Les bienfaits de la mondialisation

  « Personnellement je ne crois pas que les populations des pays pauvres sont des victimes de la mondialisation. Leur problème est d’être exclus de cette mondialisation ».Kofi Annan 

On peut dire que Amerigo Vespucci est l’inventeur de la « globalisation ». Vespucci voit le monde comme un globe et conduit à la rupture avec les cartes décrivant le monde comme plat. De par l’acuité de ses descriptions il est le premier ethnographe de l’interculturalité.

 

Après lui les philosophes des Lumières avaient été les premiers à voir le lien entre développement économique et social, entre commerce et culture. Les romantiques par contre voulaient freiner l’industrialisation, tout comme les fondamentalistes verts veulent le faire aujourd’hui avec le principe de précaution. A la conception moyen-âgeuse égoïste de la richesse, du luxe et du chrysohédonisme (désir de posséder des métaux précieux), Adam Smith, le représentant des Lumières écossaises, oppose un concept économique qui va devenir le fondement rationnel d’une nouvelle éthique. « Le marchand est appelé à regarder l’univers comme sa patrie. En se jouant des frontières factices des Etats, toujours sur pied de guerre, la liberté de commerce crée des conditions d’instauration d’une paix durable. Le marché, de par sa capacité de se jouer des frontières nationales, devrait avoir raison des siècles de plomb des sociétés militaires. Chaque nation est appelée à s’insérer de la façon qui est la plus favorable, la plus naturelle à ses propres intérêts et à ceux de tout le genre humain. ». ( 200 ans plus tard, ce n’est pas exactement de cette manière que l’appareil militaire des Etats-Unis voit les choses).

 

Mais le premier mondialiste fût réellement Saint-Simon (1760-1825). Il avait été influencé par Kant et son Völkerbund. La sympathie affichée par Kant, par Humboldt et par Hegel pour la Révolution Française a donné au terme « international » une diaspora sans pareille. Saint-Simon reprenait le terme de cosmopolitisme de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert et l’élargissait : « L’intérêt du monde entier, l’avantage de l’humanité, le bonheur de la grande famille, voilà le cosmopolitisme. Il s’oppose au nationalisme ». L’industrie et le chemin de fer rendront possible cette mondialisation (un peu comme les autoroutes de l’information aujourd’hui). Un réseau de solidarité mondiale s’établira. Ce réseau vivifiant fera perdre aux Russes leur caractère engourdi. Les Espagnols sortiront de leur torpeur. La grâce de l’Italie,la finesse des Hellène et l’élégante aisance des Français se marieront avec la sincérité, la bonté d’âme des Germains.

 La technologie, moteur de la mondialisation. 

Un best-seller récent[i] nous dit que qu’à cause des autoroutes de l’information et des courriels le monde est devenu plat. L’auteur a raison : les moyens de communication  éliminent les distances et les frontières, mais de telles affirmations ne sont pas récentes. Déjà lors de la création de l’Union postale en 1870 son premier directeur affirme : » Un seul territoire pour tout l’univers. Les Etats-Unis du globe ne sont plus une chimère, ni une utopie, grâce à l’Union postale dont la force vitale nous rassemble aujourd’hui ». En 1863 lors de la création de la Société de Navigation aérienne Victor Hugo se fait apologiste du ballon et écrit : » A l’instant même s’efface sur la carte le bariolage des peuples dépecés et déchiquetés en haillons qu’on nomme empires et royaumes. La mappemonde devient bleue comme la mer, comme le ciel. Mettez l’homme en possession de l’atmosphère, le lien des ténèbres se fera défera de lui-même : Délivrons l’homme ! De qui ? De son tyran. Quel tyran ? La pesanteur. C’est la colossale révolution pacifique. C’est l’entrée en jouissance du globe ». Ne faudrait-il pas décerner à Victor Hugo le prix posthume du chantre de la mondialisation.

