La guerre de Bush

« Les Etats-Unis prêchent une morale qu’ils ne pratiquent pas ». Ortega y Gassset «  Nos relations avec les tribus indiennes sont un triste cortège de traités rompus, de massacres, de vols et d’injustices »Président Ulysses Grant en 1869.  Pour comprendre les volte-face des Etats-Unis dans leurs relations avec des pays ou des personnes dans le monde arabe : Soudan, Irak, Pakistan, Talibans, Kurdes, rien ne sert d’utiliser nos références et réflexes d’Européens. Il faut se mettre dans la peau même des  habitants du Nouveau Monde.  

Dès le plus jeune âge on inculque aux jeunes Américains l’idée –ou plutôt la certitude  – que l’Amérique est le pays le plus riche et le plus puissant de toutes les nations de la terre , avec la forme de gouvernement la plus parfaite, la nourriture la plus saine et la plus riche, les voitures les plus grandes, l’arsenal nucléaire le plus redoutable, les gens les plus gentils. Etre rayonnant et ouvert aux autres, être aimé et apprécié par ceux-ci,  réussir dans les affaires, être en forme physiquement, dans l’éthique protestante, ce sont les signes des hommes préférés de Dieu. Pour l’homme de la rue la destruction des tours de Manhattan est due à la jalousie de « méchants qui nous attaquent parce que nous sommes trop bons ».

 

La seule civilisation qui a droit de cité est celle héritée des immigrants puritains du Mayflower. L’Amérique des débuts s’identifiait avec le peuple d’Israël : conquérir et dominer une terre promise comme peuple choisi par Dieu pour cette tâche. Et cette tâche messianique assignée par Dieu à l’Amérique lui crée l’obligation d’apporter aux autres nations de la terre la même façon de vivre et de penser. Cette mentalité a pris naissance après la deuxième guerre mondiale qui a permis aux Etats-Unis de devenir la plus grande puissance du monde, devant une Europe, une Russie et un Japon ruinés et détruits.

L’image idéale pour l’américain moyen est celle du « self-made man » qui travaille main dans la main  avec le Créateur. Les cultures des autres immigrants sont refoulées et intégrées. Ceci a eu comme effet bénéfique de gommer les conflits religieux et nationaux, alors que dans le Vieux Monde les guerres meurtrières entre ethnies continuèrent  à faire des ravages jusqu’au milieu du 20° siècle.

 

Il est inutile de s’intéresser à ce qui se passe sur les autres continents. Les journaux américains n’en parlent même pas. Dans les familles du Middle West on ignore totalement que les guerres en Irak, Palestine, Afghanistan sont la cause les milliers de morts civiles. Geographical Magazine distribue des cartes du Moyen-Orient aux militaires parce qu’ils ne savent pas où se trouve l’Irak. Dans l’Etat de Kansas, sur l’Oregon Trail se dresse le monument aux « Pionniers qui ont apporté la civilisation à l’Ouest ». Celle des Indiens qui habitaient dans le coin et celle des Espagnols qui vivaient depuis des siècles en Californie sont ignorées ou intégrées dans le « melting pot ». Vous ne trouverez aucun monument à la mémoire des Indiens refoulés et massacrés ou encore dédié aux souffrances des Noirs victime des de l’esclavagisme et du racisme. Mais vous trouverez des monuments rappelant les massacres ou génocides commis sur d’autres continents, que se soit contre les Juifs en Allemagne ou contre les Arméniens en Turquie. On ignore les forfaits commis à domicile mais on se croit investi d’une mission messianique pour redresser les torts des autres. Ou comme disait Hemingway : «  Dans mon pays les pelouses étaient larges et les esprits étroits ». Ces attitudes hypocrites trouvent leurs racines dans l’histoire des débuts des Etats-Unis. Les pères fondateurs puritains avaient fui la persécution en Angleterre pour créer dans le Nouveau Monde une société libre et démocratique. Mais les massacres des populations indigènes créèrent un traumatisme, un conflit entre ce que l’on disait et ce que l’on faisait.

