Science, politique et environnement

Il a fallu des siècles de lutte pour libérer la science des contraintes imposées par certains dogmes religieux.Pierre Thuillier. 

Plutôt que d’apprendre aux enfants la mémorisation, l’école devrait leur apprendre à trouver la juste balance entre curiosité émerveillée et esprit critique.Carl Sagan Ubi dubium, ibi libertasCiceron Why should we subsidize intellectual curiosityRonald Reagan  

A aucune époque de l’histoire humaine, science et société ont été inséparables comme elles le sont aujourd’hui. La science imprègne nos pensées et nos sentiments.

La science pour Platon, Aristote et Descartes est déductive. On part de principes évidents et universels et on en déduit logiquement ou mathématiquement des conclusions également absolues. Le mépris des Grecs pour la science expérimentale était dû à leur dédain pour les activités manuelles et à leur manque de confiance dans les récits de voyageurs qui prétendaient avoir vu sur le terrain des choses incroyables plus en relation avec les mythes qu’avec des faits réels.

Avec Bacon, Galilée et Newton la science est devenue inductive, expérimentale et rationnelle. Les hypothèses sont soumises à des tests. « Il s’agit, disait Bacon, de tordre la queue du lion ». Telles sont ces expériences où la nature est contrainte à se manifester dans des conditions qu’elles n’aurait jamais connues sans l’intervention de l’homme, par exemple en faisant le vide au moyen d’un baromètre et en y plaçant une souris.[i]  La science a mis longtemps à se détacher des mythes, des caprices des dieux et de la vérité révélée, et à rechercher dans la nature les lois qui la gouvernaient.

Depuis quelques décennies la science se veut prédictive (pour le climat, pour le niveau des mers, pour la population des oiseaux, pour le ‘Waldsterben’, pour la fertilité des hommes…) Comme l’a dit Henri Bourrelier[ii], c’est une tentation futile, dangereuse et attentatoire à la liberté de l’homme, dans la mesure où elle peut conduire à l’intégrisme scientifique et qu’elle constitue un abus de confiance dans l’usage des moyens intellectuels.

Le péché originel décrit dans la Genèse n’a rien à voir avec la sexualité ou la gourmandise. Moïse condamnait plutôt cette insatiable curiosité humaine qui mettait en doute les enseignements des grands prêtres. Saint Thomas d’Aquin est un des premiers à admettre qu’à côté de la vérité révélée il pouvait y avoir celle que l’homme découvrait par lui-même. On appelait cela au Moyen-Âge la libido sciendi, le plaisir intellectuel. Le XVIII° siècle a continué sur cette voie en remplaçant la Lumière par les Lumières.

La science a tendance à osciller entre deux pôles : celui d’une autorité souveraine et dogmatique ou celui d’une puissance de critique et de rébellion.

Au siècle passé la religion était le parti au pouvoir, et la science, bourgeoise et franc-maçonne, dans l’opposition. Aujourd’hui la science gouverne et la religion est sur les bancs de l’opposition. Mais comme tout parti au pouvoir, la science devient dogmatique. Dans les sociétés tribales, les magiciens avaient le pouvoir et le savoir, dans les sociétés théocratiques c’étaient les prêtres, dans notre société technologique ce sont les scientifiques et les experts.

Les scientifiques devraient plutôt être des professeurs en incertitude ou pratiquer une religion du doute. Car la vraie histoire des sciences, ce sont des aventures, une collection d’aventures inédites et passionnées.  

Une théorie scientifique n’est jamais une théorie dont la Vérité a été établie définitivement grâce à des preuves rationnelles et intangibles, mais un pas de plus dans un processus de recherche systématiquement organisé. Le fait qu’une théorie ait été réfutée, ne veut pas dire qu’elle était « irrationnelle ». Elle était une étape dans le cheminement en dent de science vers la vérité. Les connaissances nouvelles sont toujours bâties sur les décombres d’anciennes et comme le dit une boutade : La vérité, c’est comme les trains ; une vérité peut en cacher une autre.

