Ethique, morale, environnement et santé

 L’éthique chez les Grecs était beaucoup plus que le devoir. Elle englobait tous les aspects de la façon de vivre. Pour Aristote, l’éthique rend possible pour le citoyen une vie harmonieuse et heureuse où la vertu devient l’objectif ultime. La vertu contrôle  les passions, les émotions et les actions et permet l’accès à la raison, à l’intelligence et à la vie contemplative. La vertu n’était pas seulement liée à la perfection morale, elle sous-entendait l’excellence et la perfection dans toutes les activités  humaines. Les Grecs considéraient l’éthique comme un réflexion sur les principes qui guident la vie humaine.  La définition donnée par Guy Haarscher, professeur à l’ULB reflète bien cette conception : «  L’éthique, c’est une libre réflexion sur la manière de vivre une vie fragile, vulnérable, limitée. Elle pose la question du plaisir, du bonheur, de l’amour, des rapports à autrui. Mais aussi des limites à ne pas franchir dans nos actions qui affectent les autres ». Confucius avait déjà préconisé une approche semblable grâce à laquelle les être humains pourraient vivre heureux. Cette coopération harmonieuse entre humains ne pouvait pas être dictée par les lois et les ordres d’une autorité extérieure. L’éthique est le questionnement qui précède la morale. On passe de l’éthique à la morale par les notions d’impératif et de loi. L’éthique c’était « je », la morale c’est « tu ». Les Evangiles ainsi que St. Paul (dans ses lettres aux Corinthiens) sont également en faveur d’une approche éthique plus que morale et s’opposent au rigorisme des juifs conservateurs : «  La lettre tue, l’esprit rend libre…L’homme de bons sens juge par lui-même et n’est jugé par personne ». Mais ce seront les Romains qui donneront vraiment naissance à la morale, à connotation juridique. Au Moyen-age, la morale devient part de la religion, elle s’intègre aux préceptes immuables du christianisme et aux conceptions philosophiques de saint Augustin et de saint Thomas d’Aquin[i]. L’éthique en devenant morale permet la restructuration de la vie sociale, qui avait été détruite par les invasions barbares. La foi en Dieu et en une vie dans l’au-delà rend possible pour les hommes le respect des normes d’origine divine édictées par l’église pour régler la vie sociale. Et ces normes morales étaient rigoureuses; elles réglementaient tous les domaines de la vie et entouraient de tabous et de restrictions tout ce qui faisait plaisir, surtout le plaisir sexuel. Le puritanisme protestant portait cette morale à l’extrême opposé de ce qu’était l’éthique pour les Grecs[ii] et le message plus hédoniste de Jésus de Nazareth. Après le Moyen-âge, les philosophes de la modernité rompirent le lien avec la transcendance et rendirent sceptre et couronne à la raison. L’éthique devint un ‘devoir être et un devoir faire’. Elle restait normative et moralisatrice. En fait, l’éthique était devenue l’étude et la réflexion sur la morale. Aujourd’hui différentes conceptions s’affrontent. La morale et les normes éthiques restent en vigueur, qu’elles soient considérées d’origine divine ou rationnelle. Mais de plus en plus de gens font intervenir la sensibilité et les émotions personnelles dans le débat. Dans ce cadre l’éthique devient un projet de vie, basé sur une réflexion personnelle. On dit que l’individualisme est né à la Renaissance, mais il vit certainement une renaissance maintenant. L’individu veut faire usage de sa liberté,  prendre recul par rapport aux normes sociales en vigueur, sortir de la sphère tyrannique des édits pour proposer d’autres concepts pour la société. Pour la morale il n’y a qu’un chemin et un but, pour l’éthique différente points de vue sont possibles pour arriver à différentes fins. Ce bagage historique complexe et les conflits entre morale et éthique affectent également le débat écologique. Les sons de cloche qui atteignent le citoyen varient fortement et il reste perplexe. Mais le problème fondamental réside dans le fait que dans les sociétés occidentales l’approche jusqu’à ce jour était rationnelle et normative, conduisant à une dichotomie entre raison et sentiments, entre ce qui est individuel et public. L’environnement a été considéré comme faisant partie du domaine public et de l’espace administré, surveillé et contrôlé par l’État comme le sont les routes, les écoles et les ressources naturelles, l’eau, l’air et le sol. L’environnement ne commence que devant la porte de la maison.  