Les sols contaminés: un luxe des pays riches

 Publié dans l’hebdomadaire Le Jeudi du 7 septembre 2001 

L’assainissement de terrains contaminés est devenu une des tâches les plus coûteuses dans le domaine de l’environnement. Aux Etats-Unis plus de 20 milliards de dollars ont déjà été dépensés par l’EPA (Environmental Protection Agency) et les entreprises privées dans le cadre du programme Superfund -CERCLA et ce ne serait encore rien comparé aux dépenses de centaines de milliards de dollars projetées pour l’assainissement de milliers d’autres sites contaminés.

Tout a commencé en 1980 à Love Canal près des chutes du Niagara. Un lotissement avait été établi sur et dans les environs d’une ancienne décharge de produits chimiques où on trouvait des suintements et des odeurs étranges dans les caves. Des écologistes  prédisaient des taux de cancer et de défauts congénitaux alarmants. La population a été déménagée et les maisons détruites.  Des études épidémiologiques faites au cours des années ont montré que le taux de maladies rencontrées parmi les anciens habitants de Love Canal ne dépassait pas celui de la population d’autres communautés des environs.

Mais la machine avait été mise en route et elle est devenue ubuesque. Et ce n’est pas vraiment l’environnement qui en profite. Selon les estimations, chaque fois que 100 dollars sont lâchés, 25 dollars seulement servent aux indemnisations et assainissements. Le solde aboutit dans les poches des experts et des avocats. Un peu partout à travers les États-Unis, on voit donc des experts fouler le terrain et réaliser des carottages dans les décharges et dans les terrains vagues. La loi stipule en effet que le propriétaire du terrain est responsable à moins qu’il puisse prouver qu’un autre ait contribué à cette contamination. La bénédiction, c’est de trouver un bidon d’Exxon ou de Dupont. Voilà des groupes aux reins solides à attaquer prioritairement et qui trouveront bien le moyen de se débrouiller ensuite, grâce à leurs avocats et leurs assureurs.

Aussi des voix commencent à se faire entendre de l’autre côté de l’Atlantique pour dire que ces dépenses sont hors proportion avec les risques encourus par la population et que les milliards ainsi gaspillés pour des risques imaginaires seraient mieux dépensées pour des objectifs environnementaux plus valables, pour la santé, pour l’éducation, pour la prévention. Une étude épidémiologique financée par le Congrès américain sur six des sites récemment assainis a montré qu’aucun effet sur la santé (cancer, avortements spontanés…) n’avait pu être mis en évidence sur ces sites[1].

Des critiques s’élèvent ainsi contre un certain ordre moral et puritain que des organisations ou administrations écologistes, convaincues de représenter à elles seules l’intérêt général, essaient d’imposer à la société et qui conduit à des dérapages et des intolérances de toute sorte. Ce perfectionnisme conduit en effet à la situation aberrante que en dix ans seulement 250 sites contaminés ont été réhabilités sur les 35 000 répertoriés. Une réhabilitation en effet coûte en moyenne 20 millions de dollars.

 

Mais cette excitation dans la recherche des anciens sites pollués a traversé l’Atlantique et dans beaucoup de pays européens on a commencé à faire des relevés de ces sites. Ainsi en 1991 plus de 200 000 de ces sites (Altlastflächen) étaient déjà connus en Allemagne et leur nombre va en augmentation constante. Aux Pays-Bas 4 000 sites contaminés étaient répertoriés en 1980, dont 1137 requéraient un assainissement immédiat.

Ces sites appelés ‘brownfields’ en Amérique deviennent pendant de longues années inaccessibles à toute nouvelle construction, industrielle ou autre. Ils se développent en déserts au centre des villes pendant que les usines nouvelles se construisent dans les prés ou bois des pourtours des villes (appelés ‘whitefields’).

 

Le sol est un milieu vivant et dynamique, véritable réacteur de notre environnement, doté d’une réelle capacité d’épuration. Un gramme de sol contient 3 millions de micro-organismes.  Au sein du sol, et en dépendance étroite avec sa nature et sa composition, un grand nombre de processus se produisent en permanence : décomposition des composés organiques par les micro-organismes, adsorption sur les particules solides du sol, passage en phase gazeuse des composés volatils, immobilisation des composés par précipitation ou par adsorption définitive sur l’humus ou dans les argiles. On sait maintenant que lors d’un épandage accidentel d’hydrocarbures, après une année 50 % se sont volatilisés, 40 % se sont décomposés ou ont été intégrés à la matière organique du sol. 5 % seulement restent détectables par les méthodes d’analyse courantes, mais ne sont guère lixiviables ou biodisponibles[i].

