115 jours de fête. Dans les monastères il y avait deux classes de religieux : les moines d’origine nobiliaire et les frères de basse extraction. Les uns étudiaient la bible, transcrivaient des documents, chantaient dans le chœur ; les autres travaillaient dans les champs et les étables. L’ensemble du peuple est divisé en deux catégories : la plus honorable est celle des citoyens ; l’autre est formée par les bas-fonds, c’est-à-dire les artisans et tout ce genre d’hommes (Grand Conseil de Venise en 1297). Le fait également que dans une société féodale hiérarchisée aucune terre n’appartient en propre à quelqu’un sinon à son seigneur, explique une grande mobilité. La propriété, comme réalité matérielle ou psychologique est presque inconnue au Moyen-Âge. Ce n’est pas une époque de sédentaires : les paysans sont déplacés d’une terre à une autre, les croisés s’expatrient sans regret, les pèlerins peuplent les routes.  Le mot « otium » ou oisiveté avait une connotation positive et le mot « neg-otium » une connotation négative. C’est dans l’Espagne du 16° siècle que le mépris du travail atteint son sommet avec la loi interdisant aux hidalgos et aux aristocrates de travailler sous peine de perdre leur titre de noblesse. Pour obtenir un titre de noblesse il suffisait d’avoir une quelconque rente et se déclarer prêt à participer aux campagnes militaires. Ainsi la ville de Burgos comptait à un certain moment parmi ces 11.480 habitants, 8.615 hidalgos, 1.475 prêtres, 983 religieux. Restaient 470 personnes qui avaient le droit de travailler. C’est le mépris du travail manuel qui a ruiné l’Espagne..  Les villes espagnoles étaient peuplées d’une majorité de higalgos fainéants qui ont réussi a perpétuer  jusqu’au 19° siècle les habitudes du Moyen-Âge. L’afflux de l’or et de l’argent en provenance des Amériques faisait de la paresse une vertu Depuis le 16° siècle nous avons connu un renversement de  valeurs, et cela en deux étapes : sous l’influence du protestantisme et ensuite sous l’influence de l’industrialisation.Avec le protestantisme la valorisation du travail s’affirme de plus en plus.Les puritains entérinèrent la malédiction dans son sens littéral. Plus ils souffraient par le travail, plus ils croyaient être agréables à Dieu. « Ne pas vouloir travailler, écrivait Calvin, c’est tenter l’éternel. Travailler durement, c’est prouver sa foi. Notre vie est destinée à la rencontre de Dieu et la paresse nous freine sur ce chemin ». Les paresseux furent  mis au ban de la société et la mendicité fut interdite dans les villes passées à la Réforme. Dans l’Eglise catholique également, depuis la Renaissance, le travail prenait progressivement une valeur positive comme moyen de rachat des péchés. Une même énergie et une même foi dans la liberté individuelle, le progrès et la démocratie liera les paysans des montagnes suisses, les riches bourgeois des ports néerlandais, les valets de ferme en Écosse et plus tard les pionniers puritains en Amérique.  Le thème fut repris par Bacon et Locke en Angleterre au début du 17° siècle : « L’homme doit travailler  à la plus grande gloire de Dieu,  pour asservir la nature et améliorer le sort des hommes ». Ou encore par Pascal : « Dans la société, l’homme inoccupé est une gangrène » Mais ce n’est qu’à la fin du 18° siècle que se marque un réel tournant avec Adam Smith. Le travail devint la substance vitale de la société bourgeoise. Il donna  sens à la vie et devint une valeur en soi.  Il sert à mesurer la valeur des choses. «  en tant que valeurs, précise Marx, toutes les marchandises sont des expressions égales d’une même unité, le travail humain. »  Cette quantité de travail a comme unique mesure sa durée dans le temps, elle est mesurée par le temps mécanique de l’horloge. Le fameux adage « Le temps, c’est de l’argent » vient de Benjamin Franklin à cette époque. Napoléon avait déjà écrit en 1807 : « Plus mes peuples travailleront, moins il y aura de vices. Je suis l’autorité et je suis disposé à ordonner que le dimanche après les offices les ouvriers soient rendus à leur travail ». D’autres grands hommes de l’époque le suivaient : « Honneur à toi, passion des hommes éclairés, utile laboriosité ».