On a oublié que beaucoup de biens communs et publics naissent dans la sphère privée. C’est dans l’intimité de chaque foyer que naissent et se développent  le respect, la solidarité, la tolérance, la paix ou la guerre. Les primitifs avaient le sentiment très profond d’être une partie intégrante du monde qui les entourait. Ce sentiment était encore très fort chez les Grecs et même au Moyen-âge. Mais depuis la Renaissance et le Positivisme, le monde extérieur n’est plus que l’objet d’une étude rationnelle et scientifique. L’héritage culturel occidental nous porte à considérer l’environnement comme un objet extérieur séparé du sujet, à faire une séparation entre ce qui est privé et public. L’important est la sphère privée; ce qui est à l’extérieur n’a que peu d’intérêt. L’environnement, l’air, l’eau, les forêts qui font partie des biens publics peuvent être négligés, vendus, salis, contaminés voire détruits. Cette dichotomie entre société humaine et nature, a conduit au fait que la nature peut être spoliée et vendue en pièces détachées et que l’entreprise industrielle est considérée aujourd’hui par le public comme le responsable de la détérioration de l’environnement. Le seul remède contre les abus est une réglementation stricte édictée par le législateur. Mais l’État ne peut intervenir que quand des dommages manifestes ou irrémédiables ont été causés. Cette tactique réactive force les entreprises à pallier les problèmes par des mesures correctives, par exemple l’ajoute de filtres supplémentaires sur les cheminées. Mais tant qu’elles respectent les normes elles n’ont guère intérêt à investir des  technologies propres ou à faire des efforts personnels pour opérer en-dessous des valeurs limites d’émission. Aussi, par réaction, la réglementation devient de plus en plus stricte pour prévenir les négligences des industriels. Elle devient une fin en soi et constitue un carcan pour beaucoup d’activités, économiques et autres. Mais cette approche est ruineuse. Aux États-Unis le coût total annuel de toute la réglementation environnementale se situait aux environs de 500 milliards de dollars, soit 2000 dollars par citoyen. Une étude récente montre que les solutions imposées par l’EPA sont en général 20 fois plus chères que celles qui sont proposées par l’industrie et négociées entre partenaires.  Pour sortir de ce cercle vicieux de plus en plus d’entreprises proposent de prendre en main leur responsabilité dans le domaine environnemental, sans attendre que le législateur impose de nouvelles restrictions légales et, peut-être, pour éviter celles-ci, en montrant que l’entreprise est un acteur responsable qui contrôle son impact environnemental. Elles proposent de sortir des tranchées et de remplacer la tactique réactive par une stratégie proactive, anticipative et volontaire. Pour la qualité déjà, on s’était rendu compte que celle-ci ne pouvait être garantie par l’inspection seule en fin de chaîne, mais par des systèmes de management tels que ceux de l’Assurance Qualité qui intégraient tous les acteurs, toutes les activités de l’entreprise et toutes les étapes du procédé de fabrication. C’est ce que les économistes tels que le prix Nobel R. Coase ont tendance à appeler internalisation des problèmes et des coûts environnementaux, et qui est le contraire évidemment de l’externalisation où instances publiques, associations vertes ou riverains imposent à l’entreprise des rémédiations parfois indûment coûteuses. L’entreprise s’imposerait elle-même des objectifs environnementaux et s’imposerait des limites d’émission, elle  ferait des autocontrôles. Lors du développement de nouveaux produits ou procédés elle veillerait à évaluer l’impact environnemental de ces procédés sous des aspects tels que            – utilisation réduite de matières premières,            – consommation réduite d’énergie et d’eau,            – réduction des déchets et recyclage des produits secondaires            – réduction des émissions à chaque étape de la production. La majorité des entreprises ne se contenteront plus de respecter les réglementations. Elles s’efforceront d’anticiper sur elles chaque fois que cela sera possible et cela tant en matière de pollution et nuisances qu’en matière de l’utilisation de l’énergie.  