 

Tocqueville lors de son voyage en Amérique en 1835 avait déjà bien vu que « Un pouvoir immense et tutélaire y travaille au bonheur d’hommes semblables et égaux ; il pourvoit à leur sécurité et assure leurs besoins ; il ne brise pas les volontés mais il les amollit ; il ne détruit pas , il empêche de naître. Le gouvernement veut être le berger d’un troupeau d’animaux timides et industrieux ». Bertrand Russel en 1935 disait que les Américains confondaient démocratie et uniformité. On regarde d’un mauvais œil celui qui sort du rang, exprime des opinions différentes ou essaie de se profiler. L’Amérique est le pays du conformisme, qui peut tourner à l’hystérie grégaire.

 

L’Amérique serait un pays sans classes. Dans le préambule de la Constitution on lit : » We the people ». L’expression est trompeuse. En 1787 la Constitution fut en effet rédigée par 55 hommes, tous blancs et maîtres d’esclaves, et déterminés à mettre en place une autorité capable de défendre les intérêts de leur classe. Le gouvernement est encore aujourd’hui au service des riches, et les Etats-Unis furent parmi les derniers à supprimer l’esclavage et à supprimer la discrimination raciale.

 

Il est difficile de toucher au mythe de la Guerre d’Indépendance. Ce ne fût pas une révolution sociale comme la Révolution Française mais une banale insurrection des marchands américains contre les taxes que l’Angleterre imposait sur le rhum et le tabac. Les méchantes langues disent même que la Constitution américaine de Philadelphie est basée sur l’organisation étatique des tribus iroquoises.

 L’infaillibilité morale. 

En Amérique, l’individu, cheminant à côté de Jésus, contient une parcelle de divinité, et tous, en somme, seraient des dieux. Or, si chacun est dieu, alors tout est permis : l’autodivinisation conduit au relativisme moral. Sur le marché de la religion portable aucune autorité supérieure ne peut s’arroger une légitimité quelconque pour condamner les comportements de l’individu et de la nation

 

Une hubris considérable conduit ce pays à réfuter la moindre accusation contre sa politique par simple principe d’infaillibilité morale et à combattre toute tentative d’appréciation à son égard. Cela place les USA dans des positions d’isolement inhabituels et dommageables pour une grande puissance.

 

Convaincus de leur supériorité morale  les Américains paraissent impatients de la moindre censure étrangère et insatiables de louanges. Ils vous harcèlent à tout moment pour obtenir de vous d’être loués, et si vous résistez à leurs insistances, ils se louent eux-mêmes. Le journaliste chinois Liu Zongren en voyage aux Etats-Unis découvre avec joie parmi ses patriotes immigrés un seul qui ait su conserver la vertu chinoise de la modestie dans ce pays où tout le monde se pavane.

 

Une telle nation peut s’assigner des droits de souveraineté particuliers et ne doit pas respecter les conventions internationales telles que celle de Genève pour les prisonniers de guerre. Alors que les pays européens abandonnent progressivement les droits de souveraineté nationaux pour permettre à des instances européennes ou internationales de faire respecter les droits de l’homme, les Etats-Unis retournent progressivement vers toutes les prérogatives de l’Etat-Nation, dont la peine de mort ou la guerre préventive.

 

En été 2001,  juste avant le septembre noir et la panique de l’anthrax elle avait refusé qu’on vienne vérifier sur son territoire si la Convention sur l’Interdiction des armes biologiques était appliquée. De telles vérifications sont cependant imposées manu militari à d’autres pays dont l’Irak.

 

En 1951 déjà, les Etats-Unis avaient refusé de signer la Convention relative au statut des réfugiés. Dans la suite ils ont refusé la ratification du Pacte International relatif aux droits sociaux, économiques et culturels, la ratification de la Convention sur l’élimination de toutes les Discriminations à l’égard des Femmes, le refus de la convention sur le Droit de la Mer de 1982, la Convention sur la Biodiversité de 1994, la ratification de certaines conventions de l’OIT.