 

L’automobile à ses débuts généra le même enthousiasme. Un article du Figaro de 1909 nous déclare : » La splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile avec son coffre orné de gros tuyaux, une automobile rugissante est plus belle que  la Victoire de Samothrace. Elle détruit les distances et les solitudes nostalgiques ».

 

En 1912 Abel Gance s’enthousiasme pour le cinématographe : » Cette admirable synthèse du mouvement de l’espace et du temps est un sixième art qui, à la même seconde, fera venir les larmes aux yeux de l’Arabe et de l’Esquimau.

 

En 1938 Teilhard de Chardin fasciné par le télégraphe et la radio parle dans Le Phénomène Humain de la planétisation et lance la notion de «village global  : « Grâce au prodigieux événement représenté par les ondes électromagnétiques, chaque individu se trouve dorénavant simultanément présent à la totalité de la mer et des continents. »

 

La première tentative d’instaurer un système « mondial » fut l’Internationale communiste. Mais elle eut dur de survivre dans le contexte de deux guerres mondiales.

Les réactions contre la mondialisation ont changé de continent au cours des dernières décennies. Dans les années soixante, après la décolonisation, les pays du Sud voyaient dans la mondialisation une tentative de néo-colonialisme. Aujourd’hui ce sont les pays du Nord qui montrent des réticences alors que les pays du Sud ne demanderaient pas mieux que d’être partenaires de l’économie mondiale. Kofi Annan l’a bien reconnu « Personnellement je ne crois pas que les populations des pays pauvres sont des victimes de la mondialisation. Leur problème est d’être exclus de cette mondialisation ». Le risque est particulièrement grand pour les petites communautés indigènes.

 

Les réactions et manifestations des jeunes du Nord contre la mondialisation s’expliquent par plusieurs facteurs. La chute du mur de Berlin a sonné le glas du communisme et d’un rêve d’égalité sociale qui a  motivé les jeunes pendant tout un siècle. L’étalage de la misère des peuples du tiers monde sur les écrans de télévision et l’impuissance devant cette misère crée des frustrations qui cherchent un coupable et à défaut d’autre système économique disponible le capitalisme doit jouer ce rôle. Mais il y a également des relents malthusiens et les jeunes se laissent facilement leurrer par les prétentions d’associations vertes. Le combat que ces associations mènent pour la survie des baleines, des oiseaux et des papillons a souvent des conséquences désastreuses pour les humains. Ainsi l’interdiction du DDT pour des raisons scientifiquement douteuses cause la mort de 3 millions d’Africains par an. A se demander si certaines associations vertes ont partie liée avec les sociétés chimiques.

 

Et ce n’est certes pas non le protectionnisme que certains de gauche ou de droite recommandent qui va augmenter la richesse d’une nation ou le bien-être de ses citoyens.

L’Inde qui avait fermé ses frontières pendant des années  était dépassée par tous ses voisins asiatiques. Les voitures qu’elle produisait étaient brinquebalantes et elle avait raté le bus du développement. L’ouverture au marché et à la concurrence force toujours un pays à innover, à améliorer la qualité de ses produits. L’Inde d’aujourd’hui l’a bien compris. Les seuls qui ne semblent pas l’avoir compris l’enjeu des échanges sont les Américains. 25 000 producteurs de coton du Sud des Etats-Unis y reçoivent plusieurs milliards de subsides par an, leur permettant de monopoliser le marché mondial et de ruiner les petits producteurs d’Afrique. Mais l’argent de ces subsides vient des Chinois et un jour ils devront le rembourser. Les agriculteurs africains, à cause du marché mondial, profitent de leur côté d’un accès à des engrais et des produits phytosanitaires qui leur permettent d’augmenter leurs rendements.

 

Car l’avenir appartient à l’exportation des produits manufacturés et non des matières premières. En 2003, les produits manufacturés représentaient environ 77 pour cent des exportations mondiales, les carburants 8 pour cent, contre respectivement 64 pour cent et 12.4 pour cent en 1980. Cette évolution est favorable pour la création d’emplois. Les pays de l’Extrême-Orient, grands et petits,  l’ont bien compris.