La science nous fait percevoir des relations significatives; le dérapage scientiste commence seulement à partir du moment où on considère qu’aucune autre manière de percevoir le réel n’est possible. Forcer la science dans un carcan de certitudes est aussi antinomique que de forcer la foi dans un carcan de dogmes. Rien n’est jamais définitif dans la science. Ses chefs-d’oeuvre sont des châteaux de cartes établis pour être détruits. C’est la grande différence avec l’Art. Ou encore avec la morale ; celle-ci produit des constats normatifs, non testables. La science produit des constats positifs, mais réfutables.

Bachelard a dit en 1936 : « Un scientifique ne peut avoir des certitudes. Il pose des questions ». Et plus récemment d’Ormesson dit : « La science progresse. Elle avance. Elle cerne de plus en plus près la vérité qu`elle poursuit. Mais par un mécanisme proprement diabolique, on dirait que la vérité recule à mesure que la science avance. La science fournit inlassablement des réponses, mais plus il y a de réponses, plus il y a de questions ». Les grands scientifiques sont bien conscients des limites de leurs théories. Einstein ne disait-il pas : «  Des concepts que j’ai développés, il n’y en a sans doute pas un seul qui demeurera et je ne suis pas sûr en général d’avoir été sur la bonne voie. » En d’autres termes , les savants de ce calibre ont conscience au terme de leur vie d’accéder aux rivages du non-savoir. Ils se rendent compte également du fait que toute connaissance scientifique est située dans un contexte historique et culturel, et qu’elle est influencée par celui-ci.

A l’aube de notre histoire, nous trouvons un modèle, dont l’humble œuvre a fait plus pour l’humanité que tous les conquérants, les financiers et les scientifiques[iii]. C’est Socrate. Il était laid, il n’avait pas une drachme devant lui, sa femme était une affreuse mégère, il n’écrivit pas une ligne, il ne professait aucune doctrine, sinon la plus humble de toutes, qui consistait à affirmer  que plus il réfléchissait, plus il s’apercevait qu’il ne savait rien. Cet homme à passé sa vie à remettre en cause de naïves certitudes, au point de bouleverser la pensée de son temps. Ce dangereux individu a été condamné à boire la ciguë, sous prétexte qu’il corrompait la jeunesse.

L’humilité devrait être une des vertus principales du scientifique. Bernard de Chartres disait : « Nous sommes des nains assis sur les épaules de géants », en se référant à Aristote et Platon.

Gaston Bachelard disait : « L’esprit a l’âge de ses préjugés et de ses opinions. L’esprit scientifique nous interdit d’avoir des opinions. Accéder à la science, c’est spirituellement rajeunir, c’est accepter une mutation brusque qui doit contredire un passé ».

La curiosité et l’esprit d’aventure sont des traits humains. Quand nous sommes sortis de la forêt où restaient les chimpanzés, nous avons du nous habituer à la vie en savane. Et trouver de nouvelles techniques de survie. C’est ce que les anglais appellent « trial and error ». Le petit enfant explore son monde et se brûle les doigts. Mais c’est cette curiosité insatiable qui nous rend spécifiquement humains et nous fait progresser.

Le succès scientifique et économique ne réside pas dans le nombre, ni dans le rapport des classes d’âge, mais dans une alchimie sociale subtile où la liberté de pensée et d’entreprendre jouent un rôle important. Les quelques dizaines de milliers d’Athéniens du temps de Périclès ou de Florentins du temps de Laurent le Magnifique ont révolutionné leur époque, plus que les millions des métropoles de ce siècle. Une petite nation de 6 millions d’habitants a pu produire au XVIIe siècle Newton, Halley, Locke, Boyle, Hobbes et Shakespeare.

