La tolérance

 Toute culture naît du mélange, de la rencontre, des chocs. A l’inverse c’est de l’isolement que meurent les civilisations

Octavio Paz

 

L’important n’est pas que je sois compris, mais que je comprenne

François d’Assise

 

L’idée de tolérance – le droit d’adhérer ou de ne pas adhérer à un régime, une philosophie ou une religion établie – n’a pas suivi en Europe un développement linéaire mais cyclique. Pendant de longues périodes elle a essuyé des revers. Les prises de position des philosophes dépendent toujours de l’environnement politique et social de leur époque. L’intolérance religieuse, autant que les guerres, a conduit à d’indicibles tortures et souffrances. Toutes les grandes Églises, catholique aussi bien que protestante, se sont opposées à la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789.

 

Le concept de tolérance a connu des définitions variables. Le Littré de 1882 la définit comme « indulgence pour un péché qu’on ne peut pas ou ne veut pas empêcher ». Le Robert de 1964 parle de « respect de la liberté d’autrui en matière de religion, d’opinions philosophiques et politiques ».

 

La tolérance peut être passive : supporter ou résister aux façons de voir ou de vivre différentes – et Goethe qualifiait cette forme de tolérance d’humiliante et insultante pour l’autre- ou bien active : essayer de comprendre pour éventuellement trouver dans d’autres cultures des approches intéressantes qu’on peut adopter.

 

Les plus grandes civilisations en effet sont celles nées du métissage racial et culturel. L’homme de sciences et l’artiste sont des arlequins bariolés, composés de captures et de vols, des nomades. L’esprit de tolérance est inlassable à résorber nos servitudes et nos blocages. La décision créatrice, en rompant une chaîne de fatalités, fait que le monde avance et que l’homme se forme.

 Les trois premiers siècles de notre ère. 

Le principe de liberté proclamé par Jésus devait être reconnu aux autres comme à soi-même et Paul de Tarse se fait fort de cette idée : « il n’y a ni Juif, ni Grec, il n’y a ni esclave, ni homme libre », ou encore «  en péchant ainsi contre vos frères, en blessant leur conscience, c’est contre le Christ  que vous péchez ». Une rigoureuse séparation entre Eglise et Etat devint la charte au nom de laquelle les chrétiens sous l’Empire romain, réclamaient la tolérance pour « rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».En appliquant strictement ces principes, l’Eglise primitive se fit une réputation de charité et de non violence d’une qualité rarement atteinte plus tard. Au début du 3ème  siècle Tertulien assurait que « selon la loi naturelle et la loi humaine, chacun est libre d’adorer qui bon lui semble. Il est contraire à la nature de l’esprit religieux d’imposer une religion ».

 

Le christianisme trouvait des alliés chez certaines philosophes de l’époque, notamment chez les stoïciens. Voici à titre d’exemple une pensée de Marc-Aurèle :   « Si le fait de penser nous est commun, la raison fait de nous des êtres semblables. Ceci admis, la loi aussi nous est commune. Ceci admis, nous sommes concitoyens ».

 Le christianisme après Constantin. 

En tant que religion établie, le christianisme était irrésistiblement attiré vers une association d’intérêts avec le pouvoir séculier et l’Eglise en vint à admettre l’usage de la répression contre les chrétiens hétérodoxes, ariens et donatistes. Les empereurs  romains interdirent le paganisme et démolirent ses autels. L’Eglise et l’Etat romains dans leur association de lutte contre les hérétiques ont au 4ème siècle  tué plus de chrétiens et de païens que toutes les persécutions des trois premiers siècles.

 D’après les historiens on commença à admettre les persécution à partir de saint Augustin et ses cris d’intolérance : « Existe-t-il pour l’âme pire mort que la liberté de se tromper » ou encore « Un homme est mieux en compagnie d’un chien qu’il connaît  qu’avec des hommes dont il ignore la langue »  qui jeta les fondements qui pendant tout le Moyen-Age encourageaient l’Eglise à pratiquer la répression. 

