Le bon sauvage est violent

 Le mythe du bon sauvage  

Jean-Jacques Rousseau prétendait que l’homme naissait bon et que c’était le contact de la société qui le rendait violent et méchant Et si c’était finalement le contraire qui était vrai ? 

Ce n’est pas seulement J.J. Rousseau qui nous avait fait croire que les sauvages qui n’avaient pas été en contact avec la civilisation étaient des êtres doux, égalitaires, respectueux de la nature. Margaret Mead nous avait également fait une peinture idyllique des habitants de la Nouvelle-Guinée et de Samoa. Une ethnologue anglaise intitulait son livre sur les habitants du Kalahari « The harmless people ». En fait le mythe du bon sauvage remontait à Christophe Colomb qui pour cacher aux rois espagnols l’échec de sa découverte de la Chine  dépeignait ses « Indiens » comme vivant dans un paradis. Toutes ces images se sont révélées fausses. Les Samoans tuent leur femme infidèle mais partent en groupe pour violer les femmes d’autres tribus. Les Bushmen s’introduisent de nuit dans les cases d’autres tribus et égorgent tout le monde, enfants et femmes inclus.  Les anthropologues ont également sous-estimé le nombre de victimes de conflits guerriers. On  classait ces morts plutôt dans la catégorie des victimes de joutes rituelles. Mais statistiquement 2 morts dans une tribu de 50 personnes sont équivalents à dix millions de morts sur le champ d’honneur pendant la grande guerre. Sous une autre forme statistique, si au siècle passé 2 personnes sur 100 ont perdu la vie dans  des conflits armés en Europe pour les Jivaros et les tribus de la Nouvelle Guinée ce pourcentage s’élève à 60% dans la même période. Les Jivaros qui vivent au pied des Andes sont en guerre permanente au point que chaque famille est en guerre contre toutes les autres. Ils se disent animés d’une arutam wakani ou âme de la vengeance qui se manifeste par un désir de tuer plus incoercible que la sensation de la faim elle-même.  Et quand la grande anthropologue Margaret Mead décrit la société des Mundugumor en Papouasie aux débuts du siècle passé on est écoeuré par tant de violence et de cruauté [i]entre hommes  et femmes, entre parents et enfants, entre frères et sœurs. L’agressivité est un des comportements les plus naturels des humains et ce dès la naissance. La violence, la cruauté des enfants existe bel et bien avant l’impact de la culture. Les moutons d’Abel, habitués au libre pâturage, avaient pris la mauvaise habitude de sauter les clôtures que Caïn avait installées pour protéger ses légumes. Un coup de massue bien appliqué acheva le pauvre Abel à la grande surprise de Caïn, l’expérience de la vie et de la mort étant fort limitée à l’époque. Le problème n’est donc pas que l’environnement a rendu certains individus violents, mais plutôt que cet environnement social ne leur a pas permis de se débarrasser  de leurs réflexes d’agressivité. Les théologiens ont appelé péché originel cette prédisposition à la violence La violence est universelle et règne sans partage dans les relations entre les hommes. Elle est aux fondements de notre monde. La culture et la religion ne sont souvent que la continuation de la barbarie par d’autres moyens. Le sacré s’enracine dans le sacrifice, la mise à mort. C’est pourquoi les mythes, tous les mythes, racontent des sacrifices et lynchages premiers Le philosophe français, René Girard, qui vient d’entrer à l’Académie, a montré que dans l’histoire des hommes, quand les guerriers se rendent compte que le conflit risque de supprimer les guerriers jusqu’au dernier, les belligérants souvent se retournent contre un seul qui devient le bouc émissaire et qui est sacrifié. Ou encore ils offrent aux dieux en colère des victimes propitiatoires, humaines ou animales. Les meurtriers en quelque sorte ne savent plus ce qu’ils font et se laissent entraîner par un mimétisme collectif.. Les religions ont toujours conduit au mimétisme, à la sacralisation et au sacrifice. Seul le message des Evangiles  message des Evangiles veut rompre ce cercle infernal des violences.  La violence existe également chez les animaux. La lutte pour la survie et la nourriture peut être féroce. Mais l’homme est la seule espèce qui se lance dans des guerres meurtrières. D’où viendrait cette spécificité. L’homme a du sortir de la forêt vierge et chasser en savane lorsque la cueillette ne suffisait plus pour sa subsistance. Il a transformé la savane en boucherie à ciel ouvert, en « immense abattoir » comme dit Hegel. Mais d’après Robert Ardrey [ii] les luttes fratricides ne venaient que plus tard, quand le gibier devenait rare. Elles .seraient concomitantes avec l’explosion  de la population de l’homo sapiens sapiens, il y 40 000 ans. Le développement du langage a favorisé la communication et la création de tribus plus larges que les