Le contraire de l’humanisme n’est pas la barbarie, mais le dogmatisme. Le dogmatisme ferme les portes, rejette les idées nouvelles, est misanthrope. Aussi les opinions des scientifiques ne doivent jamais être utilisées comme vérité absolue. Elles peuvent à un moment donné s’approcher très fort de cette vérité, mais il reste toujours une marge d’erreur possible. L’erreur est déjà possible au stade de l’expérience de laboratoire; elle est encore plus fréquente au niveau de l’hypothèse et de la spéculation à long terme. Il arrive souvent que les même données expérimentales puissent s’interpréter de plusieurs façons, – et c’est pourquoi l’histoire des sciences abonde en controverses aussi venimeuses que l’histoire de la critique littéraire. L’histoire de la science est pleine d’erreurs flagrantes et, comme une piste dans le désert, le progrès de la science est jonché de squelettes blanchis de théories abandonnées qu’on avait cru immortelles.  Le prix Nobel de la médecine fût attribué en 1926 au Danois Filbiger qui avait cru à tort isoler un parasite responsable du cancer. Peut-être trouvera-t-on également que le prix Nobel de 1995 a été attribué prématurément ou erronément à Molina et deux autres savants pour leurs travaux sur l’ozone. Les Nobel n’ont pas pour habitude de prendre à rebrousse-poil les idées à la mode. Ou comme le disait en 1990 la revue New Scientist après la signature du protocole de Montréal sur l’interdiction des freons : «  C’est la première fois que des nations ont décidé de prendre en main un problème d’environnement global avant que ses effets ne se fassent sentir, et avant même que la vérité scientifique ne soit établie ».

Le positivisme des siècles passés a conféré à la science une auréole qu’elle a perdu en cette fin de siècle : elle est redevenue une tentative humaine de cerner la réalité, avec les même limitations que d’autres approches comme l’art ou la poésie. Chacune de ses approches ne dévoile qu’une partie des dimensions cachées de la réalité. Un scientifique n’est pas seulement déterminé par sa propre vue du monde, mais aussi par l’idéologie de son temps. Certains scientifiques ont travaillé sans regret pour les Nazis. Ce qui fait l’unité idéologique des époques n’est pas tant à rechercher dans les réponses qu’elles ont élaborées que dans la nature des questions fondamentales qu’elles se posent

Quand on regarde les écrits scientifiques d’une époque donnée, on est frappé de découvrir que tout le monde parle des mêmes objets et en dit à peu près la même chose. Cela vaut aussi pour les artistes. Il suffit pour s’en persuader, d’écouter divers morceaux de musique baroque qui présentent tous un petit air de famille. Ou de visiter un musée pour constater qu’au XVIe siècle tous les peintres hollandais peignent le même paysage.

De plus en plus de  scientifiques commencent à admettre que leurs conclusions restent entachées d’incertitudes et que les théories qu’ils développent pour organiser leurs résultats ne peuvent être que des approximations. Ce sont des actes de foi plus que des certitudes. Ou comme le dit Ilya Prigogine, dans son livre ‘ La fin des certitudes’ : La physique classique liait connaissance complète et certitude. Dès que l’entropie et l’instabilité sont incorporées, les lois de la nature prennent un sens nouveau. Elles expriment désormais des possibilités. L’entropie peut être considérée comme une mesure de notre ignorance. L’ordre est exceptionnel, le chaos est la règle[iv].

Il est important pour les politiciens d’être conscients de ces limitations des théories scientifiques.

Si la science est respectable, les scientifiques sont néanmoins des hommes et des dérapages sont possibles lorsque leur amour-propre est en jeu et surtout lorsqu’ils ont  besoin d’argent pour financer leur recherche. Ils chercheront des créneaux porteurs ou présenteront leurs résultats de façon à attirer l’attention des médias et des autorités. Il y a eu plusieurs scandales dus à des articles scientifiques avec des résultats falsifiés. Même un scientifique comme Galilée que l’on présente souvent comme un modèle d’intégrité faisait beaucoup pour attirer les faveurs des Médicis et des papes et leur plaire[v].

Ce risque est surtout présent dans la recherche médicale ou environnementale où beaucoup de fonds proviennent d’institutions charitables. Et, aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce sont souvent les chercheurs qui travaillent dans un domaine où tout le monde semble être d’accord, qui reçoivent le plus facilement une aide financière. Ceux qui proposent des approches nouvelles ou qui ne sont pas conformes aux idées reçues ont très difficilement accès à cette aide. Les savoirs s’adaptent aux besoins économiques et politiques. Les ‘lois du marché’ conduisent à une des plus infâmes impostures intellectuelles de notre époque[vi].

Ainsi, avant la seconde guerre mondiale, l’eugénisme était en vogue, non seulement en Allemagne, mais également en France (le prix Nobel Alexis Carrel) et en Angleterre (H.G.Wells). tout le monde était d’accord pour financer une recherche qui permettait d’éliminer les types ‘indésirables’ et d’améliorer la race humaine par la stérilisation des inadaptés[vii] . Alexis Carrel, dans ‘L’homme, cet inconnu’, livre de chevet des étudiants catholiques de Belgique, ne disait-il pas :  « Pourquoi la société ne disposerait-elle pas des criminels et des aliénés de façon plus économique? Peut-être faudrait-il supprimer les prisons. Un établissement euthanasique, pourvu de gaz appropriés, permettrait de les éliminer de façon humaine et économique ».

