Gourmandise et cholestérol

 Au souci lancinant de la faim, vieille compagne de l’humanité, a succédé dans les pays occidentaux, le souci tout aussi aigu, mais inversé, du cholestérol. Mais des dizaines d’études sur le cholestérol laissent planer un doute sur sa nocivité. Car le cholestérol n’est pas en soi une substance nocive. Bien au contraire. C‘est un constituant indispensable des membranes cellulaires. L’organisme est capable de fabriquer son propre cholestérol. Lorsque nous recevons trop peu de cholestérol de l’extérieur, nous fabriquons ce qui manque. Dans le cas contraire, nous diminuons d’autant notre propre production. Le lait maternel contient d’ailleurs de grandes quantités de cholestérol[i]. Ceci a été confirmé en 2005 par une étude du National Institute on Health des Etats-Unis portant sur 49 000 femmes âgées de 50 à 79 ans. Celles qui avaient suivi pendant trois ans un régime pauvre en graisses avaient autant de crises cardiaques ou  de cancers du colon que les autres[ii] . Et un niveau de cholestérol en moyenne identique[iii] pour tous. Une autre étude[iv]  portant sur 100 000 Américains a montre qu’il n’y avait pas de relation entre maladies cardiovasculaires et consommation d’œufs et qu’il n’y a aucun problème à consommer son œuf au déjeuner. Un coup dur pour les industries alimentaires qui ont tout misé sur le Low Fat .(car la douzaine d’œufs est un aliment trop bon marché).  On n’a pas trouvé de relation non plus entre  « ligne » et consommation de graisses.  Aux Etats-Unis il devient difficile de trouver du lait entier dans les rayons d’un supermarché ou on peut dénombrer cependant 15 000 «  Low Fat Products ». Un coup dur également pour l’Américain qui croit que chacun a son destin en main et peut contrôler son état de santé en contrôlant son alimentation. On a même trouvé une corrélation inverse entre taux de cholestérol, état de santé général et infarctus. En fait la courbe serait en U, avec un taux idéal entre valeurs hautes et basses, taux dépendant de l’individu. Une étude faite à Hawaï montrerait que les personnes  à taux de cholestérol bas vivent moins longtemps. Mais plus spectaculaires et probants sont les résultats publiés par N Schupf  concernant 2 277 personnes âgées (aux alentours de 70 ans) : Ceux qui ont un taux de cholestérol inférieur à 175 mg7dL ont un taux de mortalité deux fois plus élevé que ceux qui dépassent les 226 mg/dL.  Des études récentes anglaises[v] et italiennes[vi] montrent que les personnes violentes ont souvent un taux de cholestérol anormalement bas[vii].  Le cholestérol joue un rôle régulateur dans la formation de synapses entre neurones[viii]. Notre cerveau est constitué à 50% d’acides gras. Un taux trop bas en cholestérol peut contribuer à l’apparition précoce de la maladie d’Alzheimer[ix]. Une étude tchèque montre qu’un taux bas de cholestérol conduit à des tendances suicidaires chez les femmes[x]. Le cholestérol est à la base de la fabrication de la cortisone, de la vitamine D, de la bile dans notre corps, mais également des hormones sexuelles. Sans cholestérol pas de flirts, pas de pornographie, ni de familles nombreuses. L’arnaque liée aux soi-disant dangers du cholestérol  alimente l’industrie pharmaceutique en milliards de dollars. Il faut comprendre qu’elle n’a aucun intérêt à retirer du marché ces produits. Presque la moitié des Américains les prennent. En Allemagne on a vendu en 2001 des produits contre le cholestérol pour un montant total de 1,14 milliards d’€ . La plupart des médicaments contre le cholestérol sont de la famille des Statin. Les effets secondaires et neurotoxiques de ces médicaments ne sont pas négligeables. Les industries agroalimentaires n’ont évidemment pas raté le coche. Dans les années septante elle avait jeté le discrédit sur le beurre pour vendre des tonnes de margarine. Mais aucune étude scientifique n’a pu démontrer la nocivité du beurre. Au contraire. Aujourd’hui elles ne vous vendent que des produits qui » améliorent votre pression sanguine, votre système immunitaire, votre cholestérol ». Ou encore de produits bourrés de graisses poly-insaturées et d’Omega-3, alors qu’il apparaît que la surconsommation de ces produits conduit à une démence précoce[xi]. Si ces considérations s’appliquent au commun des mortels, il serait cependant prématuré pour des personnes à haut risque ( obésité, tension artérielle élevée, artériosclérose, manque d’exercice, diabète…) de ne pas surveiller leur cholestérol et de ne plus leur prescrire des médicaments appropriés. Mais également de leur recommander fortement de faire plus