 

Ce qui fait la force de la Communauté Européenne, c’est l’ouverture des frontières aux marchandises et à la main-d’oeuvre. Dans l’Europe d’après-guerre, les hommes étaient les ressources les moins mobiles. Au cours des dernières décennies, les acteurs économiques et nomades, capables d’opérer dans plusieurs pays, en tirant profit de leurs différences, ont pris une place croissante.  Même les Suisses se sont rendus compte qu’en ouvrant en 2002 leurs frontières à une main d’œuvre plus qualifiée que les travailleurs saisonniers leur économie recevait comme un souffle de jeunesse. Et que ces migrations de main-d’œuvre favorisent l’emploi. Car, comme nous le rappelle le livre blanc de J.Delors, le volume des richesses produites dans la communauté s’est accru de 80%, mais l’emploi seulement de 9%.

 

Car la seule chance de survie de l’Europe face à la concurrence asiatique c’est d’innover, de chercher de nouvelles niches et d’améliorer ses méthodes de production. L’Europe en ce début de siècle le fait en tout cas plus que les Etats-Unis où les citoyens se gavent de produits chinois. De toute façon la peur des produits chinois ne date pas d’hier. Déjà en 1879 (oui, il y a 150 ans) le Journal Foreign Trade, Atlantic Monthly écrivait : « Bientôt les textiles, les couteaux et tous les autres articles qu’une main d’œuvre bon marché peut produire, vont inonder le marché européen. Les 400 millions de Chinois et les 250 millions d’Indiens nous forceront à boire ce calice jusqu’à la lie. »

 

Le commerce a toujours été un antidote à la guerre et aux fanatismes religieux ou nationaux. Il sera difficile aujourd’hui de sortir les Français et les Allemands des supermarchés pour aller se battre une troisième fois les uns  contre les autres sur les bords de la Moselle et du Rhin. Et même les multinationales ont compris que le marché ne fonctionne pas quand la politique sociale d’un pays est déficiente ou quand elles-mêmes ne respectent pas les conventions de l’OIT.

 Le commerce favorise les voyages et les contacts entre peuples. Chez les voyageurs on trouvera rarement des racistes. Les préjugés que les sédentaires n’arrivent pas à démanteler, les nomades les oublient vite devient la richesse de cultures différentes ; ils acceptent avec humilité que d’autres puissent vivre et raisonner de manière différente. La mondialisation, cause de tous les maux ? La Banque Mondiale, le Fonds Monétaire International, l’Organisation Mondiale du Commerce se proposent d’endiguer les effets néfastes de la mondialisation et de canaliser les fonds vers les pays démunis. Mais, comme le dit Joseph Stiglitz, prix Nobel et ancien vice-président de la banque Mondiale, suite à l’incompétence de leurs jeunes experts, à la mainmise des multinationales et des idéologues du néolibéralisme ces grosses organisations internationales laissent après leur passage une traînée de sang et de misère : la crise de la Russie en 1990, la crise de l’Argentine en 2000 et les nombreuses crises de petits pays producteurs qui doivent faire tomber leurs barrières commerciales alors que les grands les relèvent.

 

Il est vrai que les rêves d’hégémonie de la superpuissance américaine, les politiques d’ajustement structurel imposées par Banque Mondiale et le Fonds monétaire international, les tentacules des multinationales, l’enrichissement vulgaire des détenteurs de capital, les réseaux mafieux et trafics de narcotiques et de pédophilie ont été une source d’exclusion et d’exploitation pour les pays du Sud, mais la mainmise de ces facteurs n’a pas pris les proportions qu’on nous a prédites. L’émergence de la Chine et de l’Inde, ainsi que la banqueroute de l’économie américaine ont détruit ces rêves d’hégémonie. Le FMI et la Banque Mondiale se sclérosent et végètent. De nombreux pays – Thaïlande, Argentine, Brésil, Indonésie, Philippines, Uruguay etc. – ont utilisé leurs réserves de changes pour rembourser de manière anticipative leurs dettes au FMI, le plongeant ainsi dans une crise d’identité.

