Tempus fugit

Ou pourquoi les Papous ne connaissent pas le stress  

Les Mayas étaient obsédés par l’écoulement du temps. Leurs monuments et leurs autels étaient érigés en l’honneur du Temps, plutôt qu’en l’honneur de rois ou de conquérants.  Les différentes subdivisions du temps – heures, jours, mois, années- étaient représentées comme des charges portées par des divinités.Pour eux l’histoire se répétait dans un cycle de 260 années. Le passé, le présent et le futur se mélangeaient. 

Les animaux ne connaissent pas le problème du poète, ils ne connaissent pas la fuite du temps, ni le passé, ni le futur et vivent continuellement à l’instant présent.

 A certaines époques également, l’indifférence vis-à-vis de l’écoulement du temps était très grande. Une sentence telle que « Time is money », n’a certainement pas son origine au Moyen-Age. Cette indifférence s’exprimait chez les chroniqueurs avares de dates précises par des expressions vagues telles que « en ce temps-là », « cependant », « peu après »… 

La conception du temps varie fortement d’une culture à l’autre. Chez la plupart des peuples prévalait une conception cyclique du temps qui était due au caractère même des phénomènes naturels : les cycles diurnes, lunaires et annuels. Le nombre des saisons variait d’un peuple à l’autre : les Incas en connaissaient deux, les Grecs trois et les Inuits neuf.

 Les enfants d’aborigènes en Australie savent donner une valeur numérique à la position des aiguilles d’une horloge, mais ils ont beaucoup de difficultés à mettre ceci en relation avec l’heure de la journée. (Un peu comme l’immense majorité d’entre nous qui une année après l’introduction de l’Euro calcule encore en francs).Ceci n’a absolument rien à voir avec leur QI qui est en moyenne égal au nôtre mais à une vision différente du temps. Les Malais ne connaissent pas de forme grammaticale pour le futur ou le passé des verbes. Ils ne font pas de plans d’avenir et arrêtent de travailler quand ils ont accumulé assez de nourriture pour la semaine qui vient. Le temps avait également pour les gens du Moyen-Âge une densité différente. Le Christ avait vécu il y a quelques générations. Aussi les soldats romains qui l’entourent à Golgotha portent-ils des armures du Moyen-Âge. Ce n’est que plusieurs siècles plus tard que les soldats romains retrouvent sur les peintures leurs vraies armures.  Le caractère sacré du temps faisait partie des croyances du Moyen-Âge. Le temps appartenait à Dieu et les usuriers et les juifs en exigeant des intérêts en fonction du temps s’appropriaient un patrimoine appartenant à Dieu. Ou comme disait Pierre Lombard : « L’usurier vend à son créancier du temps et ce temps est la propriété de Dieu ». L’introduction de l’heure d’été (daylight saving time) en Angleterre en 1916 soulevait une tempête de protestations, non seulement chez ceux que ce changement dérangeait, mais surtout chez les croyants qui trouvaient qu’on n’avait pas le droit de toucher au Temps qui appartenait à Dieu. C’était le cas des Kabyles d’Algérie qui considéraient les horloges des colons français comme « des moulins du diable » parce qu’ils découpaient la journée en morceaux et les empêchaient de vaquer sans précipitation à leurs occupations sociales. Car pourquoi il ne faut pas avoir peur de gaspiller son temps. L’argent dépensé ne revient pas, mais après une minute perdue il y en a mille autres…  Beaucoup de peuples avaient ou ont encore une conception cyclique du temps. C’est le christianisme qui a introduit une conception linéaire. Avec chaque journée qui passait la mort et le dernier jugement approchait. Le séjour au Purgatoire se mesurait en journées et en années, mais on pouvait réduire cette durée par des heures de prière. L’Eglise introduisit un premier calendrier en 527 et le pape Sabinus fit sonner les cloches pour marquer le passage des heures. Tout changeait encore plus fondamentalement  à la Renaissance. Pour les Calvinistes gaspiller son temps était un péché. C’est dilapider un bien précieux mis à disposition par Dieu. « Time is money ». Mais ce n’est qu’à la fin du 18ème siècle que se marque un réel tournant avec Adam Smith. Le travail devient la substance vitale de la société bourgeoise. Il donne peu à peu un sens à la vie et devient une valeur en soi.  Il sert à mesurer la valeur des choses. «  En tant que valeurs, précise Marx, toutes les marchandises sont des expressions égales d’une même unité, le travail humain. »  Cette quantité de travail a comme unique mesure sa durée dans le temps, elle est mesurée par le temps mécanique de l’horloge. Sans horloges, le capitalisme n’est pas possible. Les moines ont inventé l’horloge, les américains le chronomètre. Les moines basaient leur vie sur le calendrier, sur le passé, les capitalistes la basent sur un agenda, sur le futur. Les moines avaient du temps à perdre.  

