L’essence sans plomb, un mythe dangereux?

L’essence sans plomb coûte à chacun de nous plus cher à pompe, mais elle coûte surtout des sommes colossales aux économies des pays à cause de coûts de raffinage plus élevés (4.24 milliards de dollars aux Etats-Unis) et des quantités plus élevées de pétrole consommé par les voitures (10 %).

 

Le passage à l’essence sans plomb était-il basé sur un caprice des Verts, à la manœuvre des producteurs de catalyseurs et sur des faits scientifiques pour le moins douteux..

 

La réponse à cette question se trouve dans les concentrations de plomb mesurées dans le corps humain au cours des derniers siècles et des dernières décennies[1].

 

Dans les tissus mous et dans le sang le temps de demi-vie du plomb (temps au bout duquel la moitié du produit est éliminé) est de 30 jours. Il est de 10 à 20 ans dans les os. Témoin de l’accumulation du plomb, l’os contient 95% de la charge corporelle en plomb.

 

Le fait est que la concentration en plomb dans les os humains était beaucoup plus élevée en 1900 avant l’introduction des essences au plomb et qu’elle n’a guère baissé depuis la suppression de l’essence au plomb. Contrairement à ce que l’on dit souvent. Les Egyptiens, les Grecs et les  Romains étaient parfaitement au courant de l’effet néfaste du plomb sur la santé. Le grand architecte Vitruve recommandait d’éviter les tuyauteries au plomb si on voulait de l’eau saine (si aquam volumus haber salubrem). La concentration du plomb dans les squelettes de l’époque romaine n’est pas plus élevée que chez les chasseurs préhistoriques.

La chute de l’Empire romain n’est probablement pas due au plomb. La situation était toute différente au Moyen-Âge et à la Renaissance, où l’on trouve des concentrations cinq fois plus élevées que chez les Romains et que maintenant. Et pourtant les hommes de cette époque ont construit des cathédrales et fait revivre les arts et la science. 

En 1900 la concentration en plomb dans les os humains était encore fort élevée à cause des conduites d’eau en plomb, à la peinture au plomb,  à l’utilisation d’ustensiles de cuisine en plomb, aux soudures faites dans les boîtes de conserves avec des alliages au plomb. Mais à partir de cette date elle a fortement diminué. Ceci ressort des analyses faites par des chercheurs de Prague[2] sur quelque 500 squelettes datant du néolithique jusqu’à notre époque.

 

On s’est rendu compte que ces sources de contamination étaient fort néfastes pour la santé humaine et on les a progressivement supprimées au début du siècle passé et le taux de plomb

dans le corps humain a chuté. D’autre part, entre 1923 et 1973 la consommation d’essence au plomb a quintuplé dans les pays industrialisés sans que l’on retrouve plus de plomb dans le corps humain. M. Stopps aux Etats-Unis a assemblé toutes les données disponibles sur le plomb dans les urines des habitants de villes américaines faites de 1925 à 1965 y n’a pu dénoter aucun changement significatif. 

 

Le plomb d’origine anthropogénique dans l’atmosphère ne représente que 7.4 % du total[3]. Les autres sources de plomb dans l’air sont les émissions volcaniques, les composés organiques du plomb fabriqués par les algues et les poussières en provenance des roches. Qui plus est, de ces 7.4 % seulement 10 % proviennent des essences au plomb.

 

Ces diminutions de concentrations dans le corps humain vont de pair avec d’autres concentrations mesurées dans l’environnement. Entre 1940 et 1970 le plomb dans l’air de cités comme Cincinnati ou Milwaukee a diminué de 25%[4]. Au Danemark, les concentrations en plomb dans les produits agricoles ont diminué d’un facteur de 3 à 5 entre 1962 et 1976, alors que les émissions de plomb par les voitures augmentaient de 250%[5]. La raison principale de cette diminution est sans doute le remplacement des poêles au charbon dans les maisons par le chauffage au gaz ou au mazout.

 

Le débat autour des essences au plomb a commencé en 1970 aux Etats-Unis après la publication du « Clean Air Act », dont l’objectif essentiel était de diminuer les émissions de monoxyde de carbone et d’hydrocarbures non brûlés. Pour répondre à cette imposition General Motors équipa certaines de ces voitures de catalyseurs. Il apparut bien vite que le plomb contenu dans l’essence contaminait le platine des catalyseurs et les rendait inefficaces.

Il fallait introduire sur le marché une essence sans plomb pour les nouvelles voitures, pour des raisons économiques plus qu’écologiques. Une telle logique aurait été inavouable et la santé humaine, surtout celle des enfants, fut utilisée par les producteurs automobiles pour obtenir le passage forcé à l’essence sans plomb.

