L’homme, 3° pilier du développement durable

 Au cours du dernier siècle les priorités sont passées de la nation à l’entreprise et puis à l’environnement. Au 21ème siècle elles s’orienteront de plus  en plus vers le social. La déification de la nation a conduit à deux guerres meurtrières, la prépondérance du bilan financier des entreprises a conduit à une exploitation éhontée des ressources naturelles et souvent de l’homme et à la fin du siècle dernier les associations vertes, après nous avoir alertés à juste titre, tombent progressivement dans un dogmatisme qui sert plus à leur position de pouvoir dans la société et à tirer profit de faux problèmes médiatisés tels que le DDT[1], les nitrates, la couche d’ozone etc… Par contre elles ne s’occupent guère de véritables drames écologiques et humains tels que les 20 000 (vingt mille) enfants qui meurent tous les jours à cause d’une eau potable contaminée.      Les entreprises industrielles ont vu au cours des dernières décennies des changements profonds dans leur motivation. Si dans les années 60 seul l’intérêt des actionnaires était pris en compte, à partir des années 80, l’impact des activités sur l’environnement ne pouvait plus être ignoré. Le raz de marée d’une opinion publique outrée par certaines négligences et pollutions accidentelles (Seveso, Bhopal, Amoco Cadiz, Bâle) ont forcé les entreprises à donner à l’environnement la même importance qu’à l’économie. Milton Friedman, prix Nobel de l’économie ne pourrait plus dire aujourd’hui : «  La seule et unique responsabilité des entreprises est le profit ». Cette évolution se reflète bien dans les changements intervenus dans les normes internationales de gestion de l’entreprise. ISO 9000,  la première norme publiée à la fin des années 80 ne s’intéressait qu’au produits et à leur qualité, et aux bénéfices accrus qu’en pouvaient retirer les producteurs et les clients. Elle était procédurière et fidèle au taylorisme, essayant de bien encadrer l’ouvrier pour qu’il ne fasse pas d’erreurs.  ISO 14000 concernait la gestion de l’environnement. Elle était déjà moins contraignante et procédurière. Pour sortir du cercle vicieux du « commande et contrôle » un nombre croissant d’entreprises proposaient de  prendre en main leur responsabilité dans le domaine environnemental, sans attendre que le législateur impose de nouvelles restrictions légales et, peut-être, pour éviter celles-ci, en montrant que l’entreprise est un acteur responsable qui contrôle son impact environnemental. Elles voulaient sortir des tranchées et remplacer la tactique réactive par une stratégie proactive, anticipative et volontaire. Pour la qualité déjà, on s’était rendu compte que celle-ci ne pouvait être garantie par l’inspection seule en fin de chaîne, mais par des systèmes de management tels que ceux de l’Assurance Qualité qui intégraient tous les acteurs, toutes les activités de l’entreprise et toutes les étapes du procédé de fabrication. L’entreprise s’imposerait elle-même des objectifs environnementaux et des limites d’émission, elle  ferait des autocontrôles, allant jusqu’à l’auto-certification spécifiquement permise par la norme. Elles mettrait toutes ses cartes sur table, dans une parfaite transparence.  Mais les entreprises se rendent compte qu’un objectif aussi ambitieux ne peut être réalisé qu’avec la participation de toutes les parties concernées : employés, clients, riverains, actionnaires, administrations. Les auteurs de la norme ISO 9000 avaient déjà remarqué que trop de procédures ne servaient à rien. La nouvelle version ISO 9000-2000 reflète un bouleversement culturel dans l’entreprise : la hiérarchie est remplacée par une matrice, les cloisons entre départements sont remplacées par des tunnels, l’écoute des clients et des employés devient primordiale.  Comme le Norbert Friob avec conviction dans son livre « Parlons Commerce » publié en juin 2002 : «  Aider devient honorable, mais enthousiasmer reste un art ». Finalement l’éthique et le respect de l’homme seront donc présents dans toutes les activités de l’entreprise : non seulement dans le domaine des achats, de la production, de la distribution et des finances, mais également  dans la gestion des ressources humaines, dans les relations avec les riverains, dans la transparences des communications internes et externes. Le « stakeholder » remplace le « shareholder ». La « ressource » humaine est remplacée par la personne humaine Cette prise en considération de l’homme, de ses droits et de ses capacités, a conduit à de nouvelles normes internationales. La première, OHSAS 18000, décrit des systèmes de gestion de la sécurité, de la santé et de l’hygiène dans l’entreprise.  Un des grands scandales de notre époque sont les accidents. Dans l’Europe des 15, en 1999, 111 500 personnes sont mortes dans des accidents et 44 500 000 ont été blessées gravement. Une hécatombe sur laquelle on ferme les yeux pendant que des milliards sont gaspillés dans la lutte contre la dioxine, le PVC, le DDT, le trou d’ozone, les nitrates, les HAP, le PCB, qui n’ont encore tué personne, absolument personne. C’est à peine croyable.  