La même chose se passe lors des catastrophes du genre Amoco Cadiz, Braer ou Exxon Valdez. Une année, ou au plus tard deux, après ces catastrophes quasi toute trace de pétrole, à l’exception de quelques granules de goudron, à disparu et la nature a repris tous ses droits. Ce n’est que quand on a essayé de remédier à la situation par l’usage d’émulsifiants ou d’autres produits chimiques que l’on a aggravé la situation.

 

On a souvent perdu de vue que l’objectif du diagnostic d’un terrain n’est pas tellement la détermination de la concentration absolue de certaines substances sinon le risque qu’elles font courir aux eaux souterraines et aux hommes.

 

Ce n’est pas la présence de telle ou de telle substance qui est le problème, mais l’effet qu’elle peut exercer. Pour déterminer ces risques il faut prendre en considération les différents mécanismes par lesquels cette substance peut affecter les humains : inhalation, absorption cutanée, alimentation (eaux et plantes)… Ceci explique pourquoi il est difficile de définir des valeurs limites bien déterminées pour les concentrations dans les sols, alors que ceci est relativement facile pour les eaux potables et les aliments et qu’il existe une certaine confusion entre valeurs de référence, valeurs d’intervention, valeurs limite[2].

 

Au cours des dernières années les normes concernant la contamination des sols dans plusieurs pays donnent plus d’importance à la fraction mobile d’un contaminant qu’à la concentration totale déterminée par dissolution de l’échantillon dans l’eau régale ou par extraction avec le fréon pour les hydrocarbures. La fraction mobile d’un contaminant est celle qui peut interagir avec les plantes et avec la vie microbienne ou qui est lixiviable. Elle est déterminée à l’aide de solvants tels que l’EDTA, le nitrate d’ammonium, le chlorure de calcium…

 Un rapport de la CECA de 1995 affirme [ii]: “Die Beurteilung des Gefährdungspotentiales kontaminierter Böden basiert zur Zeit überwiegend auf der nachweisbaren Gesamtmenge an Schadstoffen. Dabei wird die Bioverfügbarkeit der Schadstoffe und ihr Gefährdungspotential für biologische Systeme nur unzureichend berücksichtigt. Daher stellen ökotoxikologische Testverfahren eine sinnvolle und notwendige Ergänzung zur Charakterisierung von kontaminierten Böden dar. Sie erlauben eine Beurteilung des Gefährdungspotentials in Abhängigkeit von der Bioverfügbarkeit und dem Austrag der Schadstoffe”. 

Les conclusions d’un autre rapport de recherche[iii] sur l’accumulation des métaux lourds dans les plantes sont : «  Il y a un besoin immédiat de redéfinir les limites du contenu en métaux lourds des sols agricoles. L’utilisation de normes basées sur le contenu total ne sont pas justifiées. Des critères basés sur la disponibilité des métaux pour les plantes doivent être développés. » Si on se basait par exemple sur les anciennes normes néerlandaises sur la teneur en cadmium, il faudrait décontaminer 90% du territoire ardennais, tout simplement parce que les roches en contiennent de trop.

 

Les métaux lourds peuvent en effet être présents sous des formes fort immobiles, comme constituants naturels des roches, comme précipités insolubles ou être absorbés fortement dans les pores du sol ou dans le réseau cristallin des argiles. Les pesticides ou les HAP (hydrocarbures aromatiques polycycliques) peuvent être fortement liés à la matière organique du sol. On a pu démontrer que pour des concentrations résiduelles de 500 ppm de ces substances dans le sol seulement 1% pouvait encore entrer dans la phase aqueuse. Et si les bactéries n’arrivent pas à réduire ces concentrations résiduelles dans le sol, c’est parce que les polluants sont immobilisés et inaccessibles. Les risques de contamination des nappes phréatiques par migration sont par conséquent  presque nuls[iv].

Les HAP sont parmi les substances qui ont conduit aux assainissement les plus coûteux. Et pourtant leur caractère cancérigène chez les humains n’est pas prouvé. La substance la plus étudiée pour ses effets sur la santé est le benzo(a)pyrène ou BaP. Le BaP s’est avéré cancérigène et mutagène lorsqu’il a été appliqué à forte concentration dans l’alimentation des rongeurs (seulement pour des concentrations supérieures à 6 300[3] mg/kg). Un effet cancérigène par absorption orale chez les humains n’a cependant pas pu être démontré. Pour les autres congénères de la famille des HAP (tel le fluoranthène) aucune étude épidémiologique n’a pu mettre en évidence un effet cancérigène ou mutagène chez les humains. Ceci est également le cas pour les nombreuses études faites chez les travailleurs des usines de goudron.