D’un côté l’Eglise enseignait une patiente soumission aux puissances de ce monde, et de l’autre, l’Etat intervenait pour extirper l’hérésie religieuse, partout où elle dressait la tête. Les croyances différentes comportaient une menace pour la structure même de la société. Saint Louis ne disait-il pas : «  Avec les Juifs et les Musulmans, il n’y a qu’un argument : l’épée. Il faut la leur enfoncer dans le ventre ». Sous peine de pendaison, les juifs devaient porter la rouelle jaune sur le devant de leurs habits. Une bulle du pape saint Pie V interdisait aux médecins de les soigner.

 

Qui mieux que l’historien anglais John Locke dans sa Lettre sur la Tolérance décrivait cette situation d’intolérance : «  Le christianisme des trois premiers siècles était une religion douce, patiente qui n’aspirait pas à s’élever sur les trônes. Aujourd’hui, il est devenu une religion sanguinaire, meurtrière, habituée au carnage ».

 

La position de Thomas d’ Aquin était plus nuancée. Il soutenait que seulement les hérétiques méritaient la peine de mort, car « il est indéfiniment plus grave de dénaturer la foi qui assure la vie de l’âme, que de contrefaire la monnaie qui est seulement nécessaire à nos besoins matériels ». Mais il concédait que l’esprit dans l’erreur pouvait plaider l’ignorance, comme Pierre Abélard au 12ème siècle déjà avait soutenu que le péché commis dans l’ignorance n’était pas une véritable faute, car le coupable ne faisait que manquer de clairvoyance. A l’égard des paiens on appliquait une échelle différente : «  Les incroyants ne doivent pas être contraints de croire , car la foi est un choix libre et volontaire. » Sur ces bases les chrétiens vivaient en paix avec des Juifs et des Musulmans en plusieurs pays du monde méditerranéen. L’empereur Frédéric II, le ‘stupor mundi’ qui vivait en Sicile et dans les Pouilles en était un parfait exemple. A la même époque Averroès disait « : » Les divergences et la multiplicité d’écoles est une grâce ».

 

Les mouvements paysans et doctrinaux de la fin du Moyen-Age  illustrent l’arrière-plan social de l’hérésie. Aussi les autorités reprochèrent à Jean Huss en Bohême d’associer à la liberté religieuse des transformations radicales dans l’organisation sociale et économique. Le seul révolutionnaire qui ait échappé au bûcher était François d’Assise.

 La Renaissance et la Réforme. 

Au début du 16ème  siècle, ce monde médiéval et féodal subissait de sévères changements. La Renaissance culturelle venant d’ Italie, atteint le milieu des banquiers et des bourgeois, des intellectuels et des scientifiques (p.ex. Giordano Bruno) qui commencent à rejeter les préjugés de leurs prédécesseurs. Nicolas de Cuse au 15° siècle déjà avait essayé de réunir les orthodoxes et les hussites aux catholiques ; il rêvait d’un ultime rassemblement des juifs, des chrétiens, des musulmans et des hindous. Les diatribes de Machiavel contre la tyrannie du pape étaient significatives de l’époque. De même l’invective de Galeotti Marzio au pape Sixte IV : » Celui qui vit correctement et agit selon les lois de la nature, entrera au ciel, à quelque peuple qu’il appartienne ». Montaigne disait : » Chacun appelle barbare ce qui ne fait pas partie de ses propres moeurs » ou encore « Il vaut mieux manger un ennemi mort comme le font les Amérindiens, que de brûler un homme vivant, comme le font les Européens »

 

La paix était le souci majeur des humanistes au nombre desquels il faut citer Erasme : « L’essence est dans la paix et l’harmonie ». Sa  vie était consacrée à transformer le christianisme en une religion moins dogmatique et plus libérale. Il se décrivait lui-même comme celui « dont la plume ne cessera jamais de pourchasser la guerre et l’action violente ».

 

Albrecht Dürer avait été fort impressionné par Erasme et a écrit une supplication pour la tolérance : « O Erasme  Rotterdamae, fais que les Turcs, les mécréants et les calacuttes (on venait de découvrir l’Inde) nous rejoignent pour lutter contre les abus de pouvoir ».