 

Deux pays n’ont pas signé la Convention des Droits de l’Enfant : la Somalie et les Etats-Unis. Pour eux les enfants soldats ne sont pas une problème honteux.

 

La Convention Internationale des Droits Civiques et Politiques a pu être signée avec de fortes restrictions (p.ex .concernant la peine de mort).

 

La loi de l’empire signifie pour les Etats-Unis une dispense à l’égard d’accords internationaux auxquels ils exigent que les autres se soumettent. Il en est ainsi de certains paragraphes de la convention de Genève de 1977 sur les droits des populations civiles en cas de guerre, de la convention de 1997 interdisant les mines antipersonnel et de la convention de 1994 interdisant le recrutement de jeunes de moins de dix-huit ans dans les armées. En octobre 1999 le Sénat américain rejette le traité sur l’interdiction globale des armes nucléaires.

 

La Cour de La Haye jugera Milosevic, mais jamais les Etats-Unis  ne permettront  qu’on y traduise en justice un militaire ou tortionnaire de citoyenneté américaine. 

 

En 2006 ils ont refusé avec Israël d’approuver la nouvelle Commission des Droits de l’Homme.

 

De même, les Etats-Unis peuvent revenir sans broncher sur des traités de préservation de l’environnement ou annuler unilatéralement le traité anti-missiles.

 

En 1977 les Etats-Unis se sont opposés à la ratification des articles 54 (destruction de réserves d’eau potable et d’ouvrages d’irrigation) et 56 (attaque de barrages ou de centrales nucléaires) de la Convention de La Haye.

 

Plus récemment, à la conférence de Johannesburg, le président Bush était l’allié des conservateurs catholiques et islamistes pour interdire que l’on y parle du contrôle des naissances.

 

En 1990 les Etats-Unis n’ont pas ratifié la Convention de Bâle qui interdit l’exportation de déchets dangereux vers les pays du Tiers-Monde et en  2002 ils ont opposé leur veto à la vente de médicaments génériques aux pays pauvres.

 

Les volte-face de la politique étrangère des Etats-Unis, et les guerres  qui en résultent, sont  difficiles à comprendre et laissent des dégâts incommensurables.

 

En 1916 le président Woodrow Wilson réussit sa réélection après une campagne basée sur le non engagement dans le première guerre mondiale. 4 mois plus tard il se lance à fond dans cette guerre.

 

Jusqu’en 1942, quand Hitler déclara la guerre à l’Amérique, General Motors, Dupont, Standard Oil étaient fournisseurs en matériel pour l’armée allemande et ces sociétés entretenaient des relations commerciales fructueuses avec leurs partenaires allemands, IG Farben et Opel. L’Amérique n’est-elle pas la nation préférée de Dieu (God’s chosen nation) comme un autre « Herrenvolk » a son « Gott mit uns ».

 

En 1950 est créé à Fort Bragg le « Psychological Warfare Center » où des forces spéciales apprennent à s’infiltrer, à dynamiter des bâtiments, à organiser des actions de sabotage, à assassiner des personnalités hostiles. Kennedy utilise à fond ces « Special Forces » pour déstabiliser Cuba et d’autres tentatives démocratiques en Amérique latine. Le manuel secret publié par l’armée en 1962 « Opérations de contre-insurrection » est un des premiers manuels qui recommande la terreur comme arme. En 1984 le sécrétaire d’Etat aux Affaires Etrangères, Shultz, déclare : « En matière de contre-insurrection, les considérations morales ne doivent pas nous paralyser. La terreur fait partie de la guerre politique ». Les escadrons de la mort formés par les Américains ont ravagé l’Amérique du Sud pendant des décennies.

 En décembre 1987, une résolution de l’assemblée générale des Nations Unies contre le terrorisme avait deux opposants : les Etats-Unis et Israël.  

Le New York Times vient de révéler en 2000 que c’est bien la CIA qui, en 1953, avait fomenté le coup d’état contre le président Mossadegh en Iran. Celui-ci était en faveur de la nationalisation des compagnies pétrolières et pour la démocratisation du régime. Il a été remplacé par le shah Reza Pahlevi qui s’est transformé en dictateur cruel.

