Mimétisme et culture

 Mais il y a tous ces esprits moutons, qui admirent sur parole et s’échauffent par imitationHenri Taine 1835 C’est  une expérience presque journalière  que de s’apercevoir que nous pensons et disons à peu près tous la même chose au même moment. Ces convergences sont si nombreuses, si fluctuantes et parfois si énigmatiques, qu’un pourrait passer sa vie à les dénombrer, à les observer et à tenter de leur donner une raison. Le mimétisme est un comportement humain naturel et inévitable, et en fin de compte un peu effrayant. Comme dit R.L. Stevenson dans son livre La Route de Silverado : » Mais aussi bien est-ce dans toutes les classes de la société que l’on voit des gens faire preuve d’un semblable appétit pour les divers potins qui remplissent les journaux. Combien de fois ne m’est-il pas arrivé de passer un numéro de journal à un ami, pour le voir se plonger longuement dans un véritable exercice de déchiffrage, arborant pour l’occasion un air tout ensemble reposé et solennel ». 

Quand on regarde les écrits scientifiques d’une époque donnée, on est frappé de découvrir que tout le monde parle des mêmes objets et en dit à peu près la même chose. Cela vaut aussi pour les artistes. Il suffit pour s’en persuader, d’écouter divers morceaux de musique baroque qui présentent tous un petit air de famille. Ou de visiter un musée pour constater qu’au XVIe siècle tous les peintres hollandais peignent le même paysage. Toutes les voitures américaines des années 50 se ressemblaient avec leurs sculpturaux museaux, leurs calandres rutilantes de chromes et leurs ailerons en formes d’empennages de jets ou de requins. De la même époque date l’architecture en boîtes d’allumettes grises qui a enlaidi nos villes.

 Chaque époque a ses lieux communs, comme chaque époque a ses modes.Un autre phénomène courant des sociétés c’est celui des faux débats : sur le moment incontournables, sur lesquels s’accumulent en un rien de temps les déclarations, opinions,  tribunes, avis d’experts, polémiques, cris, fureurs et insultes et qui s’avèrent après aussi inconsistants que le « Waldsterben » (dépérissement des forêts) L’idéologie d’une société ou d’un groupe de pression, la plupart du temps est dupe du caractère arbitraire de sa vision des choses. Elle mêle ce qu’elle voit à ce qu’elle croit. Elle prend alors son système d’interprétation pour la réalité du monde. Elle érige des modes de vie hérités d’une histoire en normes d’existence universelles auxquelles doivent se conformer tous les individus »normaux ».  La situation est encore plus perverse dans les sociétés qui n’ont pas de racines et qui veulent s’en créer. L’Amérique fut façonnée par des immigrés arrachés à leurs racines, donc à leur histoire. Leurs descendants restent affamés d’une identité. Ils projettent leur silhouette dans la figure manichéenne du Bien et du Mal, désirent se faire homologuer sur toute la planète, comme contrôleurs moraux, militaires et économiques, jusque dans les bureaux de la Maison Blanche. En fait, dans n’importe quelle société naissent ces innombrables slogans clamant que tous les êtres normaux font comme cela ou devraient faire comme cela, qu’il faut mimer tel grand dogme ou mythe. Vous êtes donc asocial et archaïque quand vous ne vous soumettez pas à la loi du grand nombre. Vous n’êtes pas politiquement correct. Comme disait Charles McKay en 1842 : » Les hommes se comportent de manière grégaire, ils paniquent comme les troupeaux de vaches ». Et il est difficile de sortir d’un troupeau. Ce qui est plus grave, c’est la méchanceté du collectif. Quand l’homme est en masse, il peut se déchaîner. Et il fera aux autres le mal qu’il réfrène quand il est seul, par crainte ou par honte. Cette méchanceté collective qui tend spontanément à ne rien respecter coïncide avec l’imbécillité collective. Le même homme qui peut être raffiné, intelligent, cultivé, devient un imbécile quand il est pris dans un mouvement de masse : Heidegger et le nazisme, Sartre et le communisme stalinien. Des milliers d’hommes peuvent s’engouffrer comme dans un entonnoir pour des causes absurdes comme le protocole de Kyoto. Des cultures en béton Un changement culturel décrété a souvent des conséquences négatives. Les lois Auroux de 1982 en France visaient à rendre obligatoire, dans les entreprises d’une certaine taille, l’organisation de réunions d’expression des salariés. Or, un recul de quelques années a montré que cette obligation n’a guère été suivie d’effet. De même que