(Alexandre de Laborde 1818). « L’homme qui gaspille une heure, n’a pas compris le sens de la vie ». (Darwin). « Le pénible fardeau de n’avoir rien à faire » (Boileau)  En 1848, dans de nombreux pays européens, les révolutionnaires militaient  pour le droit au travail, pour le droit pour le prolétaire de vendre son temps contre un salaire à son employeur. Les vertus du travail furent reprises et radicalisées par les penseurs puritains immigrés en Amérique, qui contribuèrent largement au développement du capitalisme. Ils le poussèrent à l’extrême ; ce qui permet encore en 1986 au Prof James Buchanan de l’université de Chicago et prix Nobel d’écrire sans vergogne :  « La situation idéale pour une personne est celle qui lui permet de contraindre d’autres personnes d’adhérer à ses désirs. En d’autres termes, toute personne cherche à être en pleine maîtrise d’un monde composé d’esclaves ». Dans le contexte socio-économique de l’industrialisation, le travail apparaît comme le meilleur moyen de trouver une place, sa place dans la société. Le travail rémunéré s’imposa comme normal. Haro sur celui qui ne respectait pas les règles du jeu, vagabondait, flânait, braconnait, papillonnait ! Il commettait un crime de lèse-travail, se comportait comme un déserteur de l’armée industrielle, un agent de l’ennemi qu’est la paresse  et que l’Eglise avait mise dans la liste des 7 péchés capitaux. Seules les professions libérales prétendent encore échapper au carcan du travail : un avocat ne travaille pas pour un salaire mais pour des honoraires. Les réflexions d’un voyageur allemand, T.Cordua, en 1852 reflètent très bien les mentalités de l’époque: « En Surinam, les missionnaires ont d’abord appris aux indiens à travailler avant de leur apporter la religion. Par contre, les missionnaires venus à Hawaii n’ont pas su inculquer aux canaques les valeurs morales du travail. Ils leur ont appris à lire et à écrire mais aucun canaque ne veut travailler. Et pourtant l’oisiveté est la mère de tous les vices ».  Les missionnaires essayaient d’inculquer aux sauvages l’amour du travail en même temps que la religion et la morale. « Nos Indiens des Rocheuses n’ont pas seulement été convertis, mais ils sont devenus travailleurs », disait le Père de la Motte, s.j. en 1890.Et le Père Durbuy disait à ses Papous en 1920 : » Le Travail, voilà la première leçon de discipline évangélique et le premier pas vers la civilisation » :La même lutte contre la paresse fut reprise par Marx et connut son apogée chez les stakhanovistes. Lénine et Staline parlaient de « batailles de productivité » et de « héros du travail ». Hitler et Staline avaient fait du travail un idéal communautaire et un facteur d’intégration des opposants. Sur le portail des camps allemands il était écrit « Le travail rend libre – Arbeit macht frei » et sur celui des camps soviétiques « Nous travaillons à l’accomplissement du plan » : Et au lieu de dire bonjour les communistes disaient «  Vive le travail ». Une seule voix discordante au 19°siècle, celle de Paul Lafargue, beau-fils de Karl Marx. En 1880 il publie « Le Droit à la Paresse », qui dérangeait ses contemporains par ses accents libertaires, son impertinence à l’égard des valeurs traditionnelles. Il critique même les partisans du droit au travail. « Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’homme et de sa progéniture. Les prêtres, les économistes et les moralistes ont voulu être plus sages que leur Dieu ; ils ont voulu réhabiliter ce que leur Dieu avait maudit. Honte au prolétariat français ! Des esclaves seuls eussent été capables d’une telle bassesse ». On trouve des accents semblables chez Nietzsche, fils de pasteur révolté, en total désaccord avec son temps en affirmant que le travail est un fardeau et l’oisiveté une vertu nécessaire à la vie réellement religieuse.  L’ image positive du travail est donc un élément historique récent. La question que l’on pose spontanément lors d’un cocktail « Et où travaillez-vous ?» ne se posait certainement pas dans l’agora grecque ni au forum romain.  Un fameux renversement socio-économique s’est donc opéré en moins de trois siècles : la minorité privilégiée, jusqu’à l’avènement de la révolution industrielle et du capitalisme, était constituée de ceux qui ne travaillaient pas et vivaient au dépens des autres. Trois siècles plus tard, les maîtres sont les acteurs submergés de travail et les dominés sont les spectateurs de la création de la richesse. C’est au sommet de la pyramide que l’on travaille le plus aujourd’hui. Et le businessman américain considère avec horreur les heures et les minutes où il ne peut rien faire de productif : « time is money ».  