 

A Fidel Castro on impose un blocus des plus sévères pendant qu’on soutient le régime de Duvalier en Haïti, pour saboter par après Aristide, président démocratiquement élu.

 

Au Panama, Noriega, narcotraficant notoire, est recruté par le CIA et devient l’homme fort du pays. Il sera mis en prison à Miami lorsqu’il n’obéit plus.

 

L’anachronique blocus imposé par les Etats-Unis à Cuba continue jusqu’aujourd’hui. De surcroît, plusieurs organisations terroristes, hostiles au régime cubain, siègent en Floride, et envoient régulièrement sur l’île, avec la complicité passive des autorités américaines, des commandos armés commettre des attentats.

 

Au Congo, le dictateur Mobutu était l’allié des Américains qui faisaient de juteuses affaires avec lui, pendant que le peuple congolais était affamé.

 

C’est un secret de Polichinelle aujourd’hui que c’est Henri Kissinger qui a organisé l’assassinat du président Allende et la mise en place du régime Pinochet. C’est lui qui a soutenu  et financé le terrorisme d’Etat en Indonésie et au Timor, en Afrique du Sud, au Bangladesh et dans de nombreux pays d’Amérique latine. « S’il faut bombarder tous les terroristes », comme dit M. Henri Kissinger le 11 septembre 2001, il devrait être parmi les premières victimes. Il se trouve coupable de beaucoup plus de crimes que ceux commis par Ben Laden et par tous les terroristes du monde. Et dans beaucoup plus de pays » écrit Eduardo Galeano, auteur du best-seller ‘Les veines ouvertes de l’Amérique latine’.

 

La Turquie a reçu un soutien inconditionnel en argent et en armes pour l’écrasement de la minorité kurde.

 

En résumé, au cours des dernières décennies, les Etats-Unis ont soutenu une série dictateurs des plus abominables : Chian kai check, Mobutu, Amin Dada, Diem, Lon Nol, Suharto, Pol pot, Rios Montt, Marcos, Somoza, Duvalier, Trujillo, Pinochet, Sadam Hussein, Ceaucescu,…et maintenant Karimov en Ouzbekistan.  Faut-il s’étonner  quand on sait aujourd’hui que la CIA a été créée en 1947 par le général Reinhard Gehlen, chef des services secrets de Hitler.

 

Avant la guerre du Koweit Sadam Hussein était l’ami et l’allié et le client de l’Amérique dans la guerre contre l’Iran, et cela malgré l’élimination systématique de villages kurdes avec des armes chimiques. N’oublions pas non plus les centaines de milliers d’Iraniens tués par les mêmes gaz fournis par les Américains quelques années auparavant. Et puis, du jour au lendemain Saddam est comparé à Hitler. Les pays arabes sont déroutés par l’ambivalence et la géométrie variable des valeurs morales prêchées par l’Occident. Celui-ci ne parvient pas à forcer Israël à se retirer des territoires occupés, mais Saddam y est forcé par une forte coalition internationale après son occupation du Koweït.

 

Les Etats-Unis ont en quelque sorte provoqué l’invasion du Koweït en 1990. Leur ambassadrice à Bagdad avait déclaré à Saddam Hussein que les Etats-Unis n’interviendraient pas en cas d’invasion du Koweït. Après la guerre du Golfe, les Américains qui se trouvaient à quelques kilomètres de Bagdad auraient pu aisément éliminer Saddam. Pourquoi ne l’ont-ils pas fait ? Parce que le gigantesque appareil militaire américain a besoin d’un ennemi pour justifier son existence. 400 milliards de dollars sont dépensés chaque année pour  l’armement. 5% de cet argent suffiraient à éviter la mort annuelle de 7 millions d’enfants à cause d’eaux potables contaminées.