d’exercices physiques. De l’obésité. Les valeurs associées aux corps gros sont différentes d’une société à l’autre. La Vénus de Lespugue, une des plus anciennes représentations sculptées en Occident est une femme obèse. Dans de nombreuses cultures on fait grossir les filles avant le mariage, chez les Maori ou encore en Mauritanie où il existe des maisons de gaveuses.. Dans la majorité des cultures traditionnelles l’idéal de beauté féminine est une beauté que l’on peut qualifier de « bien en chair ». Nombreuses sont les cultures dans lesquelles la capacité de stocker des matières grasses dans son propre corps est vue comme un signe de bonne santé, de vitalité. Les individus présentant une forte adiposité y atteignent des positions sociales de pouvoir et de prestige. Mais la figure du gros et sa valorisation ont varié dans le temps même entre cultures occidentales. L’aristocratie médiévale valorise une image de la femme mince, menue, frêle, aux seins petits, dont les tableaux de Lucas Cranach et les statues des cathédrales sont exemplaires. A partir de la renaissance le modèle d’esthétique corporelle se transforme, les « belles femmes » sont plus enrobées. L’embonpoint devient signe de richesse. Un homme de poids est un homme qui a du poids. Vers 1930 les premiers signes d’une transformation apparaissent. Mais il faut attendre les années 1950 pour que le modèle de la minceur s’impose. Le modèle esthétique de minceur émerge au moment où de façon durable s’installe l’abondance. La figure du gros sera mobilisée pour dénoncer le capitaliste exploitant ses ouvriers : le patron bedonnant, gros cigare à la main, billets de banque sortant du haut de forme. Le surpoids est regardé non seulement comme inesthétique mais comme amoral. ; le gros étant celui qui mange plus que sa part, égoïste et glouton. La minceur devient alors signe d’intégrité morale.Les tabous alimentairesTous les peuples ont des préférences et des aversions alimentaires ainsi que des croyances sur les aliments, et nombreux sont ceux qui ne voudraient pas changer leurs habitudes alimentaires. Ils ont tendance à aimer ce que leur mère leur servait à manger quand ils étaient jeunes, les plats servis lors des fêtes ou bien partagés avec les amis ou la famille hors de la maison durant la petite enfance. Il est rare que les aliments qu’un adulte mangeait sans hésitation dans sa petite enfance lui apparaissent totalement désagréables.Un mets considéré comme normal ou même hautement souhaitable par une société, peut être jugé immangeable ou répugnant par une autre. Le lait animal est couramment consommé et apprécié en Asie, en Afrique, en Europe et en Amérique, mais rarement consommé en Chine. La langouste, le crabe et la crevette sont considérés comme des mets de choix en Europe et en Amérique du Nord, mais sont répugnants pour de nombreux peuples d’Afrique et d’Asie, surtout pour ceux qui vivent loin de la mer. Les Français mangent de la viande de cheval; pas les Anglais. Les Chinois consomment avec délice de la viande de singe, de serpent, de cafard, de sauterelle, de renard, de chien et de rat (en fait tout ce qui a 4 pattes, sauf les tables), alors que d’autres trouvent ces aliments repoussants. La religion joue un rôle important en interdisant la consommation de certains aliments. Par exemple, ni les musulmans ni les juifs ne consomment de viande de porc, et les hindous ne mangent pas de bœuf et sont souvent végétariens.Certaines coutumes et tabous ont une origine connue, et nombre d’entre elles sont logiques, même si on n’en connaît plus les raisons originelles. Par exemple, le tabou juif sur la viande de porc fut probablement introduit pour éliminer le ténia porcin, accusé d’affaiblir le peuple juif. D’autres disent que le tabou est du au fait que le porc est un omnivore comme l’homme et risque donc de réduire la quantité d’aliments disponibles pour les humains. C’était un animal domestique de luxe. Contrairement au petit et gros bétail il ne fournit aucun produit secondaire comme la laine ou le lait et ne peut être employé à un travail quelconque Certains auteurs juifs[xii] lient l’origine de ce tabou au fait que quelques villages sémites de Judée en l’an mille étaient trop pauvres pour élever des porcs. De la nécessité est né un trait racial et communautaire, distinguant certains sémites des autres sémites de la région. Plus tard, à l’époque hellénistique, le renoncement à la viande de porc devenait un symbole d’identité culturelle en opposition aux colonisateurs romains.L’interdit alimentaire règne aujourd’hui en maître, Une nouvelle religion s’est créée : la diététique. Chacun peut y projeter ses fantasmes.  