l’obligation décrétée en 2002 de décrire les activités sociales de l’entreprise dans les rapports annuels. Si vous voulez promouvoir un changement en mettant l’accent sur les défauts et les dysfonctionnements et cherchez en premier lieu à les éliminer, vous avez toutes les chances d’activer les résistances de ce système et de le renforcer alors dans ses dysfonctionnements. Il vaut mieux essayer de détecter les fonctions utiles dans le système pour ensuite les exploiter dans la conduite du changement. Sinon arrive ce qui arrive à beaucoup de nos concitoyens : les pieds sur les pédales d’une voiture climatisée du XXI° siècle et la tête dans les brumes du XIX°. Ou encore une Révolution culturelle sanglante à la chinoise, ou un retour de flamme islamiste dans les pays arabes. Comme disait Paul Watzlawick dans son ouvrage « Les cheveux du baron de Münchhausen » : « C’est moins l’absence de moyens intellectuels et techniques qui fait obstacle à notre manière de penser et d’agir que l’énorme poids des traditions et des tabous, des idées acquises et des dogmes intouchables ». La volonté systématique dans certaines catégories socio-professionnelles  de conserver coûte que coûte des avantages acquis peut freiner l’évolution d’une profession et conduire paradoxalement à son déclin.  L’homme est sans doute l’être vivant le plus doué pour imiter. De ce fait il est aussi le plus susceptible à l’infection épidémique par l’un des fléaux de l’humanité, le virus de l’idéologie, de la reproduction des archétypes. L’éducation repose sur le sens de l’imitation. Certes l’apprentissage des connaissances est essentiel. Mais il faut aussi apprendre aux jeunes à  douter. Familiariser les jeunes avec la légitimité du doute, leur faire prendre conscience de la nécessité du scepticisme et de la contestation. Notre époque entrera sans doute dans l’histoire comme étant celle ayant accumulé le plus de mythes, de frayeurs, de fausses affirmations scientifiques qu’il est difficile de remettre en question. Essayez un peu de dire que vous ne croyez pas à la toxicité du DDT , des nitrates, de la dioxine, des PCB, aux effets nocifs des téléphones portables, au réchauffement climatique, au trou d’ozone ! Les scientifiques qui se sont battus toute leur vie pour prouver le bien fondé d’une théorie et qui ont eu de substantiels subsides pour financer cette recherche y croient finalement avec entêtement. Leur situation n’est pas sans évoquer celle des ouvriers devenus cadres permanents du parti communiste et qui ont voulu le quitter. Après dix ou vingt ans de parti, quel patron est prêt à embaucher un ouvrier dont le curriculum vitae contient cette référence ? Une fois intégré à la hiérarchie du parti, l’ancien ouvrier ne peut plus s’en désolidariser. Pour vivre et faire vivre les siens, il doit soutenir indéfectiblement la ligne du parti.  La situation était semblable pour la communauté chrétienne primitive qui avait mis en place une sorte de proto-communisme. Le croyant ne pouvait plus en sortir parce qu’il avait fait don de tous ses biens. Il avait souvent rompu tous les liens avec sa famille. Les partisans de Jésus se trouvaient dans une nasse. Une situation similaire existe pour les colons juifs en territoires palestiniens. Leur terrain, leur maison, leur installation a été payée par la communauté sioniste américaine et ils ne peuvent plus se dégager de ce lien. Ils deviennent incapables de franchir les frontières réelles ou imaginaires de ce ghetto auto-construit qui est caractérisé par la solidarité absolue entre ces membres et la diabolisation de ceux qui vivent à l’extérieur.Le peuple allemand à la période du national-socialisme s’était fourvoyé dans une hystérie collective. Tous les évêques catholiques faisaient réciter des prières pour le Führer et la Wehrmacht et célébraient des actions de grâce après les attentats manqués. A part lors de cataclysmes, les traditions ne peuvent pas être changées simultanément en une génération, mais progressivement dans la succession d’une génération à l’autre. Nous aimons nous figurer en sujets libres, esprits se choisissant leur culture à partir d’une table rase. La culture participe de cette transmission entre générations, et pour cette raison résiste bien aux unifications. Il ne faut cependant jamais définir la culture d’un peuple comme quelque chose de fixe. Une culture qui stagne est une culture morte. Et vouloir maintenir de force les minorités ethniques de l’Amazone ou de l’Afrique dans leurs traditions culturelles surannées c’est leur rendre un mauvais service.Pour Esther Benbassa, universitaire juive d’origine turque, l’intellectuel est celui qui, loin de s’enclore dans un système de pensée, s’engage dans une lutte citoyenne au nom de la pluraité des idées, des cultures, des genres.  