 

On commence à trouver dans plusieurs normes le concept de fraction mobile comme critère pour juger de la contamination d’un sol Pour fixer les valeurs critiques des fractions mobiles ce règlement tient compte de la nature minérale du sol, de son pH et de son utilisation future. Ce même règlement spécifie également les plantes ou légumes qui peuvent ou ne peuvent pas être cultivés sur un certain terrain lorsque la fraction mobile d’un élément dépasse une certaine valeur.

 

L’utilisation de différents procédés de lixiviation pour déterminer la fraction mobile se retrouve également dans la législation américaine (US Federal Register, 1990). En Suisse, le nitrate d’ammonium est utilisé comme solvant pour déterminer la fraction mobile et définir des normes.

  

Quant aux normes à appliquer, deux écoles s’affrontaient :

 

– l’école « rigoriste » pour laquelle les Pays-Bas faisaient figure de champion. Afin de garantir un ‘développement durable’ et laisser en héritage aux générations futures un environnement de qualité, la multifonctionnalité des sols doit être préservée ou restaurée, quelque soit l’usage actuel du sol. Le Luxembourg était pendant longtemps un fidèle disciple de cette école.

 

– l’école « casuiste », représentée par les réglementations flamande et canadienne, et maintenant également par la législation allemande. Les fonctions du sol à protéger dépendent de l’usage actuel du sol et de son affectation future. Les allemands ont d’ailleurs rendu obsolètes les listes en usage dans les différents Laender, y inclus la liste Alex2, et n’utilisent plus que les valeurs de la Bodenschutzverordnung de 1999.

 

Même les néerlandais se sont ralliés récemment à cette façon de voir. Le DOOF (Decree on the application of other organic fertilizers-1993) distingue entre différents types de sols pour l’épandage de boues de station d’épuration. L’ancienne liste dite hollandaise avec les valeurs A-B-C  a été remplacée en avril 1994 par une liste de valeurs de base et de valeurs d’intervention où sont données des formules de correction pour différents types de sol. Une mise au point récente communiquée par la Ministre De Boer prévoit désormais des assainissements qui sont fonction de l’utilisation finale du site. Elle espère ainsi que plus de sites seront assainis à brève échéance.

La politique française relative aux sites pollués a été définie dans la circulaire du ministère de l’environnement de décembre 1993. Le principe général de cette politique consiste à affirmer qu’un sol doit être adapté à son usage actuel ou prévu. Il en découle que le degré de décontamination doit être lié au risque potentiel  pour la santé publique et à l’usage futur du site. Il n’y a pas lien automatique entre la concentration en polluants et la priorité d’action ou la technique de traitement. Cette politique a été confirmée dans la Circulaire du Ministère de l’Aménagement du Territoire du 10 décembre 1999. Avant de procéder à l’assainissement il faut passer par une étude de risques avec caractérisation des trois éléments : les sources de pollution, les voies de transfert, les cibles à protéger.

 

La législation luxembourgeoise est muette concernant les critères d’analyse et d’assainissement des sols contaminés. L’Administration de l’Environnement dispose donc d’un pouvoir discrétionnaire et peut imposer, dans ce vide légal et juridique, les normes les plus sévères.

 

Ainsi on peut lire dans un périodique luxembourgeois[v] que pendant longtemps l’Administration de l’Environnement a exigé pour la remise en état des anciens sites d’exploitation des stations service des normes de dépollution (100 mg/kg d’hydrocarbures) qui sont extrêmement sévères. Ne peut-on pas lire dans une norme allemande (Verwaltungsvorschrift über Orientierungswerte für die Bearbeitung von Altlasten und Schadensfällen, Baden-Württemberg, 16.  September 1993) : «400 mg/kg von Kohlenwasserstoffen auf Kinderspielflächen stellen eine Konzentration dar, bei der aus humantoxikologischer Sicht selbst bei der empfindlichsten Zielgruppe (Kleinkinder) und der empfindlichsten Nutzung ( unversiegelte Spielplatzanlagen) nach dem Stand der Kenntnis keine gesundheitliche Gefährdung besteht. » Il faut savoir que 100 mg/kg correspondent à 1 litre d’hydrocarbures répartis dans 10 tonnes de terre. Le bruit de fond normal trouvé dans les sols arables est de 50 mg/kg, et dans certains sols urbains, loin de tout site industriel, on trouve en moyenne 300 mg/kg.[4] Les valeurs d’intervention dans un grand nombre de pays (Pays-Bas, Flandre, Canada, Finlande…) sont d’ailleurs supérieures à 1000 mg d’hydrocarbures par kg de sol sec.