Elle a des règles contraignantes, irrationnelles, absolues. Elle est liée au culte du beau corps et de la minceur. Ses interdits, comme les sept péchés capitaux d’antan, sont imposés à toute la société. On ne mange plus des cerises, de la lotte, du carpaccio, des carottes, du camembert, du pain, mais plutôt du calcium, du carotènes, des fibres, des oméga 3, des phytostérols, des antioxydants, des flavonoïdes. Le mangeur contemporain se sent démuni devant la multiplication des affirmations contradictoires et péremptoires. Son désarroi lui gâche le plaisir alimentaire.Le végétarisme apparenté à la diététique revendique toujours une forme de pureté, et toute ascèse telle que le Carême, proscrit d’abord la viande. La viande nous revoie d’abord à notre nature carnassière. Elle peut susciter passion et répulsion, appétit et dégoût.Vouloir faire de l’homme un végétarien est une aberration. Les singes le sont restés mais l’homme est devenu carnivore par nécessité, quand le réchauffement du climat a remplacé les forêts tropicales par de la savane.  L’homme a du s’adapter. Il n’avait aucune chance contre les charognards tels que vautours ou  hyènes. En adoptant la position debout il a libéré ses bras et ses mains pour porter des armes et tuer le gibier, gros ou petit, en organisant des groupes de chasseurs qui communiquaient par la parole.La graisse contenue dans la viande lui a permis de construire un réseau neuronal beaucoup plus volumineux, une « grosse tête ». En même temps la maîtrise du feu lui a permis la cuisson des aliments, les rendant plus digestes et augmentant l’absorption des protéines. La survie d’un grand nombre d’homo sapiens est devenue possible, alors que la population des singes végétariens a partout diminuée. Est ceux qui veulent à tout prix limiter leur alimentation à des graines et du muesli se rendent souvent compte à leur dépens que l’estomac rechigne contre ces aliments. A l’état cru et non écossé beaucoup de graines contiennent des substances toxiques pour se protéger contre les parasites et les maladies : des pesticides naturels, des mycotoxines, des inhibiteurs enzymatiques. Les interdits et hystéries alimentaires n’étaient sans doute jamais aussi fréquentes qu’aujourd’hui : le cholestérol du aux graisses,  la dioxine dans le poulet belge, les farine animales en Angleterre, les pesticides dans les pommes, les hormones dans le veau.  Nos grands enfants riront sans doute de nos théories dites scientifiques et de nos analyses de vitamines et sels minéraux, de lipides et pesticides, d’hormones et de prions.   Parfois les mythes sont tenaces, comme celui du fer dans les épinards avec son héros Popeye ou celui des bienfaits du yaourt sur la flore microbienne intestinale, basé sur la prétendue longévité des Bulgares. Dans le monde occidental, après des siècles de malnutrition atavique, tout le monde désormais mange à sa faim. Mais la peur d’avoir faim a été remplacée par la peur du risque.  Vous êtes tous devenus, comme me le disait Edgar Lugo de la communauté des Indiens Embera de Colombie, de petits bourgeois frileux et narcissiques avec à votre tête les gourous verts  qui ont remplacé les curés. La peur irrationnelle et hystérique des OGM en est la meilleure preuve. La peur de la chimie Nos arrière-grands-parents avaient peur des pommes de terre importées d’Amérique et des poivrons italiens. Nous avons la phobie des produits chimiques qui pourraient se trouver dans nos aliments, des nitrates, des phosphates, des colorants, des pesticides. La plus grande phobie concerne les pesticides. Mais nos aliments présentent aujourd’hui des résidus de pesticides minimes, car la réglementation sur ces résidus est fort contraignante. Un autre canular récent était celui des acrylamides que des Scandinaves avaient trouvés dans les frites. On sait aujourd’hui que ces braves chercheurs avaient semé cette panique dans l’espoir d’avoir plus de subsides pour leur laboratoire. Coup réussi. Mais les diététiciens et les parents ont pu se régaler avec frénésie de l’opprobre jeté sur cet aliment tant aimé par la jeunesse. Puis on a découvert que les graines de sésame du Müsli contenaient 10 fois plus d’acrylamides que les frites. Et puis en novembre 2003 également le pain d’épices. Les marchés de Noël dans toute l’Allemagne allaient faire faillite. On a vite enterré la panique. Et on sait aujourd’hui que l’impact des acrylamides sur la santé est négligeable. Peut-être même bénéfique. Même  dans les produits de l’agriculture conventionnelle les résidus de pesticides sont généralement bien en dessous des seuils permis et leurs effets négatifs sur la santé se basent plutôt sur des rumeurs. Aucune étude épidémiologique n’a pu confirmer des liens entre les pesticides artificiels et telle ou telle forme de cancer.  