On nous avait prédit que les grands groupes industriels allaient dominer le monde et que les Etats allaient disparaître. C’est le contraire qui se passe.

 

La pauvreté diminue dans tous les pays[ii]. Les cinq dernières décennies ont connu l’une des réductions  de la pauvreté les plus rapides de l’humanité. En 1950 55 % de l’humanité vivaient avec moins d’un  dollar par jour, en 1981 40.4 %, en 2001 16.7% et aujourd’hui 6%. En 1950, la consommation d’un Français moyen équivalait à peu près au tiers de celle d’un Américain moyen. Aujourd’hui elle la dépasse. En Chine et en Inde l’espérance de vie a augmenté de 30 ans, donc presque doublée, en un demi siècle. Les grandes famines ont disparu. On a oublié que du milieu du XIX° au milieu du XX° siècles le monde a connu des hécatombes. En 1850, 1 500 000 morts en Irlande à cause d’une mauvaise récolte de pommes de terres, 7 millions de morts en Ukraine en 1933, 6 millions de morts en Chine en 1896 et 10 millions en 1928, entre 1870 et 1890 50 millions de morts en Inde, 2 millions de morts au Vietnam en 1944 et en 1960 40 millions de morts en Chine.

  

Les économistes et les sociologues se sont rendus compte que dans tous les pays et sous tous les régimes la distribution des richesses se fait de la même façon. Cela ne sert à rien de vouloir mieux partager la tarte, il faut la rendre plus grande. Augmenter le nombre de bureaucrates chargés d’une distribution plus équitable ne conduit qu’à une bureaucratie  qui se graisse la patte et abuse de son pouvoir.  Il ne sert à rien de laisser tomber plus de miettes de la table des riches ; il faut relever les pauvres et les asseoir sur les chaises qui entourent la table bien garnie. On accuse les multinationales de payer des salaires de misère. Tout est relatif : 5 € par jour nous paraissent peu, mais paraissent une somme énorme pour un Asiatique qui ne gagnait que 1 € avant le débarquement de l’usine multinationale. Et une des conséquences de l’installation des multinationales dans les pays du Sud, est qu’au cours des deux dernières décennies la migration des gens du Sud vers le Nord a diminué. Une enquête récente du BIT  dans une centaine de pays montre clairement que partout les multinationales contribuent à améliorer les salaires, les prestations et conditions de travail locales, qu’elles contribuent à la mise en valeur les ressources humaines, à l’éducation et à la formation professionnelle aux niveaux national et au niveau de l’entreprise, que les multinationales se conforment davantage aux exigences concernant l’égalités que les petites entreprises locales[iii].

 

La position de la femme dans la société souffrirait beaucoup de la mondialisation. Nous ne sommes pas de cet avis pour un tas de raisons. L’accès à l’éducation pour les filles[iv] et la présence d’une télévision dans beaucoup de foyers montre que les femmes dans d’autres pays apprennent à jouer un rôle différent dans la famille et la société. Les épouses de managers japonais ou arabes qui retournent au pays après un long séjour en Occident ne se laissent plus embrigader dans le rôle traditionnel de femme au foyer et leurs amies ont tendance à suivre leur exemple. Le fait de pouvoir gagner leur vie et d’acquérir une indépendance financière rend les femmes beaucoup plus sûres d’elles, mêmes si les conditions de travail dans les usines peuvent nous paraître dures. Et souvent elles demandent de pouvoir faire des heures supplémentaires pour pouvoir retourner quelques années plus tôt au village ou au pays, un peu comme certains immigrants en Europe.