 

Même certains dirigeants israéliens reconnaissent que l’aide militaire surabondante que l’Amérique leur prodigue n’est rien de plus qu’une subvention du gouvernement américain en faveur des fabricants d’armes américains. Les 3.8 milliards de dollars de cette aide représentent plus de 80 % de l’aide totale distribuée par les Etats-Unis au monde entier. Les dons d’armes sophistiquées à Israël incitent les pays arabes avoisinants à acheter des armes semblables. Ce qui fait que depuis la guerre du Golfe les ventes d’armes au pays du Moyen-Orient dépassent les 90 milliards de dollars. Les méchantes langues disent que ce sont les marchands d’armes américains qui bloquent tout processus de paix en Palestine, parce qu’une paix durable signifierait la fin d’un marché juteux

 

Le Soudan a longtemps été mis au ban des sociétés et a été bombardé au napalm, pour retrouver récemment le soutien des Etats-Unis, et cela malgré la guerre sanglante qu’il mène contre les tribus noires et chrétiennes dans le Sud du pays.

 

C’est le Pakistan, un pays allié des Etats-Unis, qui a mis en place le régime des talibans à Kaboul et les nombreuses écoles qui ont servi à leur endoctrinement.

 

Ben Laden et les talibans ont été soutenus par les Américains non seulement du temps de l’occupation russe en Afghanistan, mais jusqu’en 2001(43 000 millions de dollars accordés par Colin Powell).  lors de tractations sur la construction d’un pipeline de la Mer Caspienne à l’Océan Indien Ce pipeline sera peut-être construit par le président Karzai mis en place par les américains. Celui-ci est un ancien cadre de la compagnie pétrolière Unocal, qui avait déjà présenté ce projet  au Congrès américain le 12 février 1998. Condoleeza Rice travaillait pour Chevron avant de rejoindre Bush à Washington. Un des supertankers de Chevron porte le nom de Condoleeza.  Le vice-président Dick Cheney travaillait pour une entreprise de construction de pipelines.  

Dans ce contexte, l’affirmation de G.W.Bush dans son discours du 29 janvier que les Etats-Unis font la guerre pour libérer les femmes afghanes paraît ingénue : «  Le drapeau américain flotte au-dessus de notre ambassade à Kaboul… Et aujourd’hui les femmes afghanes sont libres ». Peu semble en réalité changé pour les femmes fin 2002, à part que l’affreuse burka a été remplacée par le tchador. On est loin de la situation plus avantageuse que les femmes avaient lors du gouvernement marxiste de 1978 et 1992. Celui-ci avait forcé les filles d’aller à l’école. Jamais il n’y eut autant de femmes avocates, professeurs, médecins qu’à cette époque. Mais ce gouvernement était devenu l’allié des Russes… Aussi Condoleeza Rice était-elle plus prudente lors d’un voyage au Moyen-Orient au printemps 2005 en disant que le sort des femmes en Arabie Saoudite n’était pas de son ressort.

La prétention du Département d’État dans son rapport du 4 mars 2002 que le changement de régime en Afghanistan est « un triomphe pour les droits de l’homme » frise le cynisme. C’est pour construire un pipe-line qu’on écrase un pays et sa population sous un tapis de bombes. Fin 2002 il y un million de réfugiés afghans additionnels.

 

A ses débuts la révolte des Tchétchènes a été fomentée et financée par les Américains. L’échec de la construction de pipelines à travers l’Arménie ou la Géorgie ne laissait libre qu’un passage éventuel à travers la Tchétchénie. El les insurgés de cette région sont restés des « freedom fighters » jusqu’au 11 septembre 2001. Du jour au lendemain CNN les a transformés en terroristes alliés de Ben Laden.

 

Mais l’alliance la plus condamnable est celle que les Etats-Unis ont établie avec l’Arabie Saoudite où ils soutiennent à bout de bras un régime tyrannique pour avoir accès aux puits de pétrole et disposer de bases militaires. Nous assistons à une alliance sans cesse renforcée entre les puritains américains et les puritains saoudites.

 

L’Arabie saoudite impose à ses sujets l’islam le plus rigoureux, à l’égal des talibans. Mais au contraire des chefs talibans, les princes saoudiens se vautrent dans la corruption et le luxe.