Mais les medias continuent à nous parler des poulets à la dioxine plutôt que de ce carnage irresponsable. La société Dupont de Nemours a montré que tous les accidents pouvaient être évités et une société luxembourgeoise, Arbed,  qui a appliqué la même approche a pu réduire le nombre des accidents avec arrêt de 429 en 1997 à  76 en 2001. Mais beaucoup de directeurs d’entreprises luxembourgeoises croient encore que les accidents sont dus à la fatalité et ignorent que depuis 1994 le législateur les oblige à avoir des procédures de sécurité, les rend responsables des accidents survenus dans leur entreprise et qu’ils peuvent être incarcérés pour ce fait. Le deuxième volet de la norme OHSAS 18000 est la santé au travail. Le passage rapide des activités manufacturières à des travaux de bureau fait apparaître une nouvelle panoplie de maladies psycho-somatiques dues au stress et pour le soin desquelles de nouvelles mesures préventives et curatives s’imposent. Et cela pour des raisons humanitaires aussi bien qu’économiques : une journée d’absence au travail coûte pour le moins 250 € à l’employeur et autant à la société.  La deuxième norme qui prend en compte les droits de l’homme est la norme SA 8000 pour l’audit social. Initialement utilisée pour aider les entreprises à respecter la législation sociale de leur pays et éventuellement à éradiquer le travail des enfants, la discrimination et les salaires de misère, elle a rapidement pris en considération d’autres aspects de la responsabilité sociale de l’entreprise tels que :  maladies et absentéisme, formation continue, recrutement et congédiements,  intérêts des familles des employés, préretraites.  On dira qu’il n’y a rien de neuf sous le soleil, qu’au début du siècle les grandes entreprises organisaient déjà des crèches et des hôpitaux pour leurs employés. Il y a une différence fondamentale : celle qui existe entre paternalisme et partenariat.  Pratiquement ceci se traduira dans des actions aussi variées que la pression exercée sur des fournisseurs et les clients pour que leurs produits soient « éthiques », des programmes sociaux pour la communauté riveraine,  des journées portes-ouvertes. À l’intérieur de l’entreprise les ordres de l’ingénieur sont remplacés par l’écoute des employés. L’information et le savoir ne descendent plus seulement le long des échantillons de la hiérarchie, mais remontent également de la base. La Communauté Européenne rend compte de cette évolution en publiant en juillet 2001 son Livre Vert sur la responsabilité sociale des entreprises (CE 2001/366). Ce livre distingue  entre responsabilité sociale interne (législation du travail) et responsabilité sociale externe   envers toutes les parties prenantes : riverains, clients, actionnaires, autorités. La loi et la justice donnent à chacun son dû.L’amitié et l’éthique bien plus : la poursuite du meilleur avec des partenaires.Aristote Les initiatives dans le même domaine sont nombreuses. Au Royaume-Uni des centaines d’entreprises participent au programme « Investing in People », en Slovaquie quelques-une au programmes « Ourselves to ourselves », au Danemark les entreprises utilisent un questionnaire appelé Index Social , la France parle d’Economie Solidaire, la Colombie de Responsibilidad Integral et les Etats-Unis de Social Accountability,  la Belgique met en place des  diagnostics de risques psycho-sociaux. Le Maroc est à notre connaissance le premier pays qui a traduit en norme nationale la norme SA 8000. La transparence fait dorénavant partie de la stratégie des entreprises, de gré ou de force. Les rapports annuels  qui hier encore ne parlaient que des résultats financiers, publient ou publieront également les objectifs, programmes et résultats environnementaux et sociaux  (appelés « 3 bottom lines »). En France cette obligation de transparence dans les rapports annuels est même concrétisée depuis 2001 par l’article 64 de la loi sur l’économie. Les multinationales qu’on disait toutes-puissantes sont en fait devenues plus vulnérables. Elles savaient déjà qu’elles devaient justifier le caractère écologique de leur produit devant le consommateur proche ou lointain. En plus elles ne peuvent plus ignorer l’homme qui travaille entre ses murs et celui qui vit en dehors de ses murs, parfois même celui qui achète ses produits sur un autre continent. C’est donc une stratégie globale ou mondiale qui devient nécessaire pour garder la confiance et conserver l’image de marque.  Bientôt la lutte que certains mènent contre la mondialisation ne s’adressera plus uniquement aux multinationales, mais également aux associations vertes qui veulent imposer à la terre entière leurs idées fixes sur le bien-être de l’humanité et aux Etats grands et petits qui se croyant  « peuples élus de Dieu » veulent imposer leurs propres droits et des devoirs aux autres, et une forme de démocratie qui n’est pas du goût de tout le monde.  Pierre Lutgen, Gradué en sciences sociales 


[1] Voir à ce sujet les articles publiés par l’auteur dans « Le Jeudi » les 25 octobre 2001, 24 juin 1999 et 12 novembre 1998.


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