La mesure du temps

 La découverte de l’horloge mécanique à poids vers 1370 représentait pour l’humanité une invention aussi importante que le feu, la roue ou la machine à vapeur. Avant cette date, les clepsydres ou sabliers ne permettaient qu’une mesure grossière de l’écoulement du temps. Bien que la longueur des journées et des nuits variait fortement avec les saisons, elles étaient toujours divisées en 12 heures, de longueur fort inégale. La découverte de l’horloge s’était faite sous l’impulsion des moines qui avaient besoin de déterminer avec plus de précision l’heure des offices. Mais ils regrettaient bien vite cette invention parce que les beffrois de toutes les villes s’équipaient d’horloges et de cloches (d’où le mot anglais clock) et l’Eglise perdait le monopole du temps. Celui-ci devenait laïque. Les moines avaient ouvert une boîte de Pandore. Les hommes prenaient goût aux innovations techniques. Jusqu’à cette date, toute innovation était considérée comme diabolique, si elle n’était pas décrite dans la bible. Cette peur des découvertes de la science n’existait pas seulement au Moyen-Âge. On en trouve des résidus à notre époque : les mises en garde du Club de Rome, la lutte de Greenpeace contre les OGM et la thématique globale des foires écologiques de Rio, Kyoto et Johannesbourg.  Mais ni les moines, ni les écolos n’arrêteront les Kepler, les Galilée, les Vinci, les Newton, les Einstein et les Curie. La nécessité de disposer d’une mesure exacte du temps pour l’observation du ciel amena Huygens en 1656 à inventer la première horloge à balancier, ce qui augmenta considérablement la précision de la mesure du temps. Mais jusqu’au 19°ème siècle les gens n’entraient pas dans le détail et se limitaient à compter en heures ou en quart d’heures. La minute ne devenait d’usage courant qu’à l’époque des trains et les secondes n’entraient dans le langage qu’avec la popularisation des exploits sportifs où cette précision était requise. Si Baudelaire n’était pas né au siècle des trains, il n’aurait pas écrit dans Le spleen : » Trois mille six cent fois par heure la seconde chuchote : souviens-toi ! ».Aujourd’hui les chronomètres atomiques au césium permettent de découper la seconde en 9.192.631.770 morceaux.    