 

Le respect des droits humains en général n’a jamais autant progressé que durant les 50 dernières années. Ou comme dit le philosophe protestant Paul Ricoeur : » Le prochain de l’Evangile ce n’est plus le voisin dans le village mais l’habitant d’une contrée lointaine ». Depuis la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme en 1948 tant de Conventions internationales se sont mises en place, (même si aucune d’elles n’a été signée par les Etats-Unis). Ne citons que celles concernant le statut de la femme, des réfugiés, de l’enfant, ainsi que les multiples prescriptions de l’Organisation Internationale du Travail. Ou encore la Cour de Justice de La Haye. Ou encore Amnesty International, et les centaines d’autres ONG comme « Iwerliewen fir bedreete Volleker », Enfants de l’Espoir, Peace Brigades International. La mise en place de normes comme SA 8000 sur la responsabilité sociale fait que les multinationales sont obligées de faire auditer leurs fournisseurs dans les pays pauvres pour vérifier s’ils respectent les prescriptions de l’OIT.

 

En fait les droits du citoyen ont été remplacés par les droits de l’homme. Dans le passé le citoyen était protégé par sa cité, son pays. Aujourd’hui, les droits humains transcendent les frontières. Dans l’Union Européenne ils on même force de loi au-delà des frontières. La Cour de Justice de Luxembourg et celle de Strasbourg y veillent. Espérons un jour que les Nations-Unies arrivent à acquérir les mêmes pouvoirs extraterritoriaux et beaucoup de violations des droits humains comme on les voit en Irak, à Guantanamo, en Palestine, au Soudan ou au Congo seraient traitées à la Cour de La Haye.

 

Chaque personne aujourd’hui est plus consciente de ses droits, de son individualité que par le passé, plus attentive à sa place dans la société, à sa santé, à son bien-être, à son avenir propre. Les traditions, les pratiques ancestrales, les croyances, les visées économiques ou territoriales ne peuvent plus se permettre d’ignorer les droits fondamentaux – le droit de chaque citoyen de vivre en citoyen à part entière sur la terre de ses pères sans subir aucune persécution ni discrimination

 

Devant le défaitisme, le laisser-faire, le laisser-tuer affirmons que des conceptions qui ont prévalu pendant des siècles ne sont plus acceptables aujourd’hui (sauf pour certains fondamentalistes du Texas ou d’Arabie Saoudite) : la torture, l’esclavage, la suprématie de l’homme, l’apartheid, les ségrégations et les murs de toute sorte.

 L’impact controversé des ONG  

Le nombre des ONG a connu une explosion au cours des dernières vingt années. Dans les pays de l’OCDE elles sont passées de 1 600 en 1980 à 3 230 en 1994, en Bolivie elles sont passées de 100 à 530 et au Nepal de 220 à 1 210 durant la même époque.

 

Les fonds publics qu’on leur confie pour le développement ont doublé, voire triplé parce qu’à travers les ONG on peut atteindre des cibles ou des populations inaccessibles à travers les canaux officiels des Etats. Elles contribuent à la croissance économique et au développement des processus démocratiques.

 

Mais ce développement explosif, les sommes d’argent qu’elles transfèrent, l’accès aux centres de décision entraînent fatalement des risques de mauvaise gestion et d’inefficience. Des structures internes oligarchiques  et peu démocratiques chez certaines ONG  les empêchent de contribuer à la création de mécanismes démocratiques dans le Tiers-Monde. Greenpeace et le WWF exigent des banques et des entreprises une gestion rigoureuse et une transparence complète, mais leur propre comptabilité est un trou noir. Les objectifs des ONG et leurs projets sont souvent très larges, flous et égocentriques, et personne parmi les tiers concernés n’est réellement mandaté pour faire une évaluation et porter un jugement.