Aujourd’hui il est correct de penser que les émissions de dioxyde carbone conduisent à l’effet de serre et les chercheurs qui publient des résultats contraires à ce dogme prennent le risque de se voir couper les fonds. Certains scientifiques ont tellement investi dans ce créneau, de leur personne et des fonds de recherche, que l’impartialité de ces activistes scientifiques n’est pas plus crédible que celle de tout autre marchand. Ou comme l’a dit au printemps de 1997 Mr Ian Taylor, Ministre britannique pour la Science : «  Bien sûr on devrait avoir confiance dans la science. Mais malheureusement la science fait partie du monde de tous les jours où les scientifiques doivent gagner leurs salaires ». Ainsi la science se réduit à des rapports de force. Le plus fort est celui qui est capable de faire triompher ses opinions dans les média.

On a raison d’avoir peur des « certitudes »  scientifiques dans le domaine de l’environnement. Quand on lit dans des rapports d’associations écologiques des phrases comme «  Il est scientifiquement prouvé que », « Objectivement les faits montrent sans équivoque que », «  Les scientifiques du monde entier s’accordent officiellement pour dire… » ou encore «  Pour une forte majorité de scientifiques[viii] il n´existe aucun doute sérieux que l´effet de serre est dû aux hommes »[1] , on ramène la science à la dictature d’une majorité et on peut penser à Giordano Bruno ou à Galilée qui avaient osé mettre en doute des dogmes admis par tout le monde scientifique. Giordano Bruno et Galilée défendaient le point de vue qu’aucune autorité, aussi respectable qu’elle soit,  n’avait le droit de poser des bornes à l’esprit humain et de déclarer que la recherche était inutile dans un domaine déterminé parce qu’on connaissait la vérité. Le rôle joué jusqu’au siècle passé par l’Eglise pour décider de la véracité d’une théorie scientifique est repris par Greenpeace. Et même par des journaux soi-disant scientifiques : Nature et Science ont déclarer en 2006 qu’ils ont décidé de ne pas publier certains articles qui pourraient avoir des effets néfastes sur la société. Joseph Goebbels se serait réjoui d’une telle auto-censure des journaux de son époque.

Dans nos sociétés on ne reconnaît plus l’autorité ni de Dieu, ni du prince, et le seul argument d’autorité provient de la science, mais une vérité scientifique qui devient dogmatique risque de conduire aux bûchers de l’inquisition, à l’eugénisme et aux chambres à gaz, comme nous l’avons vu. En notre fin de siècle elle risque de conduire aux aberrations de l’écologie radicale (deep ecology) où les droits de la nature remplacent les droits de l’homme, où des groupes en rupture de confiance dans la société moderne, dans les acquis scientifiques et technologiques, dans les solidarités humaines de base préfèrent s’inquiéter des baleines, des pandas ou des générations futures plutôt que des 15 000 enfants qui meurent tous les jours à cause de la diphtérie, du typhus et de la malaria[ix]. N’oublions pas non plus que c’est à Hitler que nous devons les premières législations fort élaborées en matière de protection de la nature et des animaux. L’amour de la nature des nazis dissimulait la haine des hommes. Thème repris par Luc Ferry[x]: « La haine des artifices liés à notre civilisation (science, technologie, industrie) est aussi haine de l’humain comme tel  et conduit au rêve édénique d’une nature délivrée du fléau des hommes ». Thème que l’on retrouve sous une autre forme dans les théories scientifiques de James Lovelock dans son livre Gaia, où la terre est décrite comme un organisme vivant, victime des agressions humaines, mais capable par elle-même de rétablir ses équilibres perturbés et de ramener la population de la terre à un niveau optimum d’un demi milliard d’individus. Le rêve du paradis perdu des romantiques du siècle passé est repris par les écologistes.