Les pesticides dits « naturels »  ne sont pas sans risque non plus. Car pour survivre les plantes fabriquent des toxines et leurs propres pesticides, très souvent à base de chlore (comme le DDT ). Souvent ce n’est qu’après cuisson que beaucoup d’aliments deviennent digestes, tels les haricots, le manioc, les pommes de terre. Le miel peut également contenir de fortes concentrations en toxines naturelles, de même que les fruits de mer (et cela n’a rien à voir avec une quelconque pollution chimique). Le pain intégral contient beaucoup plus de métaux lourds parce que ceux-ci se concentrent dans la peau des graines Ce qui menace nos aliments, ce ne sont pas les pesticides, mais les microbes et les moisissures. D’après un rapport des Communautés européennes l’agriculture biologique peut comporter des risques plus élevés, en raison de la présence de mycotoxines, notamment l’aflatoxine[xiii]. Le bulletin épidémiologique du Ministère de la Santé en France a recensé en 1998 près de 400 foyers d’infection et 9 000 personnes atteintes, depuis les infections bénignes telles que la grippe intestinale ou la crise de foie jusqu’au nombreux cas de salmonellose ou de listériose.   Grâce aux engrais et aux pesticides la production agricole a fortement augmenté et la famine est en régression. Grâce à une alimentation plus complète et à la science de la nutrition le rachitisme, le scorbut, le béri-béri et le crétinisme ont quasi disparu. Dans nos pays les enfants sont plus sains, mieux développés qu’ils ne l’étaient il y a un siècle. Les adultes vivent beaucoup plus vieux et restent en bonne santé plus longtemps.  La peur de la chimie veut ignorer que la saveur des aliments est faite d’un heureux équilibre de substances chimiques dont la plupart sont toxiques à forte dose. Mais un verre de vin ou une tasse de café sont des miracles. Des miracles composés comme un accord de piano, des rapports numériques harmoniques les plus délicats. Nos nerfs gustatifs, non moins sensibles que notre oreille, ne réagiraient pas du tout, sinon par une amertume sans charme à la formule de la caféine pure. Ce sont les graisses et le minéraux qui l’accompagnent, ainsi que l’éther de pétrole, le phénol, l’alcool furfurique, l’ammoniaque et vingt autres de moindre envergure, qui produisent cet arôme qui nous ravit. L’humanité à tableLe banquet (appelé Symposion par les Grecs et Symposium par les Romains.)  est un signe d’alliance avec les autres hommes, il est donc fondateur d’humanité et de culture. La littérature foisonne de rites et de narrations symposiaques chez les Grecs et les Romains. Tous les livres de cuisine grecs prétendent en même temps être des livres de médecine. Manger ensemble, c’est partager la nourriture autant que les symboles qu’elle véhicule. C’est participer à un rituel qui inscrit l’appartenance à un même groupe. Montaigne disait : » Ce qui est important, ce n’est pas ce que l’on mange, mais avec qui on le mange ». L’acte alimentaire insère et maintient par ses répétitions quotidiennes le mangeur dans un système de significations. C’est sur les pratiques alimentaires, vitalement essentielles, que se construit le sentiment d’appartenance ou de différence sociale. C’est par la cuisine et les manières de table que s’opèrent les apprentissages sociaux les plus fondamentaux, et qu’une société transmet ses valeurs. La table, le festin, le banquet ou le banal casse-croûte occupent des pages et des pages dans le Nouveau Testament. Faut-il rappeler que la vie publique de Jésus s’ouvre à Cana, lors d’un repas de noces, inondé de bon vin et qu’elle se termine sur la plage de Tibériade autour d’un déjeuner fraternel improvisé, dans un fumet de poisson grillé et de pain rôti sur la braise. Entre ces deux balises, l’évangile nous fait assister à quelques dix autres repas de Jésus.Et de préférence Jésus est convive des petites gens, des exclus, au point que les « gens bien », les Rotariens du coin l’accusent de fréquenter les femmes de mauvaise vie et le traitent de buveur de vin. Il est vrai que si Jésus parle de l’eau comme source de vie, il ne s’en sert que pour se rafraîchir ou laver les pieds des apôtres… ou bien comme à Cana pour la transformer en vin, et en vin de qualité. Le vin est signe de convivialité et de fraternité. Et Jésus décrit le paradis comme un grand festin. 