A certains moments surgissent dans l’histoire de l’humanité des hommes ou des femmes qui bouleversent tout : Socrate, Luther, Gandhi, Erasme, Jésus. Mais eux aussi sont des enfants de leur époque et même les grandes découvertes ou innovations sont filles de leur siècle. La théorie de Darwin s’appuie sur le malthusianisme et les impacts sociaux de l’industrialisation du XIXe siècle. Le Nouveau Testament est éminemment subversif. Les formulations sont souvent antagonistes, unissant deux vérités qui sont contraires. Il n’y a jamais une vérité unitaire enchaînée logiquement, déduite d’une autre vérité. Il n’y a pas de logique dans la Révélation biblique. La pauvreté en esprit que Jésus recommande n’a rien à voir avec la débilité mentale. Il s’agit plutôt d’une pauvreté intérieure qui se décharge de ses idées, conceptions, dogmes, préjugés et fausses certitudes. Mais le franc-parler des évangiles a été remplacé par la langue de bois et la langue de buis. Il a fallu des siècles de lutte pour libérer la science des contraintes imposées par certains dogmes religieux. Mais cette liberté était de toute durée : les écolos et les politiciens n’ont pas tardé à en faire un instrument à leur service Les mots d’époque Le langage et la pensée, comme les arts et le vêtement, obéissent à des engouements collectifs qui se succèdent. Une langue n’est jamais stationnaire, quoiqu’en pense l’Académie Française. Les mots d’une époque sont comme les scories de la culture qui nous entoure. Ils font irruption à l’insu de notre raison, comme s’ils nous tombaient littéralement de la bouche. On peut même les utiliser pour voir à quelle époque remonte tel ou tel texte ou article dont nous ignorons la provenance. Prenons l’exemple des mots utilisés pour désigner quelque chose qui sort de l’ordinaire. Ce qu’on appelait snob avant 1830 devint en 1840 à la grande vague romantique stupéfiant, abyssal, pyramidal ou dantesque. Les symbolistes de la fin du XIX° siècle mettaient du pervers et du mystique partout.  En 1920 cela devint moderne et juste avant la guerre épatant. Les annéees 50 furent formi-formi-formidables et dans les réclames l’extra faisait fureur. Dans les années 80 il fallait être branché ou in, et aujourd’hui tout est jubilatoire. Du délire, quoi !. Chaque époque dessine ainsi, au travers des mots dont elle promeut ou au contraire dissuade l’usage, qu’elle valorise ou dévalue, qu’elle marque de son fer moral, une sorte de plus petit discours commun recommandé, voire plus ou moins obligé, à partir duquel et seulement duquel nous avons le droit d’exercer notre si belle autonomie de jugement et de pensée. Un mécanisme qui a d’autant plus de force que nous nous en croyons affranchis. Une tribu comme une classe sociale se constitue au travers d’un langage. Celui-ci conditionne fortement la manière même de penser et de réagir. On peut même dire que parfois le langage pense pour nous, à notre place. Il détermine notre vision du monde, nous impose des œillères. Le langage politically correct n’est pas un travers dont il faut rire, mais une tentative de prise de pouvoir à l’aide de la langue. La puissance des significations enfouies dans les mots ne se limite pas au langage politique, mais infecte toutes les sciences, humaines et naturelles. L’utilisation abusive des mots tels que démocratie, liberté, développement durable les dénue de sens et bloque tout débat. Celui qui sans doute avait le mieux compris l’influence de la langue et des mots sur la pensée était Georges Orwell. Dans 1984 il décrit une nouvelle langue newspeak inventée par le régime ne comportant qu’un nombre très réduit de mots. Car le fait de pouvoir choisir ses mots constitue un danger pour un projet totalitaire absolu. Le processus destructif mis en œuvre par newspeak va exactement à l’encontre du cours normal de l’histoire d’une langue ou de la constitution progressive d’une civilisation. Ainsi par exemple, tous les mots en relation avec honneur, justice, démocratie, liberté, science, religion, moralité sont remplacés par un seul mot penséecrime (crimethink). Il s’agit non seulement d’empêcher de réfléchir avant de penser, d’empêcher de réfléchir en parlant. Le langage de l’homme devient le caquetage