Pythagore, plus qu’un théorème

En 532 av J.C. débarquait à Crotone, dans le Sud de l’Italie,  un philosophe du nom de Pythagore chassé de l’île de Samos par le tyran Polycrate.

Un réfugié !

Crotone avait été fondée par des immigrants en provenance de Sparte. La ville venait de subir une défaite humiliante sur le champ de bataille contre la petite ville de Locri et était devenue la risée de toute la Grande Grèce, de Marseille au Pont Euxin. Les habitants de Crotone cherchaient une explication à cette défaite et étaient réceptifs aux idées nouvelles, surtout si elles leur promettaient d’éviter la répétition d’une telle humiliation.

Pythagore, le « beau Samien aux longs cheveux » avait derrière lui une vie mouvementée. A 18 ans il avait participé aux Jeux Olympiques et reporté toutes les compétitions de pugilat. Disciple de Thalès de Milet, il avait appris par cœur l’Iliade et l’Odyssée. De Samos il avait émigré en Phénicie puis vécu 22 ans en Egypte, ou`il avait appris les mathématiques. Emmené comme prisonnier en Mesopotamie après la conquête de l’Egypte, il y rencontra Zarathoustra et aurait même poussé jusqu’en Inde pour y rencontrer Bouddha.

Le 5° siècle av.J.C. était une période étrange où vivaient simultanément de très grands philosophes, de la Chine à la Grèce : Confucius, Bouddha, Zarathoustra, Platon.

Pythagore fut accueilli comme sauveur. Il proposait de créer une société où les hommes et les femmes retournaient à une éthique de la perfection, volontairement. On lui construisit une salle de conférences pour ses discours philosophiques et scientifiques. Tout le monde se dispute les faveurs d’écouter la parole de cet envoyé divin.

Il prêcha la tempérance et le goût de l’étude en complément aux exercices physiques où excellaient les Crotoniens.  Ceux-ci congédièrent leurs concubines et leurs éphèbes et les maisons closes furent fermées. Le rôle réservé aux femmes dépassait de loin ce qui se passait ailleurs dans le monde grec. Elles avaient le droit d’assister aux conférences et de devenir membres de l’ordre des citoyens parfaits créé par Pythagore. Cette congrégation, mi-religieuse, mi-politique, mi-scientifiques, était régie par une discipline très stricte. Il fallait assister pendant cinq ans aux conférences du maître avant de devenir membre. Les biens étaient mis en commun comme chez les premiers chrétiens[i], on vivait en communauté et les excédants servaient au soutien des pauvres et à l’entretien des temples. Cela ne voulait pas dire que tout plaisir était exclu. La sexualité qui impliquait la fidélité conjugale n’était nullement reprouvée.  Le vin était permis à table et lors des libations.

Les pythagoriciens étaient monothéistes et  croyaient à la réincarnation et à la vie dans l’au-delà. Ils n’acceptaient pas les croyances grecques populaires et auraient mis au grenier toutes les statues de saints chrétiens. L’essence de l’homme est semblable à l’essence divine qui a organisé l’univers. Le  but de la vie est donc de faire émerger cette nature divine en nous et progressivement de devenir dieu nous-mêmes (nous dirions saints). L’âme est immortelle ; elle a préexisté à la naissance de l’homme dans ce monde et elle lui survivra à sa mort. Le corps est une prison dans laquelle l’âme a été jetée pour être purifié.

Une étroite communauté liait les membres. Les liens d’amitié et de solidarité étaient d’autant plus étroits que le pythagorisme affirmait la parenté de tous les hommes et tous les êtres vivants. L’amitié pythagoricienne devint proverbiale dans l’Antiquité. Pythagore ne limitait pas cette fraternité à ces seuls disciples. Elle s’étendait aux étrangers, aux minorités, aux gens de langue et culture différente. Il demandait aux jeunes gens de ne pas répliquer à ceux qui vous injurient et se montrer fraternel envers leurs ennemis. Nulle part, à cette époque, on ne parlait du devoir d’essayer d’aimer ses ennemis. Il insiste sur la tolérance et la valeur de la liberté personnelle.

L’harmonie qui régnait entre religion et science, entre théorie et pratique, entre divinité et cosmos paraîtrait sans doute étrange et étonnante à des européens de la fin de ce deuxième millénaire où un fossé s’est creusé entre religion et science, entre mathématiques et philosophie. Pour Pythagore il n’était pas inconvenant de parler en même temps de ses découvertes dont le fameux théorème de l’hypoténuse,  l’irrationalité de √2,  la somme de 180° des angles d’un triangle et par ailleurs de la perfection du cosmos, de la musique des sphères  et de l’amour de toutes les créatures, comme St François. Les pythagoriciens étaient des guérisseurs ; ils employaient la médecine pour purger le corps et la musique pour purger l’âme.