Le message de l’Islam est semblable. Un musulman n’entre pas en conflit avec les exigences de la vie spirituelle, s’il prend plaisir aux belles choses du monde matériel, car Dieu aime voir sur ses serviteurs une évidence de sa bonté. Les besoins physiques sont des forces positives, données par Dieu, et doivent être utilisées à bon escient.

 La cuisine en Chine avait déjà derrière elle quelque 3500 ans à la fin de notre Moyen-Âge. Elle a toujours été considérée par les Chinois comme un art, C’est une expérience esthétique aussi bien par la combinaison des arômes et des saveurs que par celle des couleurs. Marco Polo nous parle du cuisinier en chef de la dynastie Yuan. Son livre de cuisine contient 1000 recettes basées sur le principe «  Une bonne cuisine est garante d’une bonne santé. ». Et il est vrai qu’aujourd’hui encore la Chine a gardé ses traditions culinaires extraordinaires. Plus qu’aucun autre peuple asiatique les Chinois gardent des affinités avec nous : goût du théâtre et de la bonne cuisine, sens de l’art, malice, amour du verbe et de la discussion. Saint Thomas d’Aquin a écrit un traité fort équilibré sur la gourmandise, plus nuancé en tous cas que les propos des Pères de l’Eglise qui ne voyaient dans la gourmandise qu’une victoire de la chair sur l’esprit. Saint Thomas aurait dit. «  Dieu doit être infiniment bon ; ses pâtisseries le sont déjà. » Rabelais commence et finit avec une joyeuse fusion des activités de la bouche : boire, manger, parler, en toute conscience de l’unité, corps et âme, de l’homme vivant et bon-vivant.  Le mot goûter est peut-être le mot le plus utilisé par Proust dans son écriture. Il exprime non seulement la sensation physique produite par les aliments, mais aussi le plaisir, l’amertume de la vie, ou la douceur d’une réussite. Le goût est un sens très intellectuel qui ne peut être séparé ni des autres sens – où les senteurs, les perceptions visuelles, tactiles et même sonores interviennent – ni, non plus, de tous ces paramètres sociaux et culturels. Pour Proust, la nourriture était liée aux arts : la cuisine était un art, comme la musique, la peinture, ou l’écriture. Toutes les quatre invoquent la création, le style particulier du créateur.  La sublimation par le langage est un facteur constitutif  de la fête. « Cette influence du langage sur la sensation, écrit Bergson, est plus profonde qu’on ne le pense généralement. Non seulement le langage nous fait croire à l’invariabilité des sensations, mais il nous trompera parfois sur le caractère de la sensation éprouvée. Ainsi quand je mange d’un mets réputé exquis, le nom qu’il porte, gros de l’approbation qu’on lui donne, s’interpose entre ma sensation et ma conscience ; je pourrais croire que la saveur me plaît, alors qu’un léger effort d’attention me prouverait le contraire ». Il y a gastronomie, lorsqu’il y a querelle, lorsqu’il y a un public capable, à la fois par ses compétences et ses richesses, d’arbitrer cette  querelle. Avec la gastronomie la cuisine cesse d’être collective, de cantine. Chacun se targe d’exercer un jugement original. Horace avait déjà porté un avis critique contre les précieuses mixtures des gastrophiles parvenus, lesquels par des combinaisons épaisses, rendaient un culte à leur orgueil et non à leur estomac. Il aurait avalé de travers la « Volaille truffée au beurre d’asperges à la crème de patates Elysée Palace » d’un restaurant huppé parisien. L’alimentation ne satisfait pas seulement un besoin physique. La mémoire des peuples est liée à leur gastronomie. Les rituels de la préparation et de la présentation des plats créent des ornières dans lesquelles s’ancre la vie. La gastronomie est évidemment dépendante de ce qui est disponible sur le marché, et la révolution culinaire n’a pas été en France et en Europe par les maîtres queux florentins de Catherine de Médicis ; elle est venue du Nouveau Monde. Sans les Aztèques, il n’y auarait pas de tomates, donc pas de cuisine provençale ou italienne, pas de haricots, donc pas de cassoulet, pas de maïs, donc pas de polenta, pas de pommes de terre, donc pas de bifteck –frites ni de hachis Parmentier, et pas de dinde pour Noël, ni de chocolat pour les œufs de Pâques[xiv].  