Pourquoi a-t-on construit des cathédrales?

 La foi, qui ne doute de rien, a écrit les premières strophes de tous les grands poèmes de pierre ; la raison, qui doute de tout, n’a pas osé les achever.Théophile Gauthier 

La seconde moitié du Moyen-Age, surtout le treizième siècle, était une période fantastique. C’était une époque variée, gaie et colorée. La naissance de l’amour courtois conduisait à l’émancipation de la femme C’était un siècle de renaissance à beaucoup plus de titres que la soit-disante Renaissance avec majuscule. Le Moyen-Age croyait encore que la terre tournait autour du soleil et qu’il pouvait y avoir plusieurs planètes habitées. La Renaissance réduisait Galilée au silence et Giordano Bruno en cendres pour les mêmes opinions. L’Inquisition a été inventée à la Renaissance et le plupart des sorcières ont été brûlées au 17° siècle.

Il est presque incroyable qu’entre 1100 et 1300 une vingtaine de cathédrales se sont élevées en Ile de France, dans une campagne à peine défrichée.

Le douzième siècle était caractérisé par un climat chaud en France et par une explosion démographique. L’économie de l’Ile de France était très florissante. Tout le commerce entre l’Italie et les pays du Nord passait par là ; les routes maritimes entre la Méditerrannée et les Pays-Bas n’étaient pas encore ouvertes. L’argent et la main d’oeuvre ne manquaient donc pas. Une preuve tangible du fait qu’il faisait sans doute plus chaud au Moyen-Âge que maintenant, est qu’on construisait les cathédrales toutes en hauteur. Serait-ce pour créer une certaine ventilation, assurer de la fraîcheur et attirer les fidèles.

Au douzième siècle on a également fait un grand nombre d’inventions et de perfectionnements techniques qui ont rendu possible cet essor économique : les moulins hydrauliques, les moulins éoliens à pivot central, les engrenages et l’arbre à came, le collier d’épaule et les sabots pour le cheval, l’horloge mécanique, le papier, les lunettes. Vers 1270, longtemps avant Jules Verne, Roger Bacon promettait aux Princes des « miroirs exterminateurs », des « chars sous-marins », des « vaisseaux-volants ». 

Mais ceci n’explique pas pourquoi il y a eu cette explosion architecturale, pourquoi une vingtaine de cathédrales se sont élevées autour de masures en bois, dans de petites agglomérations boueuses. Pourquoi la France a charrié dans cette période plus de pierres que l’époque des pharaons ?

Tout a commencé en 1120 avec les rénovations de style entreprises par le prélat Suger à l’église de Saint Germain des Prés. Jusque là, l’art roman avait été un art lourd, sombre et sobre. Le poids des voûtes retombait sur toute la longueur des murs de l’édifice. Avec les ogives, arcs se croisant au sommet de la voûte, le poids retombe exclusivement sur les piliers, libérant totalement les parois de l’asservissement des charges de l’édifice et permettant l’ouverture de grandes baies. L’église construite par Suger était lumineuse, rythmée. C’est elle qui a servi de catalyseur pour la construction d’autres cathédrales gothiques.

Mais ce n’était pas suffisant. D’autres évènements se sont passés au même moment. La reconquête partielle de l’Espagne avait ramené en chrétienté non seulement les textes des anciens grecs, mais aussi ceux des scientifiques arabes. Ces textes ont bouleversé une Europe culturellement attardée après les invasions barbares du cinquième et du dixième siècle. Ils ont également apporté des éléments de géométrie et d’architecture qui rendaient possible une maçonnerie plus légère.

C’est dans la Mésopotamie du huitième siècle qu’on trouve les premiers monuments utilisant la croisée d’ogives et la clef de voûte. L’arc brisé se trouve à la mosquée d’el-Aqsa à Jérusalem et à la mosquée d’Ibn Tulun au Caire. Les méchantes langues disent même que les anglais ont été  les premiers à copier cette innovation technique et à l’utiliser dans la cathédrale de Durham (mais à ce moment l’Angleterre avait été conquise par les Normands). C’est d’ailleurs drôle que l’on parle d’art « gothique ». C’est un terme inventé par la Renaissance italienne pour parler avec mépris de cet art assez original qui n’était pas une photocopie des temples grecs ou romains.

Durant la Renaissance et encore dans la société industrielle du XIXe siècle  la cathédrale gothique apparaissait comme une incongruité architecturale. Mais elle redevient tout à fait cohérente et fonctionnelle si on la met dans le contexte de la société chrétienne occidentale de son époque. Son objectif n^était pas de permettre à chacun d’exprimer sa personnalité, mais d’offrir à l’ensemble des hommes une approche de l’Invisible par le Visible, un évangile de pierres.

A la même époque il y a eu les croisades (qui étaient plutôt des razzias dévastant les pays entre Vienne et Jérusalem). Ainsi les croisés sortis de nos campagnes se sont emparés de Byzance en 1200 ils ont trouvé une ville resplendissante, des églises pleines d’images, de statues et de reliquaires dorés. Il en ont rapporté de grandes quantités dans nos contrées. C’était un premier élément d’émulation.

Les villes enrichies par le commerce essayaient de se dégager de l’emprise des seigneurs féodaux. Il y avait entre elles une compétition pour mettre en évidence, non seulement leur richesse, mais également pour affirmer par une grande construction leur indépendance du château fort de la colline voisine. C’était un deuxième élément d’émulation.