Pythagore est l’auteur de la théorie des nombres, « les nombres sont les principes et les causes des choses ». Il semble bien en effet que Pythagore ait, sinon inventé, du moins systématisé l’arithmétique décimale, alors que la numérotation chaldéenne était sexagésimale.

Il ne se limite cependant pas à une spéculation arithmétique et géométrique, à laquelle l`âme immortelle resterait étrangère, mais applique l’arithmétique à l’harmonie de la musique et la prolonge en une épistémologie et une psychologie. Il insiste sur la sérénité comme préalable à toute réflexion valable. Avant de s’occuper de quoi que ce soit, il faut calmer ses émotions.

De nombreux  philosophes méditerranéens sont restés disciples de Pythagore jusqu’au 3° siècle lorsque le christianisme devint prédominant[ii]. Platon et Aristote ont été fortement influencés par Pythagore. Apprendre, c’est retrouver en soi-même la connaissance des Idées, c’est actualiser ce que l’on sait en puissance. Il existe dans l’univers une structure et un dynamisme organisateur qui procèdent avec une finalité. La nature est un livre déjà écrit , la seule tâche consiste à déchiffrer son langage.

Au 10° siècle un groupe islamique à Bassora se réclamait de la philosophie des nombres  de Pythagoras. La cabale juive se base également sur une mystique des nombres et les chrétiens du Moyen-Âge étaient fascinés par l’harmonie des nombres et de la géométrie, fascination qui se reflète dans l’architecture des cathédrales. On retrouve Pythagore sur un bas-relief de la cathédrale de Chartres.

Pour Pythagore la terre est sphérique et tourne sur-elle même autour du soleil et cela 20 siècles avant Copernic, Kepler et Galilée. Il croyait que la terre et toutes les étoiles tournaient autour d’une étoile centrale, dans une harmonie parfaite. Dommage que Ptolémée et St Augustin replongèrent le monde dans l’erreur de la terre plate pendant 2000 ans. Les savants de la Renaissance essayèrent de démontrer empiriquement l’harmonie des nombres dans

l’univers céleste et à trouver la musique des sphères.

Comme chez Pythagore, on trouve chez Thomas d’Aquin, Descartes, Spinoza et Kant la théologie mélangée aux mathématiques. De Platon à Hegel et Nietzsche on trouve dans l’histoire de la philosophie une nostalgie non dissimulée pour cette première communauté de penseurs contemplatifs et combatifs, à la fois philosophes et politiques, savants et religieux, soucieux de leur cité et de l’accueil des étrangers. Certains disent que l’ordre des pythagoriciens n’était pas sans analogie avec celui des Jésuites, ou celui aristocratique des officiers prussiens ou encore de l’ordre du Temple à ses débuts ou la franc maçonnerie.

Pythagore ne voulait pas qu’on l’appelle maître ou sage comme on le faisait pour Héraclite ou Thalès de Milet, mais uniquement ami de la sagesse « philo-sophe ». Il ne voulait convaincre que par sa façon de vivre, non par des interdits. La philosophie est née avec lui. Pythagore préconisait le détachement du monde pour apprendre à mieux le connaître, et à jeter ainsi un pont entre l’homme et Dieu.

Pythagore s’abstint volontairement d’écrire. Et ceci pour ne pas être lié par des mots écrits. Il devait sentir que «  la lettre tue et l’esprit vivifie », comme dira ensuite Saint Paul. Il voulait que sa pensée survive, au-delà de la mort corporelle, dans l’esprit de ses disciples. Mais ils ne devaient pas s’en tenir à ce que le maître avait dit, mais qu’au contraire ils étaient libres de développer ses paroles. Le Bouddha lui aussi fut un maître oral : il nous a laissé des prédications. Le Christ n’a écrit qu’une seule fois, sur le sable. Il nous a laissé des paraboles.

Hegel assimilait la légende de Pythagore et son itinéraire spirituel tel qu’on le racontait vers la fin du 1er siècle,  aux récits qui nous ont été faits de la vie du Christ : – la naissance, fondée sur la théorie de sa  double nature, divine et humaine, – la rencontre entre le jeune enfant et les savants, – le passage au désert et les purifications de Pythagore par Zarathoustra,- la pêche miraculeuse en Italie, – la création d’un groupe de disciples, – la mort dans la maison incendiée par ses ennemis. Pythagore comme Jésus n’a laissé aucun écrit.

Pierre  Lutgen,

 

Bachelier en philosophie thomiste.


[i] Jakob Burckhardt, Zum Leben geboren, Piper 1942.

[ii] Lucien Jerphagnon, Histoire de la pensée, Tallandier 1987.


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