Gastronomie française et morale catholique La philosophie de vie catholique nous a donné l’excellente cuisine italienne ou française, et la protestante a prodigué aux Allemands les saucisses, aux Américains les Hamburger et à la perfide Albion le mouton bouilli à la menthe. La gastronomie plus que la langue est le repère d’une civilisation et d’une tradition. Soyons clairs, la gourmandise, l’amour de la bonne cuisine, la convivialité et non pas la gloutonnerie. La gastronomie est un fruit de la Révolution française. Les chefs cuisiniers étaient restés sans emploi après la fuite de la noblesse. Pour survivre certains ont ouvert des restaurants. Après avoir chassé l’aristocratie et guillotiné le roi, la bourgeoisie qui commandite la cuisine se régale de « Bouchée à la Reine », de « Poularde Royale », de « Fruits Condé », de « Potage Conti ». Ce faisant elle cannibalise en quelque sorte l’aristocratie pour s’incorporer ses qualités. La gastronomie devient l’instrument central de la dynamique sociale française et de la construction d’une identité nationale. L’apparition d’un hédonisme alimentaire en France doit également beaucoup à l’attitude morale du catholicisme.  Le film « Le dîner de Babette » est sans doute le plus beau chant à la gastronomie et décrit en même temps de façon profonde la différence entre monde catholique et protestant. La servante émigrée française prépare pour le centenaire du père des deux demoiselles puritaines norvégiennes le repas annuel, avec l’argent qu’elle a gagné à une loterie. Et voilà la table dressée. Et c’est vraiment une diablerie, car ces hommes et ces femmes, par crainte de ce qu’ils vont manger, ont décidé de ne se servir de leur langue que pour louer le Seigneur, mangent et boivent des mets et des vins exceptionnels qui les rendent légers et chaleureux les uns envers les autres. La jouissance est-elle un péché ? Cette question taraude la chrétienté depuis ses origines. Pour l’alimentation trois attitudes sont en concurrence : un ascétisme quasi végétarien,  la tempérance augustinienne et une attitude hédonsiste qui voit dans la jouissance des biens terrestres une glorification de l’œuvre de Dieu. La réponse à cette question participe à la séparation entre Réforme et catholicisme. Mais malgré l’intérêt des Français pour la bonne cuisine, elle est des sujets que la pensée savante de ce pays considère comme mineurs. La pensée cartésienne a chassé l’alimentaire de la culture savante. Elle rompt ainsi avec la tradition classique, les Poèmes dorés de Pythagore, le Banquet platonicien ou le Gargantua de Rabelais.  Pour le Français  le culinaire n’est plus un sujet sérieux. Revel en écrivant Un festin en parole nous avertit qu’écrire ce livre était pour lui un divertissement. Tel autre s’excuse presque d’aborder « un tel sujet ». La « science de gueule » si chère à Rabelais et Montaigne n’a guerre fait de disciples. Pour le chercheur Barthes, la nourriture est un sujet futilisé ou culpabilisé. Même pour le grand sociologue Durckheim l’alimentation est rejetée dans l’univers de la corporalité, de la primitivité. On s’attendrait plutôt à trouver des tels propos dans la bouche d’un anglais ou d’un allemand.  Les plus belles histoires amoureuses commencent autour d’une bonne table. Gisèle Harrus-Révidi, une psychologue de Paris, a fait des recherches à ce sujet. Les végétariens sont de mauvais amants, parce que toute forme de chair les repousse. Les hommes qui éjaculent prématurément n’ont jamais non plus le temps à table.  Le pire au lit ce sont les femmes maigres s’alimentant de produits « light » et biologiques. Les meilleurs sont ceux et celles qui sont un peu enveloppés. Ce sont de bons vivants qui jouissent de la vie sous tous ses aspects. Ou encore les hommes qui adorent cuisiner. Car ceux qui mangent encore des hamburgers à 30 ans n’ont pas encore atteint leur maturité sexuelle. On discute beaucoup également des causes de l’obésité en augmentation dans de nombreux pays, mais surtout aux Etats-Unis. Le « junkfood » et les boissons sucrées y contribuent certainement. Mais les causes ne seraient-t-elles pas plus profondes. Dans l’éducation des enfants les fessées ont été remplacées par des sucreries. Le langage américain de tous les jours en est un reflet « : « Honey. Sugar, Sweetheart » . Chez nous on n’appellerait personne « Mon miel, ma sucette », mais plutôt mon chou ou mon lapin ou mon ours.  L’obésité peut également être liée au fait que l’on n’a plus le temps de manger  ou de partager un repas en famille. On se nourrit de pizzas et de sandwiches. Le goût devrait être une affaire de famille. L’enfant reproduit ce qu’il voit, et les parents, au même titre que les copains de la cantine jouent un rôle de modèle. Les nourritures participent à l’éducation ; du lait maternel aux repas de fêtes en passant par les friandises enfantines, elles forgent le goût mais aussi le comportement. Déclarer qu’en cédant à la gourmandise nous devenons esclaves de nos instincts, et qu’en l’opprimant nous gagnons en liberté, est le reflet d’une conception étriquée de l’homme qui se déclare ennemi de son propre corps. Celui qui ne s’aime pas soi-même ne peut pas aimer les autres  