groupes de chasseurs qui n’étaient en général que de 50 personnes. En même temps des armes plus efficaces que le gourdin et la hache ont été mises au point : l’arc et la flèche, le javelot et la fronde. Il est étrange qu’à la même époque sont apparues les peintures rupestres dans les grottes, premier signe de l’irruption du sacré et des mythes. Les guerres avaient  trouvé leurs armes, leurs systèmes de communication et leur idéologie, et leurs artistes pour traduire ces haut faits en Iliades, Odyssées, peintures et autres formes d’art. Le premier résultat de la supériorité de l’homo sapiens sapiens fut l’éradication complète de l’homme de Neanderthal, sans doute aussi doué mais plus pacifique. La plupart des massacres qui ont eu lieu au cours de l’histoire humaine étaient liés à des conflits identitaires ou tribaux. Quelquefois les victimes restent désespérément les mêmes ; quelquefois les rapports s’inversent et les victimes deviennent bourreaux en une génération. Et englués dans des sentiments de culpabilité nous glissons parfois vers la complaisance envers ces nouveaux bourreaux.   La violence : un trait inné des humains ? Toutes les théories, hypothèses ou dogmes voulant relier la violence à des facteurs acquis et culturels tels que éducation, discrimination, pauvreté ont difficile à être corroborés par des études scientifiques. Relier la violence aux émissions de télévision est une piste de recherche qui n’a jamais pu être confirmée. Comment en effet expliquer qu’ au Moyen-Age quand il n’y avait pas de TV on ne pouvait pas sortir le soir de sa maison sans se faire agresser ou tuer. Le Canadien Matthew Yeager[iii] a fait le relevé de toutes les études qui comparent la criminalité entre immigrants et autochtones, dans un grand nombre de pays occidentaux. La conclusion est nette : les immigrés causent moins d’actes criminels que les indigènes. Ce n’est donc pas la race ou la culture du pays d’origine qui est source de criminalité, mais bien plutôt le contexte social du pays hôte.  Ce n’est pas non plus la peine capitale qui met un frein à la criminalité. Une étude publiée dans le New York Times (22 septembre 2000) montre juste le contraire. Ceci ne veut pas dire qu’un état démocratique ne doit pas avoir une police performante qui garantit le respect des lois.  Ce n’est pas non plus le nombre d’armes disponibles dans la population d’un pays qui est une cause évidente. Les Canadiens possèdent autant d ‘armes que les Etatsuniens, et les Suisses plus et pourtant le nombre d’homicides est de loin inférieur dans ces pays. Ou encore, l’arme à feu n’est pas l’arme préférée pour les meurtres et assassinats.  Sur les 900 homicides répertoriés en Grande Bretagne par année, seulement 10 % sont perpétrés avec des armes à feu. Ne reste qu’une explication : l’homme naît génétiquement violent et, mis dans les conditions appropriées, chacun de nous peut devenir un tortionnaire, un criminel, un assassin. Les dociles Scandinaves d’aujourd’hui étaient les sanguinaires Vikings d’hier. Il  existe des différences dans le comportement violent entre sexes mais il est difficile d’en trouver entre races. Plus récemment on a trouvé des corrélations étranges entre cholestérol et santé humaine. Des études  anglaises[iv] et italiennes[v] montrent que les personnes violentes ont souvent un taux de cholestérol anormalement bas[vi].  Une étude tchèque montre qu’un taux bas de cholestérol conduit à des tendances suicidaires chez les femmes[vii]. Le cholestérol joue en effet un rôle régulateur dans la formation de synapses entre neurones[viii]. Et les graisses animales contribuent au développement du cerveau. Les végétariens seraient-ils plus violents que les mangeurs de steaks et de saucisses ? Hitler était végétarien ? Une autre hormone, l’oxyticine semble jouer un rôle important dans l’agressivité ; des doses fortes de cette hormone conduisent à des relations plus amiables et confiantes entre personnes selon les études du prof E. Fehr de Zurich. Le philosophe anglais Hobbes a relié la violence humaine à trois causes : la concurrence pour l’espace vital et la nourriture, la méfiance qui conduit aux guerres préventives et troisièmement la gloire et les codes d’honneur. Lorsque la densité d’une population animale devient trop grande quelque part, l’animal stressé produit plus d’hormones, parfois en overdose, dans l’hypophyse et les surrénales. Celles-ci affectent le comportement et l’état de santé. Le professeur Behr de Göttingen a montré que les réactions les plus violentes sont déclanchées quand l’homme se sent attaqué dans sa famille ou son partenariat. Reste le problème compliqué du niveau élevé de violence aux Etats-Unis. Le nombre d’homicides est de 6.5 par 100 000 habitants aux Etats-Unis et en moyenne de 1,5 dans les pays de la CE[ix] ou Canada. 