 

On a l’impression qu’on veut nous faire vivre dans un monde stérile[5], sans aucune agression de la part de substances chimiques.

Les sols stérilisés n’apportent aucun bénéfice à la santé. Mais quelles dépenses pour les obtenir ! Les suisses se sont rendus compte de l’aberration que constituait le lavage  avec des acides forts ou la stérilisation et vitrification à 1300° C des sols contaminés et ils prescrivent  maintenant que : ‘Wer Boden aushebt, muss damit so umgehen, dass dieser wieder als Boden verwendet werden kann’[vi]. Le Bundes-Bodenschutzgesetz de 1999 en Allemagne prévoit également que les opérations d’excavation et de décontamination ne doivent pas détruire la fonction naturelle du sol. En plus, on se rend compte que lors des opérations d’excavation et de transport une grande partie des substances organiques, y inclus les PCB, les HAP et les solvants chlorés s’évaporent[vii].

 

Une des observations fondamentales en toxicologie est que l’effet dépend de la dose. Il suffit de soumettre des hommes ou des animaux à des doses élevées de n’importe quelle substance chimique, naturelle ou synthétique, pour voir des effets toxiques ou mortels. A certaines doses l’effet est négligeable ou nul. Ce qui est souvent oublié, c’est qu’en dessous de ces concentrations idéales, on observe de nouveau des effets néfastes sur la santé (l’eau distillée est toxique), parce que beaucoup de substances ou de métaux sont nécessaires au métabolisme humain et appelés éléments essentiels, ou pour le moins que l’organisme s’est habitué sans problème à certaines concentrations naturellement présentes. Ainsi vient-on de découvrir récemment que le corps humain génère ses propres dioxines en quantités plus grandes que celles qu’il absorbe par l’alimentation.[viii]

La hantise des sols pollués des américains et des européens étonne en tout cas les universitaires du Tiers-Monde. Dans des pays ou des centaines de milliers de personnes meurent à cause des problèmes de pollution de l’eau (20 millions de morts par année), notre souci presque maniaque de nettoyer les sols fait rire jaune, parce que personne en Amérique ou en Europe n’est encore mort, ou même devenu malade, des suites d’une exposition à des sols pollués. Que de milliards dépensés pour une hypothétique protection des générations futures, alors que des enfants qui meurent aujourd’hui à cause de problèmes de pollution de l’eau potable  n’intéressent personne.

 

Laissons les sols légèrement pollués s’assainir eux-mêmes.

 

Pierre Lutgen

docteur en sciences



[1] The panel discovered no cases of acute health effects. In regard to chronic health effects such as cancer, the panel concluded that to date none of the investigations has provided sufficient evidence to support the hypothesis that a causal link exists between exposure to chemicals at a disposal site and latent or delayed adverse health effects in the general populace. As one congressman stated .  « If there were in fact decades-old  time bombs tick-ticking away across the land, we would expect by now some ‘explosions’ detectable to epidemiologists. The only effects so far noticed are the psychological trauma caused to the people living in the vicinity of these sites or to the people who have been relocated to other communities. »

[2] Im Deutschen kann man folgende Definitionen festhalten:                – Grenzwert : gesetzlich festgesetzter Höchstwert                – Referenzwert : Hintergrundwert, Background-Wert                – Prüf- oder Schwellenwert :  Beurteilungshilfe  für weitere Untersuchungen im Einzelfall                – Massnahmenwert : Gefahrenwert, Höchstwert, Interventionswert, Eingreifwert.

[3] D.Gaylor et al., Risk.Anal., 02,  81, 2000.

[4] L.Bradley et al., Journal of Soil Contamination, n° 340059, https://www.crcpress.com

[5] Car soumettre le sol à des traitements thermiques à haute température, comme cela s’est fait pour les terres contaminées de l’usine de Hollerich, en fait une matière stérile qui selon la législation de plusieurs pays est à considérer comme un déchet pour lequel on doit trouver de nouveaux procédés d’élimination



[i] M.Wilkens, TerraTech, 27,2,1997.

[ii] EGKS Forschungsvorhaben Nr. 7261/03/484/01

[iii] P.H.Brownet al., Z.Pflanzenernähr.Bodenk., 152, 85,1989.

[iv] Ph.Delorme, Conference ConSoil Edinburgh 18-20 May 1998.

[v] D’Handwierk, 3-4, 19, 1997.

[vi] Umweltschutzgesetz, 1.Juli 1997.

[vii] J.Chiarenzelli, Environmental Health Perspectives, 106-2, 47,1998.

[viii] P.Schrey et al. Ruhr Universitaet Bochum, htpp:www.hygiene.ruhr-uni-bochum.de, 11.3.1997


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