 

Les fabricants de voitures allemands, pour pouvoir continuer à vendre leurs grosses limousines aux Etats-Unis, se devaient de passer également au catalyseur. En France les fabricants de petites voitures résistèrent longtemps, car l’installation d’un catalyseur représente un coût supplémentaire de 1500 €. En fait les catalyseurs ont des effets plutôt négatifs sur l’environnement et la santé. Ils transforment l’azote inoffensif en nitriles, cyanures, anilines et le dioxyde de soufre en sulfites, gaz que les Américains utilisent dans les chambres à gaz.

 

Ce n’est qu’à cette époque que l’on commença à mesurer de façon détaillée la concentration du plomb dans le  sang des enfants et on trouva dans certaines régions des valeurs alarmantes. Tout fut fait pour éliminer les sources de contamination au plomb : soudures des boites de conserve, peintures au plomb, ustensiles de cuisine, charbons trop riches en plomb, essence au plomb, fumées des centrales thermiques, poudres pour bébés. Après la deuxième guerre mondiale les pharmacies américaines vendaient encore toute un série de médicaments contenant des composés du plomb Et la concentration du plomb dans le sang des enfants diminua effectivement au cours des trente dernières années. Le problème est que l’on ne sait pas très bien à laquelle des sources de contamination on doit attribuer cette amélioration. Les peintures au plomb semblent une des causes majeures, car les enfants de familles pauvres vivant dans de vieilles maisons[6] gardent des niveaux de plomb élevés dans le sang. Ceci est clairement le cas dans des études[7] faites sur les enfants des slums de Boston.

 

La concentration du plomb dans le sol semble également jouer un rôle important, soit pat transfert du plomb dans les plantes, soit par aérosols. Dans plusieurs États de la région des Grands Lacs un nombre anormal d’enfants ont des concentrations élevées dans le sang . Dans certains pays comme l’Angleterre ou  la France les concentrations mesurées dans les os sont toujours plus élevées que dans d’autres comme la Danemark ou le Japon et cela depuis les temps préhistoriques.

 

Le plomb se concentre dans le corps humain essentiellement à travers les aliments et les boissons, peu par l’air qu’on respire (maximum 10 %). Il est assez facilement éliminé par le calcium des eaux dures, raison pour laquelle on en trouve moins dans le corps des habitants de régions où les tuyauteries d’eau chaude se bouchent. On s’en est rendu compte également quand on a mis à la disposition des vaches dans les prés le long des autoroutes de blocs de sels minéraux. Leur sang était quasi exempt de plomb..

 

L’eau peut être contaminée en surface et dans les nappes phréatiques par les effluents de décharge qui peuvent facilement contenir plus de 500 μg/l alors que la norme pour les eaux potables est de 10 μg/l. Les eaux peuvent l’être également par l’épandage de boues de station d’épuration ou les composts. Ces matériaux contiennent souvent plus de 500 mg/kg de plomb[8]. Ils contaminent évidemment plus les sols agricoles que les eaux. La valeur limite pour les sols agricoles est de 100 mg/kg.

 

Les nouveaux additifs qui remplacent le plomb dans l’essence sont le MTBE (methyltertiobutylether), le MMT  (un dérivé organique du manganèse) et le benzène. Ils sont ajoutés dans des concentrations qui peuvent aller jusque 10%. Le plomb tétraéthyle ne s’ajoutait qu’en quantités minimes (0,15 g/l). Le benzène est un des produits cancérigènes les plus puissants, le manganèse est neurotoxique par inhalation et le MTBE contamine les eaux potables.

 

On suggère de remplacer ces additifs par l’éthanol. Mais l’éthanol augmente la quantité d’essence requise au kilomètre et sa production consomme 29% plus d’énergie qu’elle n’en fournit plus tard dans les moteurs de voiture.

 

Les émissions des voitures équipées de catalyseurs ne sont pas non plus anodines. Elles contiennent des cyanures, du phosgène, des oxydes d’azote et des particules de platine. Les catalyseurs transforment une grande partie des gaz anodins que sont le dioxyde de carbone, le dioxyde d’azote et le dioxyde de soufre en gaz toxiques tels que le monoxyde de carbone, en monoxyde d’azote ou en sulfure d’hydrogène.

      Du plomb dans nos salades : une honte ? 

Depuis une quinzaine d’années les habitants riverains de l’Arbed dans le Sud du pays sont effrayés à intervalles réguliers par les analyses sur métaux lourds dans les légumes de leur jardin faites par l’Administration de l’Environnement. Et certains périodiques comme Goosch font régulièrement écho à ce vent de panique.