Ceci nous ramène également à l’ancien débat entre deux écoles de pensée, celle des ‘gardiens’ et celle des ‘marchands’. Les gardiens (les Commissaires d’Arthur Koestler), qu’ils aient été élus ou qu’ils se soient imposés par eux-mêmes, comptent sur la force, l’endoctrination et le contrôle pour obtenir un changement de société abrupt; les  marchands veulent progresser pas à pas  par des actions volontaires et des contrats honnêtes. La vraie civilisation serait un compromis entre gardiens et marchands. La commissaire européenne Emma Bonino déclarait lors d’une réunion en 1996: «  Mieux vaut une mauvaise loi que pas de loi du tout ». On pourrait lui rétorquer: « Mieux vaut une action volontaire ou un consensus qu’une mauvaise loi ».  Ou encore comme l’a dit le philosophe Comte-Sponville : » Le morale commande, l’éthique recommande » Il est évident que les entreprises voient également dans une telle prise en main volontaire de l’environnement des avantages économiques et commerciaux. Le public est devenu très sensible aux aspects écologiques et à tendance à bouder les produits de sociétés qui polluent. Comment avoir confiance en la qualité des produits d’une société dont la presse dit qu’elle traite l’environnement avec négligence[iii]? Et les employés mêmes  préfèrent travailler dans une entreprise performante dans le domaine de l’environnement. On s’est rendu compte que l’innovation dans ce domaine, conduit également à l’innovation et à la créativité dans d’autres domaines, et que finalement l’investissement consenti pour des technologies et des procédés propres permet de réduire significativement les coûts pour l’élimination des déchets et pour la réparation des dégâts causés au sol, à l’air et à l’eau.  Ces développements récents ont trouvé une forme concrète  dans  le règlement européen 1836/93 et dans la norme ISO 14001  sur les systèmes de gestion de l’environnement, mais également dans des chartes telles que ‘Responsible Care’ pour les industries chimiques. L’entreprise qui s’engage dans un effort volontaire de perfectionnement continu de ses performances dans le domaine de l’environnement trouve dans ces normes un fil conducteur qui lui permet de donner à son effort volontaire une approche structurée. Les normes de la série 14000 s’appuient largement sur les résultats fort positifs acquis dans l’application des normes ISO 9000 pour l’Assurance Qualité. Une fois que l’effort consenti par l’entreprise pour la qualité ou  pour l’environnement aura été sanctionné et certifié par des auditeurs agréés il jouira d’une reconnaissance internationale[iv]. Le législateur allemand vient d’ailleurs de reconnaître que des entreprises ayant obtenu la certification ISO 14001 devraient être soumises à moins de contrôles tatillons.[v]  Finalement l’éthique sera donc présente dans toutes les activités de l’entreprise : non seulement dans le domaine des achats, de la production, de la distribution et des finances, mais également  dans la gestion des ressources humaines, dans les relations avec les riverains, dans la transparence des communications internes et externes.  L’agir éthique implique des relations basées sur la confiance. Cette transparence peut en partie être acquise par des rapports annuels qui incluent les objectifs et les réalisations dans les domaines environnement-sécurité-santé-social. Plusieurs référentiels poussent dans cette direction : AA1000, SA8000, GRI, IIP. Le Livre Vert publié le 18 août 2001 par les Communautés Européennes sur la responsabilité citoyenne des entreprises va dans le même sens. En France, le décret du 20 février 2002 oblige à l’avenir les entreprises cotées en bourse à inclure dans leur rapport annuel des informations environnementales et sociales bien précises répondant à 18 points spécifiés par le décret.   