Mehlis et la Syrie

 Pendant des mois les media nous ont dépeint la Syrie comme instigatrice des attentats de politiciens et de journalistes libanais. Un lourd silence s’est abattu récemment sur cette affaire, depuis que de sérieux doutes entachent les accusations portées contre la Syrie. Rares sont les journalistes qui ont osé mettre en doute le rôle qu’aurait pu jouer la Syrie selon les rapports successifs de la commission d’enquête des Nations-Unies dirigée par  l’Allemand Detlev Mehlis. Pourtant on aurait pu se demander quel intérêt la Syrie pouvait avoir à se mettre au ban de la communauté internationale. Même si l’équipe autour de Assad ne brille pas par ses engagements démocratiques, elle ne pouvait pas briller par tant de stupidité. Le rapport remis par Mehlis le 14 décembre 2005 à Kofi Annan commence à ressembler à un film de James Bond de mauvais genre ou à un roman d’espionnage du temps de la guerre froide. Une des témoins a perdu la vie en tombant avec sa voiture dans un précipice, un autre se trouve en prison, un troisième se rétracte affirmant avoir été drogué et torturé, puis acheté.Aucune preuve matérielle[i] qui serait  valable devant un tribunal n’a pu être avancée.  Un premier témoin, Zuhair al-Saddik, fût « recommandé » à Mehlis par l’oncle du jeune président Assad ; l’oncle est en conflit avec le neveu.  Saddik a confessé à son frère à Damas : «  Mon témoignage m’a rendu millionnaire ». Saddik est actuellement en prison  à Paris pour escroquerie et félonie. Ce n‘est pas sa première incarcération pour de tels délits. Selon Der Spiegel les prélèvements d’échantillons de DNA sur les lieux où Saddik affirme être passé lors des attentats ne permettent pas de corroborer ses dires. Un autre témoin, Hosam Taher Hosam, un jeune kurde de Syrie vivant au Liban, avait essayé tout d’abord de vendre son témoignage à des stations de radio ou à des journaux. Sans succès. Il fut repêché par Mehlis. Mais son témoignage est des plus douteux et cela suite à la publication des enregistrements de ses conversations téléphoniques. Le FBI lui aurait offert la nationalité américaine et des millions de dollars pour obtenir l’exclusivité de son témoignage. Fin novembre Hosam s’est échappé vers la Syrie, où dans un passage d’une heure à télévision il déclarait que son témoignage avait été inventé de toutes pièces et qu’il avait bien eu Mehlis. Il accuse également le Libanais Walid Joumblatt d’avoir mis en scène d’autres faux témoignages contre la Syrie. D’autres sources de celui que certains officiels libanais appellent le « renard allemand » s’avèrent pour le moins biaisées ou douteuses : journalistes arabes réputés pour leur sentiments anti-syriens, témoins voulant garder l’anonymat parce qu’ils auraient peur de représailles. D’autres affirment qu’en 2003 Mehlis aurait reçu  80 000 dollars de la CIA et  de l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee). Les débuts de Mehlis au service des Etats-Unis remontent à la condamnation de la Libye à plusieurs attentats en 1986. Les mauvaises langues affirment aujourd’hui que les preuves avancées par Mehlis étaient en grande partie de faux telex fabriqués par le Mossad ou autres pièces forgées par la CIA. Et pourquoi suivre dans cette enquête uniquement la piste syrienne et ne pas fureter dans d’autres tanières ? Par exemple celle de Nagi Najjar, chef du « Gouvernement Libanais en Exil » à Jérusalem, qui affirme que Ariel Sharon n’était pas impliqué dans les massacres de Sabra et Shatila. Sur son site Internet qui arbore le drapeau israélien il déclare : » Nous, peuple du Liban Libre, remercions Ariel Sharon pour les actions qu’il a entreprises pour chasser les Syriens de notre pays ». Fin décembre, Khaddam, l’ancien ministre démissionnaire des affaires étrangères de Syrie a d’ailleurs, dans une déclaration fracassante mais qui a l’air d’une revanche[ii], accusé à côté du général Ghazalé de Syrie, le président Assad et l’actuel président du Liban Emile Lahoud[iii]. En février 2005, deux jours après l’assassinat de Hariri, Khaddam avait par contre accusé les Israéliens de l’attentat[iv]. Il avait sans doute raison, car en juin 2006 on a pu identifier comme faisant partie d’un réseau d’espionnage israélien au Liban Hussein Khattab, frère du sheik Jamal Khattab que GW Bush avait déclaré en 2001 faire partie d’AlQueida. Etrange qu’on trouve toujours le Mossad dans les parages des terroristes islamistes. C’est également le cas pour les attentats de 1992 et 1992 à Buenos-Aires. La justice de ce pays a démontré que l’ambassade et les immeubles avaient été démolis, non pas par une voiture piégée des Islamistes mais par des charges placées à l’intérieur même de bâtiments. Les Etats-Unis ont depuis une décennie joué au chat et à la souris avec la Syrie. Récemment encore les prisons syriennes ont été utilisées pour torturer des prisonniers récalcitrants. En 1991 la syrie avait été rayée momentanément de la liste des Etats « méchants » lorsqu’elle avait soutenu l’opération « Tempête du Désert ».  En 2001 elle avait pu exporter du pétrole irakien par ses pipelines, parce qu’elle avait fourni des renseignements sur El Quaida. L’agressivité des Etats-Unis contre la Syrie s’est de nouveau manifestée et concrétisée  par le « Syria Accountability and Lebanese Sovereignity Restoration Act (Loi 108-175) voté par le Congrès en décembre 2003.  Cette loi ne vise rien moins que de dicter sa politique à l’Etat syrien.  Le diktat est assorti de sanctions immédiates en cas de non application par la Syrie. Tout récemment les avoirs de Syriens déposés dans des banques américaines ont été bloqués, notamment ceux du général Asef Shawkat[v].  Mais comment expliquer cette hargne contre le Syrie :           Elle n’a pas d’armes de destruction massive comme l’Irak         Elle n’a pas de programme nucléaire         La Syrie ne dispose pas d’importantes réserves de pétrole          La Syrie n’était pas impliquée dans les attentats du 11 septembre         La Syrie a toujours été ennemie des fondamentalistes et de El Quaida.  Est-elle le résultat de manipulations de lobbyistes américains ? On vient d’apprendre qu’Abramoff qui en janvier a été mis en accusation pour escroquerie et corruption était fortement lié au Parti Syrien de la Réforme (RPS) de Farid Ghadri dont les bureaux se trouvent dans l’avenue de Pennsylvanie à Washington. Les Etats-Unis auraient-ils l’intention de mettre en place à Damas avec Ghadri et Khaddam un gouvernement à la solde comme ils l’ont fait à Bagdad avec Chalabi et Allawi ou à Kaboul avec Karzai. C’est programmer un désastre parce que Ghadri et Khaddam sont aujourd’hui considérés unanimement comme des rénégats par les Syriens. Ne faudrait-il pas également aller investiguer dans les arcanes du gouvernement et de l’armée israélienne. Yuval Steinetz, chef du Comité de Défense et des Affaires Etrangères de la Knesset n’a-t-il pas déclaré : » Il est clairement dans l’intérêt d’Israël de renverser la dynastie des Assad ». Et cela parce que les Assad n’ont jamais accepté l’occupation Golan par Israël. Un régime installé par Washington serait plus conciliant. Dans le contexte de la déconfiture de Mehlis, il est normal que Israël essaye de rallumer l’intérêt des media pour la Syrie. Le ministre de la défense Shaul Mofaz affirme qu’il disposerait d’éléments qui prouvent que la Syrie a organisé l’attentat et que l’Iran l’a financé[vi],  mais on sait également que l’Israël avait infiltré au Liban plusieurs espions et trouble fête. L’un d’eux, Mahmoud Rafea fut pris en flagrant délit dans l’attentat contre les frères Majzoub. Mahmoud Rafea qui fût entraîné en Israël a confessé avoir placé des bombes à plusieurs endroits au Liban, distribué de faux passeports, de l’équipement électronique de surveillance. 