Au cours de décennies les Saoud ont  mis en place un système totalitaire d’une violence et d’une cruauté qui fait froide dans le dos[i]. Pour soutenir ce régime et ses tortionnaires les autorités américaines, d’après Amnesty International,  ont autorisé entre 1980 et 1993

l’exportation de matériel pour une valeur de 5 millions de dollars, dont des fers, des entraves et menottes , des poucettes Smith et Wesson et des appareils servant à administrer des décharges électriques. Parce qu’ils menaceraient l’unité et la pureté de la société islamique les partis politiques, les syndicats, les organisations humanitaires et les associations de défenses de droits de l’homme sont interdites en Arabie. Et pourtant quand le gouvernement des Etats-Unis vient de publier en 2003 une liste noire des Etats sans liberté religieuse, on y trouve la Chine et l’Irak, mais pas l’Arabie Saoudite.

Sur une autre liste de 26 Etats considérés comme « dangereux », tous musulmans, à l’exception de la Corée du Nord, ne figure pas l’Arabie Saoudite (L’Arménie y figurait également, mais son ambassadeur à fait remarquer à Washington que son pays était chrétien, Il a été rayé de la liste)

Sur le plan international une partie de la fortune des Saoudiens sert à financer des écoles d’endoctrinement et des réseaux islamistes et terroristes, dont les talibans en Afghanistan, les frères musulmans en Algérie, en Egypte, aux Philippines. 15 des 19 pirates de l’air du 11 septembre 2002 étaient saoudiens.

 

La paix ne reviendra pas au Moyen-Orient et dans le monde tant que Israël ne respectera pas les résolutions 242, 237,  338 (de 1967), 1397, 1402 et 1403  des Nations Unies  et les accords de paix signés à Oslo et Camp David : libération des territoires occupés, retour des réfugiés palestiniens, arrêt de la colonisation, présence de troupes de surveillance internationales comme dans les Balkans. Tant que le président Bush accordera un soutien inconditionnel  (fort de 3 milliards de dollars par année) au régime d’apartheid de Sharon et refusera de parler avec Arafat  à qui on ne laisse contrôler que 4 % d’un territoire où vit une population humiliée, emprisonnée, appauvrie, il suscitera de nouveaux terroristes.

 

Mais l’espoir n’est pas mort. Les Saoudiens proposent un plan de paix accepté  par tous les pays arabes. Sharon le rejette. Puis naît le plan de Genève que Sharon rejette. G Bush propose un « plan de route » que Sharon escamote. Puis Tony Blair prend une initiative de paix en 2005 que Sharon boycotte.  Des officiers de l’armée de israélienne refusent le service dans les territoires occupés parce qu’ils «  ne veulent plus dominer, chasser, affamer et humilier tout un peuple ». Il ont compris ce que dit le docteur Schnalgman, un rescapé d ‘Auschwitz :« Trop de choses en Israël me rappellent trop de choses de mon enfance… J’ai entendu ‘sale arabe’ et je me rappelle ‘sale juif’,  j’ai entendu parler de ‘territoires et villages fermés’ et j’ai pensé ‘ghettos et camps’.  Le « Grand Israël » fait penser au « Grossdeutschland ».

 

Et pourtant l’histoire de ce siècle nous a montré que les avions et les chars des nations les plus puissantes ne peuvent rien contre la volonté de survie d’un peuple humilié, colonisé . Ne  citons que la défaite de la France en Algérie en 1961 et celle des Américains au Vietnam en 1975

 

Depuis le début du siècle passé les Américains ont laissé une traînée de sang sur le globe.