 

On a trouvé des valeurs de l’ordre de 0.29 ppm pour le plomb dans ces légumes, comparé à 0.21 ppm (parts par million) pour des légumes semblables achetés dans les grandes surfaces. Pas de quoi paniquer !

 

Le règlement grand-ducal du 11 décembre 1991 indique comme valeur maximale pour le plomb dans la plupart des légumes frais  0,3 ppm. Pour les tomates 1,5 ppm sont acceptés.

 

La loi belge du 2 décembre 1991 recommande la valeur de 0,5 ppm pour la majorité des légumes et la norme allemande prescrit 0,8 ppm (Richtwert für Blattgemüse) Les luxembourgeois sont sans doute plus sensibles que les allemands et que les belges (qui ont des briques dans le ventre). Ou en d’autres mots : il aurait suffi de mettre la norme luxembourgeoise au même niveau que celles des belges ou des allemands, pour qu’on puisse de nouveau manger la salade de Schifflange. Car la plupart des autres pays n’ont même pas de valeurs limites légales pour le plomb dans les légumes. Il est vrai que beaucoup d’entre eux ont d’autres problèmes : 30 000 de leurs enfants meurent tous les jours à cause de l’eau sale, à cause des moustiques et de la malaria, et parce qu’ils n’ont pas de salade à manger. Malheureusement Greenpeace ne s’intéresse guère à ces problèmes de gens pauvres et préfère analyser le sang de nos Ministres… et trouver que celui-ci contient du zinc qui n’est pas du tout toxique pour les humains et que beaucoup de gens ont même des problèmes de santé parce qu’ils manquent de zinc

 

En Allemagne, la LUFA « Landwirtschafliche Untersuchungs- und Forschungsanstalt“ a trouvé les valeurs moyennes suivantes pour 289 échantillons de légumes achetés sur les marchés et dans les grandes surfaces : aubergines 0,45 ppm, poireaux 0,81 ppm, épinards 0,84 ppm, petits pois 0,24, salades 0,35 ppm etc.

 

Donc généralement plus que dans les légumes de la Minette. Et pourtant les Allemands ne s’en portent pas plus mal.

 

Et les vaches non plus, car l’herbe des prés contient de 1,5 à 10 ppm.

 

Peut-être faudrait-il créer des coopératives entre jardiniers d’Audun-le-Tiche et de Esch pour rassurer ceux du Luxembourg. Comme il n’y a pas de valeur limite pour le plomb dans les salades en France, les jardiniers pensionnés d’Audun-le-Tiche et de Villerupt continuent allègrement à maintenir leur potager. Car pour beaucoup de sidérurgistes pensionnés le travail dans leur potager leur apporte beaucoup plus pour la santé que les quelques particules de plomb dans leurs salades ne peuvent leur nuire.

 

Reste à dire que de laver les légumes enlève jusqu’à 80% du plomb qui se trouve sur les feuilles.

 

Si votre eau au robinet est dure et qu’elle contient  beaucoup de calcaire, le plomb vous affectera moins. Le calcaire est en compétition avec le plomb pour se fixer dans le corps humain. Il éliminera donc en grande partie celui que vous aurez mangé avec votre salade.

 

Et si vous avez vraiment peur du plomb, évitez de boire du vin. De très bons vieux vins peuvent contenir 500 μg/l ce qui est jusque 50 fois plus que l’eau du robinet. Et on dit qu’ils sont bons pour le cœur.

Ne mettez pas de vinaigre sur votre salade. Les vinaigres d’Italie contiennent trois fois plus de plomb que votre salade contaminée.

Et surtout ne mettez pas de sauce tomate[9] sur vos spaghettis… ni sur les nouilles vertes !

 

Pierre Lutgen,

Docteur en sciences



[1] S.Jaworowski, The History of Trace Element Contamination in Human Bones, CCR Press, 1990

[2] C Smrcka et al., Acta Univ Carol (Med, Praha) 41, 59, 2000.

[3] Z. Jaworowski et al., Geochimica et Cosmochimica Acta, 45, 2185, 1981.

[4] Airborne Lead in Perspective, National Academy of Sciences, Washington, 1972

[5] P.Soolgaard et al.,Nature, 272, 1978, 346

[6] PA Meyer et al , Division of Emergency and Environmental Health Services, CDC, Surveillance summaries, Vol 52 / SS-10

[7] GL Terhaar et al., Envir. Health Perspectives, 7, 83, 1974.

[8] Metals and their compounds in the environment, Ernest Merian, VCH.

[9] Les analyses faites en Allemagne montrent que les tomates en boîte contiennent en moyenne 2,62 ppm de plomb, 10 fois plus que les salades de Schifflange ; in  H.Seidel « Umweltmedizin », Thieme Verlag, Seite 308


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