Il est temps de réviser notre conception de la science et du rôle que nous voulons lui faire jouer. Car si la vérité scientifique était toujours absolue et si elle seule devait guider le monde, elle serait destructrice de notre liberté et de la démocratie. Le concept science-vérité vient en grande partie vient en grande partie du fait que l’enseignement des sciences dans nos lycées est couramment perçu comme la transmission de ‘vérités indiscutables’[xi]. Le profane, l’homme de la rue, comme on dit, demande souvent à la science des certitudes. Il oublie que le vrai savant consacre une bonne partie de son énergie à faire naître des doutes et à changer ses propres théories. L’humanité a déjà connu bien trop de religions et d’idéologies qui clament partout ‘la Vérité’. Le scientifique doit rester un prophète et un rebelle. Parce que le politicien en quête de voix aux élections aura rarement des opinions contraires à celle du troupeau.

Le problème vient également du fait que l’on confond deux rôles: celui d’expert et celui de scientifique. L’expert est une personnalité compétente qui, interrogée par la société, donne un avis. Il a une responsabilité sociale et politique plus grande. La différence majeure tient au fait que l’incertitude est beaucoup moins admise dans l’univers social que dans l’univers scientifique. La science, qui a fondé son efficacité sur la séparation entre le sujet et l’objet, les faits et les valeurs, a échappé à son propre contrôle, c’est-à-dire au contrôle des savants, eux-mêmes  devenus fonctionnaires.

On confond également le scientifique et le savant. Le scientifique se signale souvent par une étroitesse d’esprit, comparable à celle de l’administrateur. Paradoxalement, le scientifique, ou du moins le savant, fut compris comme éclairé, visionnaire, frondeur, et surtout ouvert à l’inconnu et au mystère. Mais sans doute se trompe-t-on de dénomination. Les savants furent des découvreurs, les scientifiques sont devenus des chercheurs. Qui cherchent là où la contingence les a placés dans l’organigramme du système. Ils cherchent là où il y a des crédits, à l’instar de celui qui égare ses clés mais va sous le lampadaire les chercher parce que c’est éclairé. Le savant devrait être la lumière éclairant les domaines de l’inconnu.

Il faut finalement se réjouir de ce qu’il y ait des controverses scientifiques et de ce que les experts soient parfois partiaux. Ceci nous oblige à exercer notre fonction critique de citoyens et oblige les politiciens à prendre des décisions où ils doivent peser le pour et le contre et établir des priorités. Et d’échapper à ce mal du XXe siècle, qui est ce « besoin pour les politiques de prendre des décisions en l’absence d’informations complètes » (B.Russel).    Les scientifiques pourront évaluer la solidité de certains arguments politiques avec leurs méthodes scientifiques. C’est finalement la démocratie qui donne à la science sa valeur pratique.

C’est la science qui nous permettra de questionner tous les scénarios alarmistes qu’on nous propose pour le prochain siècle et que notre ignorance n’est pas due à l’absence de connaissances, mais plutôt à une surabondance d’idées reçues, de demi-vérités et de manipulations. Car on commence à jouer de notre crédulité comme au Moyen-Âge. On prédit des catastrophes qui arriveront dans cent ans, et cela parce que personne ne pourra aller vérifier ce qui arrivera dans cent ans (ni les scientifiques ou experts qui proposent ces catastrophes, ni les activistes de Greenpeace). Comme l’a dit Bernard Ourdin, « les Verts ont besoin de susciter des angoisses comme les marchands d’armes ont besoin de guerres »[xii].

Sans doute le goût de nos écologistes et de nos ‘savants’ pour les prophéties apocalyptiques a été encouragé par une attente du public. L’an 1000 avait déjà connu une ‘grande peur’ et la fin du 20° siècle a été marquée par la peur de la catastrophe nucléaire. Cette peur a rendu familière l’idée d’une catastrophe à l’échelle planétaire et a donné naissance à des phobies qui s’appliquent aux menaces les plus diffuses et à la plus banale catastrophe naturelle.

L’Apocalypse de Saint Jean a été remplacée par des apocalypses diverses pour le siècle à venir. Des scientifiques avides de subsides sont prêts à vous produire n’importe quel scénario effroyable sur la montée des océans, sur les dangers des salades contaminées aux métaux lourds, les eaux contaminées aux nitrates, sur les cancers dus aux heures de bronzage sur les plages, sur les morts imaginaires de Seveso, sur le ‘Waldsterben’, sur les mutations génétiques autour des centrales nucléaires.