400 000 morts lors de la conquête des Philippines en 1900, 10 000 morts lors de la séparation du Panama de la Colombie en 1903, 10 000 morts au Chili, 29 000 morts au Nicaragua, 200 000 indiens au Guatemala, 2 000 000 de  morts coréens,  4 000 000 de morts vietnamiens, 200 000 morts au Soudan, 700 000 en Indonésie, 1 200 000 dans les pays limitrophes de l’Afrique du Sud,  500 000 enfants morts en Irak à cause des sanctions. Et cela sans que la CNN ou les journaux du monde soient présents et leur prêtent la moindre attention

 

Est-ce que l’Iran, l’Irak, la Somalie, la Corée du Nord (pourquoi pas l’Arabie saoudite ?) seront les prochaines victimes, puisqu’elles sont déclarées par G.W. Bush comme faisant partie de cet « axe du mal » dont personne en Europe n’a connaissance. Le président texan fait penser à l’obsession du romain Caton et ses appels à la guerre contre Carthage : « Ceterum censeo Carthaginem esse delendam ». Il fait penser au bon cowboy en chapeau blanc des Western d’après-guerre et qui descend sur la ville pour la débarrasser des méchants. Mais prétendre que Saddam Hussein est de connivence avec Ben Laden est absurde. Ce dernier est une intégriste fanatique, l’autre un socialiste nationaliste et laïc qui ne veut certainement pas donner cet argument-là aux américains pour leur permettre de l’attaquer.

 

Toutes ces erreurs et volte-face laissent évidemment des meurtris dans de nombreuses régions du monde. Et permettent de comprendre pourquoi les tours du World Trade Center et le Pentagone symbolisaient le mal, «  le cœur des forces qui causent tant de souffrances dans le monde » (Rabbin M Lerner, San Francisco). Et pourquoi à la conférence de Durban en été 2001 la communauté internationale a presque unanimement condamnée la politique des Etats-Unis en Palestine.

 

Car malgré la fascination exercée sur le reste du monde par les gadgets américains, celui-ci est loin de vouloir applaudir au mode de vie américain. Simon Bolivar se plaignait déjà de ce que les Etats-Unis se croyaient investis d’une mission de civilisation et de libération pour l’Amérique Latine et marchaient sur les pieds de ses compatriotes.

 

La discrimination et la misère restent le lot de nombreux américains. 35 millions d’Américains vivent en dessous du seuil de pauvreté, selon les estimations du Ministère US du travail et 40 millions n’ont pas d’assurance –maladie. Le taux de chômage réels serait de 9%, loin au-dessus des chiffres officiels. Aussi une partie importante de la population, un Américains sur dix, a recours aux jeux du hasard et aux loteries pour rêver d’un avenir meilleur.

 

Comment prétendre être le pays de la démocratie et de la liberté quand les homicides et assassinats y atteignent le chiffre de 25 000 et les suicides celui de 27 000 par année, proportionnellement plus que dans n’importe quel autre pays du monde (quelques centaines p.ex. en Allemagne, en France, au Canada, en Angleterre). Washington est dans l’hémisphère Nord la ville la plus meurtrière.

 Comment prétendre être le gardien émérite de la liberté quand 2.2 millions d’Américains croupissent en prison (soit un citoyen sur 138), alors que dans l’Europe des 15 il y en a à peine 300 000 pour une population au total supérieure. En 2003 13,6 millions d’Américains ont été mis en arrestation préventive. 70% de la population carcérale est noire, alors que les Noirs ne représentent que 12.3 % de la population.Le Washington Post du 3 décembre dernier écrit qu’en 2003, 7 milliards de dollars ont été investis dans la construction de nouvelles prisons. Le système carcéral est devenu le second employeur des USA après General Motors avec 530 000 employés. Plus de 100 prisons sont gérées par des compagnies privées. Le chiffre d’affaires total est de 1.1 milliard de dollars. On vend des prisons clefs en main.Toute personne qui a été condamnée à une peine de prison perd ses droits d’électeur à la sortie de prison et on peut estimer que c’est un jeune homme noir sur trois qui se trouve dans cette situation. 

 Les Etats-Unis restent un des derniers pays où la peine de mort est massivement appliquée. 736 exécutions capitales en 25 ans. Même la Chine interdit l’exécution des mineurs d’âge. Pour pouvoir continuer cette pratique barbare les EU ont refusé de signer la Convention Internationale des Droits de l’Enfant.