Il  faut peut-être aller chercher des éléments d’explication en géographie et en histoire. Les Pères fondateurs du Mayflower ont émigré en Amérique pour établir une société plus juste. Mais pour survivre ils ont très vite du se défendre contre les indigènes, les chasser et les massacrer. Les Américains n’ont jamais digéré ce conflit psychologique et l’ont refoulé. Pour justifier les massacres les puritains opposaient la civilisation chrétienne à la « sauvagerie » des Indiens. Les prédestinés, les élus, les justes sont confrontés à ces suppôts de Satan dans une sorte de croisade. Et chaque massacre de Sioux permet de reculer les frontières de la civilisation blanche vers l’Ouest.  » Les Indiens n’ont rien de commun avec nous les humains, sinon la forme du corps. L’extension progressive de notre peuplement poussera les sauvages à faire comme des loups, c’est-à-dire à se retirer ; comme ces derniers, ce sont des bêtes de proie ».

Les Etats-Unis se sont établis progressivement vers les espaces de l’Ouest. Les pionniers étaient essentiellement des éleveurs de bovins, des cow-boys. Or dans toutes les populations nomades de par le monde la violence et les homicides sont plus fréquents.

S’ajoute à cela une forte immigration de Siciliens et de Corses en Amérique qui sont à la base de différentes mafias où les codes d’honneur conduisent encore à des vendettas aujourd’hui.

Nous oublions souvent que chez les peuples et les nations la réminiscence des souffrances que d’autres leur ont causées dans le passé reste vivace pendant des générations. Les humiliations que des bandes de mercenaires européens et américains ont infligées aux Chinois au milieu du XIX° siècle restent vivaces dans leur souvenir. Et si Mao a pu rallier derrière les Chinois dans ses conquêtes fulgurantes c’est en faisant appel aux noms des héros et martyrs chinois de cette époque.