Isabelle Stengers, la philosophe belge, elle, se méfie des grands combats défensifs et médiatisés. Elle vise plutôt à encourager tous ceux et celles qui résistent à la résignation, et dont les réussites toujours partielles doivent être racontées, célébrées, relayées. Car l’émergence d’une alternative, loin de se réduire à l’accumulation de luttes défensives et de postures « révolutionnaires », passe plutôt par la construction patiente et joyeuse d’un autre rapport aux autres et au monde, sans que rien de ce que chaque collectivité expérimente soit passé sous silence.  Une nouvelle chance pour les cultures régionales 

Les cultures propres des pays pauvres ne sont pas nécessairement écrasées par la mondialisation. L’ouverture des marchés permet aux produits culturels des pays du Sud de trouver acquéreur dans le Nord. La part de marché des livres, disques, films venant du Sud est passée en 20 ans de 12 à 30 %[v].L’usage de l’anglais comme lingua franca par tout le monde permet aux langues régionales de se maintenir. L’internet permet aux groupes ethniques de communiquer et de s’exprimer. Dans le passé, liberté était synonyme d’autonomie : se libérer des chaînes de l’esclavage ou de toute autre forme d’aliénation. Aujourd’hui liberté prend de plus en plus le sens opposé : le droit d’être intégré dans des groupes, des activités, des cultures, des démarches. Le droit de ne pas être exclu. Le monde d’aujourd’hui et la mondialisation nous permettent à la fois d’être des individus libres, des personnes et de nous associer, de nous lier avec d’autres comme partenaires. L’internet permet d’établir une sorte de conversation globale dans laquelle chaque personne qui le veut pourra dire son mot. «  Le monde se créolise, écrit le Martiniquais Edouard Glissant ; les cultures du monde mises en contact les unes avec les autres, de manière foudroyante, se changent en s’échangeant, avec des avancées de conscience et d’espoir ». Dans le passé les cultures locales étaient enfermées dans des chambres hermétiquement closes. Le dialogue par contre entre cultures permet à chacune d’elles de s’enrichir au contact des autres sans nécessairement perdre ses spécificités.

La mondialisation n’est pas l’instrument d’un ordre nouveau que certains essaieraient de faire régner sur le monde, mais plutôt une immense arène, ouverte de toutes parts, dans laquelle se dérouleraient en même temps mille joutes, mille combats, une cacophonie indomptable.

 

Ce qui est inquiétant cependant, c’est l’évolution des media. S’il y a 50 ans pour des journaux de renom le monde était leur village, de plus le monde aujourd’hui prend les limites du village ou de la province. L’instantané a remplacé l’analyse ; le scoop a remplacé l’article de fond. Les rédactions poussiéreuses ont été remplacées par des palais  de marbre et de verre. Les propriétaires en sont Walt Disney, General Electric, Viacom, News Corp. . Dans le passé c’étaient les traditions orales transmises de génération en génération qui faisaient la culture d’un peuple. Aujourd’hui ce sont souvent les images de la télévision avalées comme des hamburgers.

 

Ceux qui prétendent que leur pays n’a pas subi d’autres cultures, dénient en fait d’en avoir une. Comme si nous Européens, refusant l’apport romain et celui des barbares tudesques, décidions de n’avoir d’autre dette qu’envers les Celtes. Et aujourd’hui les pays africains, asiatiques, arabes à qui nous avions imposé notre loi nous infusent leur sève. Ainsi disposa la Grèce de son farouche vainqueur.

 

La nourriture la plus populaire au monde d’aujourd’hui n’est pas le BigMac, mais la pizza parce que chacun peut y mettre les garnitures qui correspondent aux goûts locaux. Quand Google existe maintenant en 137 langues , cela signifie que ces langues ne vont pas disparaître. Gandhi aurait été ravi « Je ne veux pas que ma maison  ait des murs de tous les côtés, je veux qu’elle ait de grandes baies vitrées ouvertes où les parfums d’autres cultures puissent librement entrer ». Les néo-conservateurs américains qui parlent du choc imminent des cultures et de pays voyous et de civilisations inférieures n’ont rien compris à ce qui se passe actuellement dans le monde.