 

La réforme luthérienne avait été, à l’origine, un hymne à la liberté. Luther était un disciple d’Erasme et si au début il écrivait qu’il est « injuste que quiconque soit brûlé pour hérésie à moins qu’il ne soit également coupable de sédition ou d’autres crimes », il s’est vite aligné sur un compromis politique du « cujus regio, ejus religio » et largua toute tolérance lors de la révolte paysanne de 1525, et cela à l’égard des Catholiques aussi bien que des Juifs : » Que leur sang remplisse les rigoles des rues, qu’on dénombre leurs morts non par centaines, mais par milliers, qu’on mette le feu à leurs synagogues et leurs maisons et qu’on les enferme dans des étables avec les tziganes, pour qu’ils sachent qu’ils ne sont pas les maîtres de ce pays ».

 

Zwingli (« Le problème est celui de la révolte, de l’hérésie et de la discorde ») et surtout Calvin (« Les pasteurs ont le droit d’exercer une police spirituelle ») rendirent l’intolérance de leurs fiefs proverbiale. Certains appellent Calvin et Luther les ayatollahs de la Renaissance.

 

Bossuet, le catholique, n’en valait guère mieux : « La tolérance est un poison qui contient en germe la confusion de Babel ». Le peu d’appréciation que l’Église romaine a de la liberté apparaît dans la lettre d’Ignace de Loyola sur l’obéissance, qui a marqué le catholicisme pendant des siècles : l’abdication du jugement individuel et la soumission à l’autorité devient une vertu.

 

Les humanistes (J.Comenius, H,Grotius, O Cromwell) créèrent un courant de tolérance au 17° siècle, de même que les philosophes du siècle des Lumières. Un des premiers à écrire des lettres dans le style de celles d’Amnesty International pour la libération des prisonniers fût Leibniz. Celle adressée au Maréchal de Villars ravageant les Cévennes protestantes est un modèle du genre et a amené le maréchal à des actes de clémence. « Quoi ? L’illustre vainqueur de la bataille de la Forêt Noire est devenu l’instrument des tortionnaires qui assassinent les femmes et les enfants des Cévennes ».

 

Aux Pays-Bas, le mercantilisme favorise le développement de la tolérance. L’intériorisation de la religion est congruente avec le développement du commerce : non seulement échange et circulation de biens matériels, mais aussi échange et circulation d’idées.

 Une des premières grandes voyageuses fut Madame de Staël, et encore en grande partie contre son gré. Mais ses voyages lui ouvrent les yeux sur l’Europe, elle rêve d’une littérature européenne. « Les nations, écrivait-elle doivent se servir de guides les unes auy autres et toutes auraient le tort de se priver des lumières qu’elles peuvent mutuellement se prêter. Lesw pensées étrangères et l’hospitalité font la fortune de celui qui les reçoit ». 

Le même vent de tolérance et de respect d’autres cultures souffla chez les Encyclopédistes français après le siècle d’intolérance du Roi Soleil. Rousseau dans son « Discours sur l’origine de l’inégalité » ne reprend que le thème à la mode de certains explorateurs et missionnaires qui trouvaient chez les sauvages canadiens des qualités humaines de loin supérieures à celles de la noblesse de leur pays. Mais le « Bon Sauvage » de Rousseau vivant en paix avec ses voisins se révèle aujourd’hui être un mythe. Les anthropologues ont mis en évidence que la mortalité par fait de guerre y était dix fois plus élevée que dans nos pays. Ou encore si au XXème siècle 5 européens sur 100 sont morts dans les grandes guerres, chez les Jivaros et autres tribus 50 hommes sur 100 perdent leur vie dans des luttes intertribales. 

 

N’empêche que les quakers et les protestants fuyant les persécutions en Europe, instaurèrent bien vite et à leur tour des Etats théocratiques et intolérants en Amérique. J.Cotton à Boston de dire : «  La tolérance a déchristianisé le monde » et W. Berkeley, gouverneur de Virginie d’écrire : «  J’espère que nous n’aurons, d’ici à cent ans, ni écoles gratuites, ni imprimeries, car l’instruction apporte la désobéissance et l’imprimerie la propage ».