d’un canard.La pensée influe sur le langage, et le langage influe sur la pensée ; une situation circulaire et vertigineuse. Une pétrification de la langue devient une pétrification de la pensée. Il en est bien ainsi de la « langue de bois » des régimes totalitaires et de la langue scientifico-religieuse des « experts » du climat où des termes tels que inévitable, inexorable,réaliste, sérieux, hautement probable et surtout générations futures reviennent sans cesse. C’est comme un virus qui se propage par contamination  et bloque les neurones. Car par l’utilisation répétitive de certains mots on essaie de nous manipuler, de nous influencer et de nous transformer. Il en est ainsi par exemple de l’emploi des qualificatifs fondamentaliste ou radical  qui sont inévitablement accolés à Hamas dans tous les communiqués parlés ou écrits. Rien n’est innocent dans cette approche. Humboldt le grand voyageur avait déjà écrit dans son opus magnum : » La langue des peuples est leur esprit et leur esprit est leur langue ». Le langage est le don exclusif de l’homme ; il est le sceau de son être : libérateur ou propre à jeter la confusion, ouvre des horizons ou retient prisonnier, il est à la fois une bénédiction et une menace. Cerveau gauche, cerveau droit. Une des découvertes les plus importantes des années 70 fût sans doute la différence de fonctionnement entre hémisphère droit et gauche du cerveau humain. Lucien Israël dans le livre qui traite de ce sujet montre que la culture occidentale est très hémisphère gauche, comme celle des Sumériens et des Chinois. Toutes ont su  acquérir des savoirs théoriques et pratiques très importants et  maîtriser l’environnement au profit des hommes.Dans les sociétés traditionnelles des Africains ou des Indiens d’Amérique qui ont gardé un contact plus étroit avec la nature c’est l’hémisphère droit qui prédomine. Ces cultures ont  des langues d’une extrême complexité et d’une précision inouïe mais n’ont pas développé des technologies avancées. Se pose donc le problème de savoir dans quelle mesure notre langue maternelle influence notre pensée. Plusieurs scientifiques (Levi-Strauss, Wittgenstein, Whorf, Pinker) se posent la question : » Ma langue ne serait elle pas une prison ». Quand le petit enfant apprend une langue il essaie de copier ses parents et ses voisins. Ce n’est pas l’homme qui façonne le langage, mais le langage qui façonne l’homme. La masse neuronique est surnuméraire au départ de la vie et l’excédent disparaîtra. Mais les connexions entre neurones ne sont pas encore établies. Un branchement sur l’extérieur est nécessaire . L’être humain ne peut se développer en dehors du langage et de la culture. Les enfants-loup en sont une frappante preuve. Non seulement le vocabulaire et la grammaire d’une langue jouent un rôle, mais également les phonèmes. Les voyelles sont perçues par les deux hémisphères, alors que les consonnes ne le sont que le gauche. Chez les Japonais, dont la langue voyellise très fort Tsunoda a observé une hémidominance à droite. Ce n’est pas le cas pour les Japonais nés en Europe et dont la langue maternelle n’est pas le japonais La question que tout cela entraîne est de savoir dans quelle mesure nous pouvons avoir des visions indépendantes de notre langue maternelle. La langue organise un classement du monde que nous avons difficile à remettre en question, car on ne peut penser qu’avec la langue. Nous sommes enfermés dans une grille linguistique de perception. Les allant de soi forment ce que nous partageons avec nos semblables, sans être conscients que nous nous alignons sur les autres. Et la vision du monde que ce consensus génère peut devenir complètement obscur pour d’autres époques ou cultures. Il en ainsi des livres morts dont plus rien ne s’échappe quand nous les ouvrons, qui ne nous parlent plus et sont même parfois à la lecture incompréhensibles.  Alors, combattre les idées reçues et les allant de soi, essayer de se faire une opinion personnelle n’est pas seulement une forme de snobisme. Cela devient une nécessité, une urgence. Aller contre la logique de notre langage et des valeurs, mythes et contraintes qu’elle véhicule, pour la perturber, la tordre, la désarticuler, afin de desserrer ses filets et faire apparaître entre ses mailles un espace, un coin de ciel bleu entre les nuages, où nous pouvons nous engouffrer, voilà la vraie vocation des hérétiques.  

Pierre LutgenGradué en sciences sociales    


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