Pierre Lutgen

lutgenp@gms.lu


[i] M Bruker „Cholesterin, der lebensnotwendihge Stoff“ emu-verlag.

[ii] A Zucker, Die Weltwoche, Nr 8, 10, 2005.

[iii]  U Ravnskov, The cholesterol myths, ISBN 0-9670897-0-0

[iv] JAMA, 281, 1387, 1999.

[v] N Chakrabarti et al., Crim Behav Ment Health, july 13, 2006.

[vi] A Troisi et al., J Pychiatr research 40, 466, 2006

[vii] J Mercola,  Journal of Amer Med Assoc, 278, 313, 1997.

[viii] F Pfrieger. Max-Delbrück Center, Berlin, Science, Nov 9 2001.

[ix] A Schneider et al., Neurobiol Dis, June 13, 2006.

[x] Morcinek T et al., Eur psychiatry, 18, 23, 2003

[xi] Norbert Treutwein, Die Fettlüge, Ed Südwest ISBN-10 : 3-517-08241-4

[xii] Israel Finkelstein et Neil Silbermann, La Bible dévoilée, Foliohistoire

[xiii] Europa.eu.int/comm/agriculture/qual/organic/facts_fr.pdf

[xiv] JF Revel, Un festin en paroles, ed Texto, ISBN 978-2-84734-445-5


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