Les Japonais ressentent le plus ce fardeau du temps libre. Peu d’entre eux prennent les 10 jours de congé auxquels ils ont droit et beaucoup se battent pour pouvoir continuer à travailler dans leur entreprise après l’âge de la retraite. Le mot japonais pour temps libre est Yoka et signifie temps perdu. Un peu comme Voltaire disait dans Candide « L’homme accablé du poids de son loisir ». Nous avons tendance à nous moquer de la culture du mañana des latino-américains. Eux considèrent notre course après temps et argent comme gaspillage d’un bien des plus précieux : le temps que nous devrions avoir pour les autres. Mais depuis les années 1990 un changement de mentalité s’opère lentement : on parle plus de travail que d’emploi. Et le travail dans ce contexte est considéré comme une activité spécifique de l’homme, plus qu’un gagne-pain. Le travail permet la réalisation de soi. C’est cette activité essentielle et spécifique de l’homme  grâce à laquelle il est mis en rapport avec les autres hommes et la Nature. Avec ces autres hommes il affronte la nature pour créer quelque chose d’humain, pour créer des valeurs. Le travail est donc ce qui exprime au plus haut son humanité disponible. Les résultats de l’enquête Valeurs de 1999 montrent les Français de tout bord estiment que le travail est une part très importante de la vie (68%), tout de suite après la famille (88%) et nettement avant les amis (50%) ou les loisirs (37%). Le caractère sacré du travail rémunéré est remis en question dans une société où les machines libèrent l’homme des tâches assidues et répétitives. En 1800 il consacrait 48 % de son temps au travail ; en 2000 seulement 12 %. Mais l’homme doit réapprendre à utiliser  ce temps libre pour des activités créatives. Le loisir, le temps libre, les vacances sont considérées comme une période où l’on se ressource pour mieux travailler après. Retrouver le vrai sens du temps libre comme temps où l’on peut se retrouver soi-même, pour prendre du recul, pour rêver. «  Faire en sorte que les mots loisir et schola, loisir et développement personnel deviennent synonymes »   ( Sebastian de Grazia). « Les gens qui sont millionnaires en argent ne sont que rarement millionnaires en temps » (Levine) La sieste, moment de régénérescence, instant de bonheur. Mais aussi de créativité intense.La sieste est un instrument de travail. Dans notre monde de stress, la productivité vient du repos ! Et six heures de sommeil nocturne accompagnées de trente minutes de déconnexion dans l’après-midi sont bien plus efficaces que les légendaires nuits de huit heures. Salvador Dali pratiquait la technique de la petite cuillère. Assis dans son fauteuil, il s’assoupissait très légèrement, la cuillère à la main. Dès que le sommeil s’approchait, ses muscles détendus libéraient l’objet métallique qui tombait sur le pavé et le réveillait. Les neuropsychologues montrent maintenant que le sommeil rend plus perspicace. De nombreuses grandes découvertes scientifiques se sont faites pendant le sommeil, dans les rêves ou au pied du lit ou dans leur baignoire. Mais d’autres études montrent  que quand nous nous engageons dans des activités créatives ou tout simplement des activités qui nous passionnent, nous restons en meilleure santé et avons moins de maladies de dégénérescence. Heureuse époque en tout cas que la notre. Qui grâce à la technologie nous donne plus d’heures de loisir. Mais nous avons difficile à profiter de ces heures d’oisiveté. Nous sommes devenus « workaloholics » et la poursuite du bonheur a été remplacée par le bonheur de la poursuite (voir Norbert Bolz, Das konsumistische Manifest). Nous avons perdu cette paix intérieure, où les obligations sont suspendues, les attentes embusquées. Point de souci, point de lendemain, point de pression intérieure ! Une vacance bienfaisante qui rend à l’esprit sa liberté et où les éléments les plus délicats de la vie se rafraîchissent. Paresse rime avec sagesse et peut conférer à celui qui sait s’y adonne un incomparable sentiment de bien-être. Pourquoi alors s’en priver ?   

Pierre Lutgen

Bachelier en philosophie thomiste

lutgenp@gms.lu


%d blogueurs aiment cette page :