L’État a un rôle important à jouer. C’est à lui de créer un climat, où seront récompensées les entreprises qui respectent l’environnement, alors que de sévères sanctions seront infligées aux contrevenants. Il serait cependant absurde de placer la barre plus haut que ne peut sauter l’athlète. Il vaut mieux l’encourager à s’entraîner à sauter toujours plus haut. Ce rôle de stimulation remplacerait le monopole du « command and control » que l’Etat s’était assigné. Construire une éthique entrepreneuriale nécessite  des changements profonds dans la culture occidentale et le chemin sera long pour mettre fin à la dichotomie entre ce qui est privé et public, culturel et environnemental, ou, plus pratiquement, pour que l’entreprise se sente faire partie intégrante de son environnement.   Les normes et lois imposées de l’extérieur seraient remplacées par des impositions  que l’entreprise décide pour elle-même. Le rôle de policier des administrations  deviendrait un rôle de conseiller. Les autorités et les entreprises remplacent les relations du type instituteur/élève par des relations de partenaires adultes et responsables. La morale serait remplacée  par l’éthique. Mais est-ce que des politiciens qui veulent se mêler de tout sont prêts à donner une chance à des entreprises qui veulent prendre les problèmes environnementaux et sociaux en main? Les partis verts abandonnent de plus en plus leur approche manichéiste de  lutte des bons contre les mauvais. Ils s’allient de plus avec des industries dans la recherche de solutions adéquates et proportionnelles au risque[vi]. Parfois on peut en douter lorsque l’on voit l’importance accordée à certaines thèses écologiques de nature quasi religieuse qui peuvent parfois faire penser aux pratiques totalitaires mises en oeuvre dans les pays de l’Est et donner froid dans le dos. On y retrouve une multiplicité de mots relevant du domaine religieux : la déesse Gaia, vision, plaie de l’humanité, rédemption, bien, mal… On rejoint en cela les multiples utopies qui ont ensanglanté l’histoire humaine au nom du combat du Bien contre le Mal. On veut freiner la progression économique  dans tous les pays, y inclus dans les pays sous-développés; la santé et le bien-être de milliers de gens seront sacrifiés pour un hypothétique mieux-être des générations futures dans nos pays riches. Le communisme pur et dur sacrifiait également les générations en vie sur l’autel d’un futur paradis des travailleurs. L’approche nouvelle est celle de faire confiance aux solutions proposées par les entreprises et de ne pas restreindre la liberté des sociétés ou des individus[vii]. C’est dans les pays à forte progression économique que la longévité de la population bat des records et que l’environnement est le plus propre, dans les pays capitalistes plus que dans les régimes communistes. Car les entreprises ‘capitalistes’ réalisent de plus en plus que la gestion de l’environnement fait inévitablement partie des lois du marché. Ou comme l’ont dit Barnett et Morse dans leur étude sur un hypothétique épuisement des matières premières : « En se consacrant à améliorer les conditions de vie des générations présentes, chaque génération invente des sources d’énergie nouvelles et laisse en héritage un monde plus productif et plus humain aux descendants. On ne peut pas arrêter le cours de l »histoire. » L’entreprise rendra transparente cette politique par la publication de ses objectifs et de ses résultats dans un rapport annuel distribué au grand public, aux riverains, aux autorités, aux clients, aux banquiers, aux employés, à tous ceux qu’on appelle en anglais ‘stakeholders’. La période du « trust me », du renfermement narcissique et frileux de l’entreprise sur elle-même est finie. Elle est remplacée par celle du « show me » ou des trois « bottom lines » où l’entreprise montre fièrement non seulement ses résultats économiques, mais également ses progrès dans le domaine environnemental et social.   

Sie tun das Gute des Guten wegen, und lassen nicht das Schlechte aus Furcht vor der Strafe

W Frobenius. Pierre Lutgen


[i] Martha L.Quiceno, Nichos creativos para la educación ambiental, Penca de Sábila, 1996

[ii] Fernando Savater, Ética para Amador, Ed. Ariel, 1991.

[iii] Nathalie Martin, Environnement & Technique, Mai 1995

[iv] Tom Tibor, A Guide to the new Environmental Management Standards, Irwin Publishing, 1996

[v] Entschluss des Deutschen Bundestages vom 22. Juni 1955.

[vi] R.Loske, Die Zeit, 16. Februar 2000.

[vii] Elisabeth Krecké, Le critère d’efficience dans l’analyse économique du droit, Thèse de doctorat, Université Aix-Marseille III, janvier 1993


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