Le temps des philosophes

 Saint-Augustin était perplexe et refusait de donner une définition du temps : « Qu’est-ce donc le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne sais plus ».  Les affirmations de Giordano Bruno et les découvertes de Kepler et de Galilée représentaient pour leurs contemporains un choc. Une terre finie dans un espace et un temps fini était remplacée par un univers infini existant depuis des millions d’années. Ils en avaient le vertige et l’Eglise voyait s’écrouler tout son édifice dogmatique basé sur une terre au centre d’un univers fini qui n’existait que depuis 5 000 ans. Le pape ne fut pas seul à s’insurger contre cette hérésie. Luther disait que,  puisque Joshua avait bien arrêté le soleil, c’était donc celui-ci qui était en mouvement et non pas la terre. Des chocs ou traumas identiques furent causés plus tard par Darwin en faisant descendre l’homme du singe, par Freud en mettant en évidence le rôle du subconscient et par Einstein découvrant la relativité du temps et de l’espèce. Pour Newton et Kant le temps était une entité absolue, mathématique, rationnelle. Le premier qui mit en doute ce caractère absolu du temps fut Leibniz. Pour lui le temps n’existait qu’en relation avec le monde matériel, en relation avec les évènements qui s’y passaient. Sans matière pas de temps. Et s’il en est ainsi, le temps est fonction des spectateurs qui suivent des évènements différents en des endroits différents. En fait Platon déjà avait prétendu que temps et espace étaient intimement liés. Pour Hegel, le temps est lié à l’histoire ; même Dieu est lié à l’histoire et n’est pas immuable. Pour Einstein dans La théorie de la relativité restreinte et générale, le temps est inséparable de l’espace et de l’énergie d’un objet en mouvement. La simultanéité est abolie, il n’y a plus que des hic et nunc. Le temps peut ralentir en fonction de la vitesse. Une horloge en mouvement  retardera par rapport à une horloge fixe, ou encore lorsque sa  vitesse de déplacement se rapproche de celle de la lumière, elle semble s’arrêter. Ceci a été amplement vérifié dans tous les accélérateurs de particules du monde. Dans les « trous noirs » où la force gravitationnelle est infinie, le temps s’arrête.  L’histoire écrite de l’homme qui se limite à 5 000 ans a été progressivement remplacée, grâce aux travaux des archéologues, par une histoire de 100 000 ans. Les géologues parlent de 5 milliards d’années pour l’âge de la terre et les astronomes 15 milliards d’années pour l’âge de l’univers.  

Notre temps intérieur

 Physique et mathématique ne savent pas non plus rendre compte de la relation entre le temps physique et le temps psychologique, entre les temps des horloges et celui de la conscience. Le temps physique est représenté comme un mince filament et le temps subjectif se déploie en ligne brisée, entremêle des rythmes différents, des discontinuités. Il a une fluidité si variable que la notion de durée n’a qu’une consistance relative. On sait que l’estimation subjective de la durée varie selon l’heure de la journée, selon les rythmes circadiens et selon l’âge. Les temps d’attente sont plus longs que les temps de bonheur intense. Le temps vide et inintéressant est long, à l’opposé du temps plein, intéressant qui passe sans que l’on s’en aperçoive. Dans ce nouveau cadre, l’espace et le temps deviennent des entités impossibles à démêler . Plus une activité est morcelée, plus elle paraît durer longtemps, plus il y a de changements éprouvés, plus le temps est long.  Le bonheur c’est quand le temps s’arrête. Les premiers jours d’un voyage de vacances paraissent longs. C’est pour cela que les vacances nous paraissent comme une cure de jouvence ; nous nous réapproprions notre temps. Il semble s’arrêter pour quelques jours.. « Il prend du volume et de la densité » (Thomas Mann). Mais les derniers jours des vacances s’enfuient brusquement à un rythme accéléré, comme emportés par le vent.  Les poètes voudraient arrêter ces instants propices. « O temps, suspends ton vol (Lamartine). En chantant « Avec le temps, va, tout s’en va » Léo Ferré touche la même corde et rejoint Héraclite qui chantonnait «  Panta rhei – Tout s’écoule » Notre circulation sanguine à son horloge intérieure : les battements du cœur. Mais le cerveau n’a pas de repère. C’est bien pour cela que nous avons besoins d’horloges. Un peu comme les musiciens ont besoin de métronomes et de chefs d’orchestre, pour bien respecter les indications du compositeur : allegro ou presto, adagio ou largo et ne pas se laisser emporter par leur propre rythme. Mais plus on nous impose d’horloges et de machines qui nous imposent leur rythme, plus nous avons l’impression de perdre le temps. Il y a des villes comme New-York où cette tension, cette hâte continuelle imprime son cachet à toutes les activités de la vie quotidienne. Flâner dans les rues ou s’asseoir sur une terrasse comme à Paris est impossible. Il n’y a pas de terrasses aux cafés, pas de bancs publics, pas de balcons aux buildings. Mais il y a des fast food.  D’une époque déjà assez lointaine où, en nos régions, on avait encore du temps à perdre nous sommes passés à un rythme de vie où le temps nous manque cruellement et où nous sommes toujours sous pression. Les montres-bracelet sont devenues nos menottes.   

Pierre Lutgen  

Bachelier en philosophie thomiste

lutgenp@gms.lu


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