 

Le même thème sera développé en 1832 par Grégoire XVI qui décrivait la liberté de conscience et la liberté de presse comme un ‘deliramentum’. Son successeur Pie IX, sanctifié en l’an 2000, condamnait en 1874 le suffrage universel, « cette épouvantable maladie qui afflige la société humaine ». Au début du 19ème siècle le Vatican avait lourdement condamné la Déclaration des Droits de l’Homme, rédigée et signée en 1791 par Pierre Dupont de Nemours (le fondateur de la grande société chimique américaine).  Un document significatif du mépris du Vatican pour les valeurs démocratiques  est le discours du président colombien Rafael Nuñez décoré par le pape Leon XIII d’une médaille : «  L’imprimerie n’est par un élément générateur de paix, mais de conflit . Les élections continuelles et les parlements sont des ennemis de l’homme ».

  

Mais si le 19ème siècle a peut-être manqué de tolérance en paroles, notre 20ème siècle a traduit cette intolérance en actes. Non seulement les guerres de ce siècle ont causé la mort de millions de personnes sur les champs de bataille et sous les bombes, mais les génocides des Juifs, des Arméniens, des Tutsi, des tribus indiennes et de tant d’autres minorités ethniques ont ajouté à ce bain de sang la torture et l`horreur.

 

Nous avons mis en pratique des techniques apprises de la psychologie et de la sociologie : pour tuer quelqu’un sans regret il faut d’abord se convaincre et convaincre les autres  de ce qu’il est un sous-produit de l’humanité, l’humilier et le maltraiter jusqu’au moment où il perd l’apparence d’une personne humaine. A ce moment-là la torture et la mise à mort deviennent aussi faciles que de jeter un homard vivant dans l’eau bouillante.

 

Les nazis qui se croyaient de la race des « Herrenmenschen » pouvaient déporter, humilier, tuer sans mauvaise conscience. Hélas, on est en train de voir une répétition de cette même horreur. Ceux qui ont plus de chars ou d’hélicoptères se croient chargés de missions morales pour élargir leur territoire ou « Lebensraum » et leur emprise économique. Le sale arabe remplace le sale juif.

 

Rétrospectivement le christianisme occidental est la culture qui a conduit aux persécutions les plus sanglantes. La Chine et le Japon ont accepté le bouddhisme sans problème à côté du confucianisme et du shintoisme. La Chine n’a pas connu de guerres de religion. Et quelle tolérance plus grande n’a jamais été prêchée que celle du Coran qui imposait le respect pour toutes les religions du livre. Quelle civilisation plus chatoyante que celle de l’Andalousie du Moyen-Âge où Musulmans, Juifs et Chrétiens cohabitaient et collaboraient. Dans le christianisme par contre la moindre déviation de la doctrine officielle conduisait déjà au bûcher.

 

Qu’il était loin des Béatitudes, ce christianisme doctrinaire ! La pauvreté en esprit pour Jésus ne signifiait pas autre chose que pauvreté en dogmes, préceptes et fausses certitudes. Il aurait souscrit à l’affirmation d’un auteur de ce siècle : «  On doit être tolérant pour les personnes, mais pas nécessairement pour les idéologies ».

 

Le philosophe français René Girard nous donne un message d’optimisme dans son dernier livre « Je vois Satan tomber » : notre société est plus préoccupée des victimes de l’intolérance (Palestiniens ou Tutsi, Tibétains ou Mapuche) qu’en aucune autre époque. La mondialisation a ses côtés positifs ; jusqu’au vingtième siècle la solidarité n’allait pas plus loin que la famille, la tribu ou la nation. Aujourd’hui la misère d’un enfant malaisien ou congolais nous bouleverse.  

 

La lutte que mènent des organisations telles que Amnesty, l’ACAT et « Iwerliewen fir Bedreete Volleker » en vue de préserver les libertés fondamentales doit se poursuivre sans relâche et l’on n’est jamais assuré du succès de cette lutte. Car comme disait Nelson Mandela :  »L’opprimé et l’oppresseur ensemble sont privés de leur humanité : L’oppresseur doit être libéré tout autant que l’opprimé »

 Pierre Lutgen, Bachelier en philosophie thomiste    


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