On sait aujourd’hui que les Etats-Unis et Israël ne tenaient pas à ce que Rafic Hariri dirige la campagne électorale aux prochaines élections législatives au Liban parce qu’il avait la réputation d’être un pro-palestinien indécrottable. « Un Etat palestinien avec Jérusalem comme capitale est le droit du peuple palestinien » avait-il déclaré au quotidien libanais Daily Star le 15 décembre 2004. De telles affirmations peuvent signer un arrêt de mort.

Ce qui parait certain aujourd’hui c’est que certaines des manifestations qui ont eu lieu à Beyrouth après l’assassinat de Hariri étaient orchestrées et financées par l’ambassade des Etats-Unis. Dans les années 50 l’ambassade des Etats-Unis avait déjà financé la campagne électorale du président maronite Chamoun[vii] et vendu des armes à son fils Dany, posant ainsi les premiers jalons d’une guerre civile[viii].

 Etrange également qu’on s’acharne à vouloir une enquête internationales sur les attentats au Liban alors que ce n’est pas le cas pour d’autres attentats (Allende, Sadat, Yushchenko) ou encore que les meurtres commis  par le régime de Damas contre des centaines d’opposants au régime en Syrie sont ignorés. Mehlis a démissionné de façon inattendue à la mi-décembre. John Bolton, l’ambassadeur des Etats-Unis aux Nations-Unies, avait fort insisté pour qu’il reste. Son remplaçant, le Belge Serge Brammertz, attaquera probablement le dossier de manière différente. Il a déjà défini de nouvelles règles de conduite pour ses enquêteurs[ix]. Les attentats du Liban risquent de ramener la guerre civile dans un pays qui grâce à la présence syrienne a pu vivre en paix intérieure pendant plusieurs décennies. Rappelons que c’est George Bush avait accepté l’occupation du Liban par la Syrie en 1990 à condition que ce pays participe à l‘opération « Desert Storm ».  En Syrie, aujourd’hui, tout un peuple descend dans la rue et se met derrière son président : intellectuels, jeunes, opposants, étudiants. Sur de grands transparents au centre de Damas on peut lire : « Monsieur Bush, nous préférons notre démocratie à la vôtre ». Les essais des Etats-Unis de déstabiliser la Syrie se retournent contre eux. Les Syriens ont en effet peur d’être entraînés dans une guerre comme celle de l’Irak et à des luttes fratricides entre communautés religieuses. Car même si leur président n’est pas le champion de la démocratie, il permet néanmoins aux Syriens de voyager à l’étranger et son régime est loin des dictatures théocratiques comme celle soutenue par les Etats-Unis en Arabie Saoudite ou encore celle des ayatollahs en Irak. Pierre Lutgen 


[i] P Prier, Le Figaro, 19 décembre 2005.

[ii] Zvi Bar’el, Haaretz, 1 janvier 2006

[iii] Le Monde, 31 décembre 2005

[iv] USA Today, Feb 16, 2005.

[v] Los Angeles Times, jan 19, 2006

[vi] Neue Zürcher Zeitung, 20 Januar 2006.

[vii] Said Aburish, “A brutal Friendship”.

[viii] William Crane Eveland (ancien officier CIA) dans « The Ropes of Sand »

[ix] M Mielke, Die Welt, 20 Dezember 2005.


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