Et c’est sans encore pendant des générations que le monde occidental « chrétien » paiera le tribut des massacres coloniaux et de ceux perpétrés contre les musulmans en Irak, Palestine et Afghanistan

  La violence dans les religions Dans tous les récits mythiques (Odyssée, Deutéronome…) qui sont à la base des religions le sang coule à flot. Moïse nous a laissés les Dix Commandements, mais à son peuple il a également laissé les instructions suivantes : » Vie pour vie, oeil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied….. Quand Yahvé ton Dieu livrera une ville en ton pouvoir, tu en passeras tous les mâles au fil de l’épée. » Chant de Moïse J’enivrerai de sang mes flèches Et mon épée se repaîtra de chairSang des blessés et des captifs, Têtes échevelées de l’ennemi. Et le grand roi David n’a fait qu’ajouter dans le psaume 68 : » Tu enfonceras ton pied dans le sang de tes ennemis, et la langue des chiens en aura sa part » Ces instructions ont bien été mises en pratique et peut-être le sont elles encore aujourd’hui à Gaza et au Liban. Car Josué  a dit « Tout lieu que foulera la plante de vos pieds, je vous le donne. Depuis le désert et le Liban, jusqu’au fleuve Euphrate et jusqu’à la mer, tel sera votre territoire ». Heureusement qu’un juif de Nazareth a voulu mettre fin à ces horreurs. L’église catholique a classé la violence et la colère parmi les sept péchés capitaux. Elle ne fait en cela qui suivre un des enseignements majeurs de Jésus : tendre la joue pour recevoir une seconde gifle. Cet enseignement était en rupture nette avec l’Ancien Testament. Moïse a laissé à son peuple les instructions suivantes : » Vie pour vie, oeil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied….. Quand Yahvé ton Dieu livrera une ville en ton pouvoir, tu en passeras tous les mâles au fil de l’épée. » L’Eglise a maintenu le concept que Dieu seul avait le droit à la colère. L’homme ne peut pas usurper ce privilège. Mais en tant que représentante de Dieu sur terre l’église a le droit  d’agir comme instrument de la colère divine. Et de brûler les sorcières, les hérétiques, les musulmans, pour leur plus grand bien. Depuis Hegel ce droit a été transféré à l’Etat : lui seul peut condamner, incarcérer, belligérer Eloge de la mansuétude Si la violence est un trait spécifique du genre humain, il y a une qualité qui l’est également et que l’on ne trouve pas chez les animaux : la mansuétude. Les Italiens utilisent le joli mot Mitezza. Le violent s’essouffle et se déshumanise dans ses débordements. Il s’égare dans l’impuissance. Le pouvoir appartient au contraire à qui possède la volonté de ne pas céder à la violence. La mansuétude se conjugue avec l’indulgence, la gentillesse, la bienveillance, l’honnêteté, l’équité, la pudeur, la décence, l’intégrité, l’indulgence, l’optimisme.  Ce sont les qualités qu’Erasme recommande aux princes chrétiens. Elles sont le contraire de celles recommandées par Machiavel : la morgue, l’arrogance, la suffisance. La mansuétude ne garde pas rancœur. Elle traverse le feu sans brûler, les tempêtes de sentiments sans s’irriter La non-violence prêchée par Jésus, Bouddha et Gandhi est une arme puissante. En rompant la spirale ascendante de la violence, ce qui peut paraître comme faiblesse devient une force. La force de ne pas se laisser humilier ou manipuler par l’autre. Elle conserve à la victime son humanité et sa dignité alors que l’autre la perd. C’est aujourd’hui typiquement le cas des Palestiniens devant les exactions des militaires et colons israéliens. 

Pierre Lutgen

Gradué en sciences sociales lutgenp@gms.lu


[i] Margaret Mead, My early years, Pocket Books, NY.

[ii] R Ardrey, The Hunting Hypothesis, Fontana-Collins

[iii] MG Yeager, Ministry of Immigration, Ottawa, Ontario, 1996 http://www.cyberus.ca/~myeager/art-1.htm

[iv] N Chakrabarti et al., Crim Behav Ment Health, july 13, 2006.

[v] A Troisi et al., J Pychiatr research 40, 466, 2006

[vi] J Mercola,  Journal of Amer Med Assoc, 278, 313, 1997.

[vii] Morcinek T et al., Eur psychiatry, 18, 23, 2003

[viii] F Pfrieger. Max-Delbrück Center, Berlin, Science, Nov 9 2001.

[ix] New York Times, May 11, 2002.


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