On peut se demander pourquoi certains scientifiques de concert avec les écologistes ont toujours recours à ce catastrophisme. Serait-ce par tactique? Les professionnels de la communication savent qu’un ‘scoop alarmiste’ passe mieux qu’un discours détaillé, nuancé, long et compliqué. Journaux, radios, télévisions ne veulent entendre que les messages alarmistes, courts et frappants, ou basés sur l’émotion. Mais la science est intuition, analyse, étude, réflexion, mise au point, essais, échecs. Idéalement, elle devrait être sagesse plutôt que savoir, compréhension plutôt que science. Rien de tout cela ne peut ‘passer’ à la télévision. Un message sur l’environnement doit donc présenter les apparences de la rigueur scientifique. Les plans quinquennaux soviétiques ont pour la première fois utilisé cet habillage scientifique sous forme de statistiques. Beaucoup de discours écologiques ont recours à une utilisation de données scientifiques biaisées ou partielles ou prévisionnelles (générées sur ordinateur). Et même si quelqu’un arrive à prouver que les chiffres sont faux, extrapolés ou grossièrement exagérés l’impact auprès du grand public reste.

Les problèmes mythiques et futurs qui créent des cauchemars à des gens repus ont en effet plus d’impact médiatique que des problèmes triviaux. Au moment où des milliards d’êtres humains n’ont pas accès à une eau réellement potable ou vivent dans des conditions d’hygiène déplorables, dans un monde où 7 millions d’enfants meurent tous les ans de dysenterie ou du typhus, des écologistes appuyés par certains scientifiques préfèrent remplir des colonnes de journaux sur l’effet de serre, le trou d’ozone ou l’air de nos appartements.

  

Pierre Lutgen


[1] Les affirmations dogmatiques concernant l’effet de serre paraissent d’autant plus ridicules qu’il n’y a pas plus de 20 ans les météorologistes croyaient à la venue d’un nouvel âge glaciaire et qu’on pouvait lire des affirmations aussi dogmatiques à cet effet dans la presse:

« Les métérologistes ne sont pas tous d’accord sur les causes et la magnitude de ce refroidissement rapide du climat. Mais ils sont unanimes pour dire que ce refroidissement va diminuer la production agricole dans les dernières décennies de siècle ». Peter Gwynne, Newsweek, April 28, 1975.« La venue d’un nouvel âge glaciaire doit être reconnue comme source de maladie et de misère dans les années à venir. Dans les pays pauvres des milliers de personnes sont déjà mortes de froid. ». Nigel Calder, International Wildlife, July 1975.« Une augmentation de la concentration des aérosols dans l’atmoshère d’un facteur 4 est suffisante pour baisser la température au niveau du sol de 3,5°C et de nous amener dans une nouvelle période glaciaire ». Dr.S.Schneider,Science, July 9,1971.«  Les climatologistes du monde entier sont d’accord pour dire qu’il ne nous reste guère de temps pour nous préparer à la période glaciaire qui a commencé ». Douglas Colligan, Science Digest, February 1973.


[i] T.S.Kuhn, La tension essentielle, Gallimard 1990.

[ii] H.Bourrelier, Elsevier/NSS, 5-1,45,1997.

[iii] Armel Job, Chêne et Lierre – Altitudes, Bastogne, mars 2000.

[iv] S.Gutwirth, Sciences et droit de l’environnement : quel dialogue?, VUBPress.

[v] Mario Bagioli, Galileo, Courtier, Univ of Chicago Press, 1994

[vi] E.Stengers, Sciences et Pouvoirs, Ed. de la Découverte, 1997.

[vii] J.Carey, The Intellectuals and the Masses, 1993, London and New York.

[viii] Berichte über Landwirtschaft, 76, 594, 1998.

[ix] Th. Poucet, L’environnement – Le comprendre pour le reconstruire, E.V.O. Bruxelles, 1992.

[x] L. Ferry, Le nouvel ordre écologique, Grasset 1992.

[xi] J.P. Jouary, Enseigner la Vérité, Ed Stock. 1996.

[xii] B.Ourdin, Pour en finir avec les écolos, Gallimard, 1996.


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