 

Au pays de la Liberté les libertés ont été souvent brimées. Ce qui se passe actuellement fait penser aux heures les plus noires du Comstock Act de 1873 contre l’obscénité suite auquel 60 000 kilos  de livres  et 20 000 kilos de matériel photographique ont été brûlés, à la suppression de l’habeas corpus, à la censure de la presse et des livres, à l’emprisonnement des opposants par Lincoln, au Sedition Act de 1920, copie avant la lettre du Patriot Act,  interdisant toute critique des dépenses militaires ou des autorités de l’Etat et au McCarthysme des années 50 : interrogatoires, écoutes téléphoniques, perquisitions à domicile, incarcérations de suspects ou de personnes apportant un soutien financier, politique ou médical à des associations humanitaires oeuvrant dans des pays suspectés. « Nous allons connaître les restrictions les plus fortes de notre histoire sur nos libertés », déclare Mme Sandra Day O’Connor, juge à la Cour Suprême. Durant la guerre froide d’interminables listes noires circulaient. Ceux qui y figuraient étaient lourdement touchés : emploi perdu, carrière brisée, honneur bafoué. Pour beaucoup d’Américains qui osent appeler à la non-violence, au pardon et à la compréhension des autres cultures, le cauchemar recommence. La démocratie américaine risque de se limiter à la liberté de fabriquer et de commercialiser des biens de consommation, mais pas à la liberté des opinions et des idées  qui dérangent.

 

Mais où sont donc passés ces merveilleux corps d’écrivains, de peintres, de musiciens qui ont fait des Etats-Unis, pendant tant d’années, le centre de l’opinion libre ? Où sont Hemingway, Faulkner, Steinbeck… ?  Il reste des universitaires (Chomski), des cinéastes (Moore), des journaux (Post) qui élèvent la voix. On dit que la majorité des Américains sont contre la guerre en Irak. Admirons la capacité de ce pays de descendre dans la rue une fois qu’une cause a été reconnue comme injuste. C’est une autre forme de démocratie et qui a su mettre fin à la guerre du Vietnam.

 

Le manichéisme, pratique par Bush et beaucoup de ses prédécesseurs, est  une religion qui sépare le monde en bons et mauvais. A la fin de la première guerre les Allemands vivant en Amérique étaient brimés comme les musulmans le sont aujourd’hui.  Les Saoudiens sont bons et les Irakiens sont mauvais. Nous voulons bien discuter avec Sharon mais pas avec Arafat. Ce qui est pernicieux et déroutant, c’est que les bons d’hier deviennent des ennemis sataniques aujourd’hui ; les acteurs changent de masques, les héros deviennent des monstres et les monstres des héros.

 

N’oublions pas que Bush n’est pas le premier à lancer une guerre sans le consentement du Congrès et sans stratégie bien définie . Abraham Lincoln l’avait fait avant lui. Teddy Roosevelt disait il y a cent ans : «  Il nous faudrait une petite guerre pour dynamiser les Américains ». Woodrow Wilson se lançait à la fin de la première guerre mondiale sur les champs de bataille de l’Europe avec des troupes mal préparées et une logistique défaillante. Des centaines de milliers de soldats américains ont été décimés par la grippe espagnole.

 

Comme le dit l’Américain Robert Kagan dans son récent livre « Of  Power and Paradise » : aux Etats-Unis s’est développé une « culture de la mort », un « warfare state ». Chacun porte une arme, la peine de mort reste acceptée par la majorité et les conflits internationaux se règlent dans le sang. Le pays dispose de 10 640 têtes nucléaires, mais veut interdire à l’Iran d’en posséder une seule.

 Le manichéisme et la guerre sainte n’ont rien à voir avec le message d’un juif de Palestine, d’il y a 2000 ans.« Œil pour œil et dent pour dent, mais moi je vous dis de ne pas résister au méchant, mais à qui te gifle sur la joue droite tourne aussi vers lui l’autre joue »,   

Pierre Lutgen,

Gradué en sciences sociales



[i]  Claude Feuillet, L’Arabie à l’origine de l’islamisme, Edtions Favre 2001.


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