 

Et la démocratie n’est pas non plus étouffée par la mondialisation, au contraire. Les échanges cassent les systèmes féodaux, ils permettent dans tous les pays la création d’une classe moyenne qui n’est plus à la merci des puissants et qui votera plutôt pour des partis plus démocratiques. Et l’individu prend le pas sur les multinationales et les gouvernements par ses possibilités de contact et par les informations qu’il peut échanger par internet. Un Français, un Indien ou un Péruvien peut innover et créer une nouvelle chaîne de produits sans émigrer. Je peux rester dans mon village près de Clervaux et collaborer à un très haut niveau à une chaîne d’approvisionnement et de fabrication mondiale sans avoir besoin d’âller dans la Silicon Valley. Ces dernières 20 années ont vu une augmentation phénoménale de pays où les dictatures ont été remplacées par des démocraties. Ne citons que l’Indonésie, le Chili, la Corée du Sud, le Brésil, les Philippines, le Guatemala, l’Afrique du Sud, la Bolivie, le Vietnam Et dans beaucoup de ces pays les gouvernements sont de centre gauche, comme par exemple dans les pays latino-américains, et résistent aux appétits du grand voisin du Nord et de ses multinationales.

 Le Forum Social Mondial (FSM) se réédite maintenant chaque année dans un autre pays de la planète. Bien qu’il s’agisse d’une grande foire internationale qui est de plus en plus monopolisée par les grandes ONG et ne propose pas d’alternatives viables au boycott des produits américains, le FSM représente quand même une tribune à l’échelle mondiale où les opprimés et les laissés pour compte ont une voix. Dommage que cette tribune soit utilisée par les ayatollahs des sectes écologiques pour la « collecte » de fonds sous la bannière de l’altruisme auprès de multinationales. Et elles sont nombreuses : Greenpeace, Sierra Club, World Wildlife Fund, Earth First, Friends of the Earth, Smithsonian Institution, Audubon, PETA, Lynx, Animal Rights, Sea Sheperds, Union of Concerned Scientists, Environmental Defense Fund, National Resources Defense Council, Pew Center for Climate Change, Green Cross, Europe Conservation, Ecologistes en Action,  

En ce sens les grandes foires altermondistes de Johannesburg ou de Rio contribuent à la démocratie. Non pas à celle qui se limite, comme celle des Etats-Unis,  à un cirque électoral où tous les partis proposent à peu près la même chose, mais à une démocratie à l’européenne où l’égalité et la liberté d’opinion priment, où existe le droit d’appartenir à une minorité sans être un citoyen de seconde zone comme le Noir aux Etats-Unis ou l’Arabe en Israël, où la peine de mort infligée par chaise électrique ou hélicoptère est interdite, où les gouvernements ne sont pas autorisés à pratiquer la détention arbitraire et la torture comme à Abu Ghraib, à Guantanamo ou en Israël.

 

On prétend également que la mondialisation augmente le travail des enfants. Or tout montre  le contraire. Quels sont les parents d’enfants pauvres  qui n’enverraient pas leurs enfants à l’école ou même à l’université pour augmenter leurs chances dans la vie. Ce n’est que quand la misère la plus extrême les en empêche qu’ils font travailler leurs enfants. Et cette formation accrue de la jeune génération dans un pays augmente ses chances de développement global; c’est un cercle vertueux. Une des conséquences les plus importantes de la mondialisation est que l’on verra disparaître le spectre de la surpopulation. Les naissances seront moins nombreuses, car les enfants n’auront plus cette valeur physique d’échange ou d’assurance vieillesse au nom desquelles on les multipliait. On prévoit que la population mondiale va commencer une décroissance au cours de ce siècle.  Parfois il arrive le bruit médiatique fait autour d’une société s’avère basé sur des faits douteux. Ainsi le film accusant IKEA de recourir abusivement au travail des enfants s’avère être un truquage monté par une société allemande.

