Palestiniens de Colombie

Les Palestiniens de Colombie, une minorité ignorée. 

Je viens de lire le livre fascinant de Pilar Vargas « Los árabes en Colombia », ed. Planeta.  Comme toute  autre nation, les Colombiens croient qu’ils sont une nation homogène où vivent des personnes d’une même race et d’une même religion, parlant la même langue. De tels mythes sont en train de s’effriter partout dans le monde, et plus spécifiquement en Colombie où on réalise qu’avant l’arrivée des Espagnols le territoire de la Colombie était habité par d’innombrables peuples différents de par leur langue, leur religion et leur culture. Sans oublier que la plupart des Espagnols immigrés en Colombie étaient d’origine maghrébine ou juive. S’y ajoutèrent les esclaves noirs de Guinée, du Congo ou ailleurs. Et au début du XX° siècle un contingent d’immigrés du Levant. 

Leur présence a été longtemps refoulée dans le domaine social, culturel et surtout mental. Le livre se base sur une recherche fouillée dans la presse colombienne de cette époque La plupart des Levantins avaient débarqué sur la côte colombienne des Caraïbes à Carthagène ou Baranquilla. Le motif de leur émigration était généralement lié aux difficultés économiques que vivait la région syrienne à la fin de l’empire ottoman, à la première guerre mondiale qui avait été meurtrière dans le région, aux troubles et révoltes suite au partage honteux du Moyen-Orient entre Français et Anglais et plus tard à l’expulsion des Palestiniens de leurs terres par le immigrants juifs. En Colombie les Palestiniens étaient confrontés à des préjugés de toute sorte. La religion catholique était considérée comme seule vraie, le modèle social et familial hispanique comme seul moralement valable. Mais ce sont surtout les théories eugénistes de la première moitié du siècle passé qui ont joué un rôle prédominant. Ces idées étaient nées en Amérique du Nord. La communauté anglo-saxonne était prise de panique devant les vagues d’immigrants catholiques de Pologne et de Luxembourg, de Japonais et d’Arabes. La même réaction eut lieu en Colombie où le quotidien El Espectador du 28 avril 1920 écrivait : » Notre race est déjà avilie par les nombreux éléments indigènes, africains. Suivons l’exemple des Etats-Unis et interdisons l’entrée des Juifs. Les Chinois et les Japonais dans tous les cas doivent être bannis. Nous importons des vaches de races supérieures d’Europe et en même temps nous ferions entrer dans nos veines du sang arabe ».

Qu’ils soient Syriens, Libanais ou Palestiniens, ils étaient tous des citoyens de troisième zone. Ce qui irritait le plus les immigrés du Levant c’est qu’on les appelle Turcs. C’était  dû au fait qu’ils venaient de l’ancien empire ottoman. Ce qui déprimait les Palestiniens est qu’ils ne pouvaient pas retourner dans leur pays. Les Anglais qui occupaient le pays interdisaient ce retour, un peu comme les Israéliens le font aujourd’hui. Telle est par exemple l’histoire de Said Isa Zarrouk qui après dix ans d’efforts pour aller revoir ses parents reçoit en 1942 du consulat un passeport écrit en anglais, arabe et hébreu. Les immigrés palestiniens étaient obligés de suivre de loin ce qui se passait chez eux ; les Anglais chassent les Turcs et puis les Juifs  chassent les Anglais.

Mais au fil des années les Palestiniens avaient trouvé leur place dans la société colombienne, et même dans la bonne société. Et les journaux (El Tiempo) commencent à prendre leur défense : » La Palestine est peuplée d’une des races les plus nobles de la terre. Que d’hommes admirables  proviennent de cette région qui va d’Alep à Jérusalem. Jésus Christ est compatriote de ces Palestiniens que certains attaquent sans fondement. Une race vigoureuse, laborieuse, intelligente, courageuse, énergique ; leurs détracteurs feraient mieux de les imiter« .

En 1946 le Levantin Gabriel Turbay faillit devenir Président de la République, à quelques voix près.

Il faut se rappeler également que la Colombie fut un des seuls pays à prendre la défense des Palestiniens lors de la création de l’Etat d’Israël en 1948. Le président Lopez dans son discours aux Nations-Unies déclarait qu’il était injuste qu’une minorité déplace une autre de ses terres. Que ce serait une source de conflits sans fin. Que cet Etat deviendrait ingouvernable et ne pourrait survivre que grâce au soutien de nations étrangères. Quelle prémonition!

 Pierre Lutgen


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