Mais il y a un troisième élément plus important. Jusqu’en 1200 la religion chrétienne avait été pour les Ostrogoths, les Wisigoths, les Francs et les Normands de nos régions une religion à mythes qu’on leur avait imposée à coups d’épée. Dieu le Père avait remplacé Wotan et le Christ était toujours représenté comme un Dieu majestueux, hiératique, distant. Mais arrivant en Palestine ils découvrent l’endroit où cet homme a parlé avec la samaritaine, où il est allé à la pèche avec Pierre, où il a prononcé son sermon sur la montagne, où il a été torturé comme agitateur. Soudain l’Evangile devient pour eux une réalité concrète, les touche et les bouleverse. De retour en Europe, ils créent un mouvement de rénovation et d’enthousiasme religieux. Comme l’écrit en 1144 l’abbé Haimon de Normandie : «  Rois, princes et puissants de ce monde, hommes et femmes de toute naissance, passèrent des sangles autour de leurs nuques gonflées d’orgueil et s’attelèrent aux chariots qu’à la façon des bêtes brutes ils traînèrent avec leur charge d’argile, de pierres, de poutres et autres choses nécessaires à bâtir les églises. »

Je pense que c’est là le facteur clef de cette explosion architecturale fantastique qui à Chartres. Reims, Bourges, Laon, Soissons, Paris, Beauvais, Amiens… a fait s’élancer dans le ciel ces monuments énormes, mais légers, pleins de rosaces et de vitraux. Il faudra attendre la tour Eiffel avant qu’on ne dépasse cette hauteur. La performance est d’autant plus étonnante qu’on oublie souvent que les architectes ne disposaient pas de fer pour leurs constructions (pas de clous, pas de béton armé) et qu’au XIIe siècle le bois de construction était devenu extrêmement rare après les déforestations massives des deux siècles antérieurs. Le transport des pierres sur un réseau de routes inexistant coûtait très cher. Mais lorsque les contraintes sont nombreuses et poussent à l’ingéniosité, lorsqu’il faut surmonter des problèmes de toutes sortes, mais aussi qu’un enthousiasme, une foi, une mystique, poussent à s’exprimer, à créer, à construire qu’une architecture véritable vient au jour, expression d’un milieu, d’une conjoncture et d’un peuple.

Si nous devions aujourd’hui construire les cathédrales des gothiques avec les moyens dont ils disposaient, avec les techniques qu’ils ont employées, nous ne le pourrions pas et nous ne l’oserions pas. Aucun bureau de contrôle technique ne nous le permettrait.

Nous l’avons dit plus haut. L’Ile de France était au treizième siècle le centre culturel et économique de l’Europe et du Monde. Sans argent la construction des cathédrales n’aurait certes pas été possible. Mais qu’elles se soient construites uniquement comme objet de prestige pour écouler cet argent me paraît simpliste.

Avec les nombreuses statues et les vitraux, les cathédrales étaient en même temps pour tout un peuple le livre d’images de ce renouveau religieux. Dans la cathédrale de Chartres vivent dix mille personnages de pierre ou de verre : hommes, femmes, enfants, saints, démons, anges. Dans cent septante quatre  fenêtres se découpent trois mille huit cent figures de la légende et de l’histoire, allant des rois aux cordonniers. C’est toute la France médiévale sous ses plus riches couleurs.  Le portail sud centre ses sept cent quatre-vingt-trois figures autour de Notre-Dame de Chartres. A son service apparaissent sur ce portail les sept arts libéraux – Pythagore pour la musique, Aristote pour la dialectique, Cicéron pour la rhétorique, Euclide pour la géométrie, Nicomaque pour l’arithmétique, Priscien pour la grammaire et Ptolémée pour l’astronomie. La sculpture gothique s’est affranchie nettement de l’architecture et a produit ses propres chefs d’oeuvres; les draperies sont aussi naturelles et harmonieuses que dans la plus belle statuaire grecque. A la façade principale de Reims, la sculpture gothique rend toute la gamme des émotions religieuses, depuis les ferveurs intenses mais voilées que reflètent les Vierges de l’Annonciation, jusqu’au rire un peu secret des anges, jusqu’à la noble franchise des deux femmes de la Visitation. Alors que l’art roman s’était complu dans le bestiaire, le gothique s’essaie au bonheur, se tourne vers les fleurs et vers les hommes. Le Christ hiératique et majestueux est remplacé par une représentation plus humaine. Les anges et les saints se mettent à sourire.

Dans la cathédrale on n’entrait pas seulement pour prier, les associations de métiers s’y rassemblaient, et la commune toute entière pour ses réunions civiles. Elles étaient un lieu de refuge dans les périodes troublées. Les morts trouvaient un lieu de repos à l’intérieur et à l’extérieur de la cathédrale. Jusqu’au temps des cathédrales, toute la culture et la science de l’Europe s’étaient cloîtrées dans les monastères et étaient la propriété des clercs. Autour des cathédrales se construisent des écoles et des universités accessibles aux laïcs. On lit les textes classiques des latins et des grecs, dont on se défiait dans les cloîtres.

L’élan gothique s’est malheureusement arrêté lorsque les autorités de l’Eglise commencèrent à s’inquiéter du foisonnement des idées. L’arrêt de l’évêque Etienne Tempier de Paris de Paris en 1277 condamna 219 erreurs et mit ainsi fin au progrès de la science, de la raison et à l’enthousiasme constructeur.

En plus  le 14° siècle est à la porte avec son climat désastreux, la peste noire et la guerre de Cent Ans.

Pierre Lutgen.


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