 

En 100 ans l’espérance de vie est passée de 40 à 70 ans Le taux de mortalité chez les enfants de moins de 5 ans est passé de 20 % à 5% selon le Rapport Mondial sur le Développement Humain de l’Unesco. 52% d’analphabètes en 1960 et 20% aujourd’hui. En 1960 le taux de fécondité (enfants par femme) était de 6,1 ; aujourd’hui il est de 2,3. Dans le monde arabe le pourcentage de filles mariées avant 20 ans est passé en 30 ans de 65% à 25%. Depuis 50 ans la production de nourriture a doublé à l’échelle de la planète et triplé à l’échelle du tiers-monde. Le prix moyen des aliments en cette même période a baissé de 50%. Dans les pays sous-développés la population affectée par la famine a baissé de 37% à 17%.

 

Reste le scandale des 15 millions d’enfants qui meurent tous les ans à cause de la diarrhée et que l’on pourrait tous sauver, je dis tous, avec les 36 millions d’euro que le Luxembourg à dépensés l’année passée pour les éoliennes et les cellules photovoltaïques.

 

Et le scandale des 3 millions de morts à cause de la malaria et cela parce que l’EPA-US a interdit le DDT en 1972 sans aucune justification scientifique ou médicale, pour que les sociétés chimiques américaines gagnent plus d’argent avec d’autres pesticides certainement plus dangereux.

 

Le philosophe français René Girard[vi] nous donne un message d’optimisme dans son dernier livre « Je vois Satan tomber » : notre société est plus préoccupée des victimes de l’intolérance (Palestiniens ou Tutsi, Tibétains ou Mapuche) qu’en aucune autre époque. La mondialisation a ses côtés positifs ; jusqu’au vingtième siècle la solidarité n’allait pas plus loin que la famille, la tribu ou la nation. Aujourd’hui la misère d’un enfant malaisien ou congolais nous bouleverse.  

 

Grâce à la télévision les pauvres prennent réellement conscience de leur misère comparée à celle des riches qui est étalée sur les écrans. La mondialisation conduit à un bouleversement. Dans les activités économiques, scientifiques, artistiques et même religieuses, c’est le souci des opprimés qui commence à prédominer. 

 La grande peur de l’Occident 

Tous les prophètes de malheur du siècle passé ont du ranger leur barda : Hegel et Hitler et leur Empire prusse, Marx et J.J. Servan Schreiber et son Défi américain, Marx et Paradis du prolétaire, Ehrlich et la catastrophe alimentaire, Greenpeace et le Waldsterben, Paul Kennedy et la domination japonaise. Espérons que la même chose arrivera au pasteur Robertson et de ses prophéties du Grand Israël.

 

Nous avons peur de l’avenir et du passé.

 

Anxieux comme des enfants. Tout nous fait paniquer : la grippe aviaire, la vache folle, le trou d’ozone, un été chaud, le Waldsterben, les pluies acides, l’anthrax, les phosphates, les nitrates,  les OGM, le terrorisme. Et cette peur du lendemain se conjugue avec une condamnation sournoise du passé récent,  de toutes les réalisations techniques de notre génération.

 

Les industries agro-alimentaires et pharmaceutiques qui font que chaque homme a vu en un demi-siècle sa chance de vivre augmenter de 20 ans sont les plus critiquées. Ne serait-ce  pas tout simplement que nous avons peur que les Basanés, les Jaunes, les Noirs, les Peaux-Rouges prennent notre place à table.

    

Pierre Lutgen

 

Gradué en sciences sociales

 


[i] F Friedman, Le monde est plat

[ii] Etude préparée pour la Commission Européenne par le Center for Economic Policy Research de Londres 2002.

[iii] BIT GB295-MNE-2006/1/1

[iv] I.Koglany, The improving state of the world. Cato Press

[v] J. Bhagwati, In Defense of Globalization, Oxford Press 2004.

[vi] René Girard, La violence et le sacré, 1972


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