Tintin et le racisme

 Grâce aux grandes découvertes des espagnols et des portugais, une humanité qui se croyait complète et parachevée reçut tout à coup comme une contre-révélation, l’annonce qu’elle n’était pas seuleCl.Lévi-Strauss  

Les premières réactions de Christophe Colomb et d’autres découvreurs du début du 16°siècle était d’admiration devant l’hospitalité et plus tard la culture des indiens d’Amérique. Ils avaient dans le domaine agricole, minier, hydrologique et astronomique des connaissances qui dépassaient souvent celles des espagnols. Mexico était une ville éblouissante. La banane était sûrement le fruit défendu du paradis.

Montaigne trouvait que la distance entre la noblesse et les paysans français était probablement plus grande qu’entre cette même noblesse et les amérindiens, que l’égalité sociale était beaucoup plus grande chez ces derniers et que de leur reprocher des sacrifices humains occasionnels sur les autels était hypocrite devant les milliers de personnes qu’on écartelait sur les roues ou que l’on rôtissait sur les bûchers de la France catholique.

 

Mais l’attrait de l’or fit que bien vite la fraternisation fut remplacée par la conquête brutale. Marco Polo n’avait-il pas vu aux Indes des montagnes d’or et d’argent.

 

La cruauté des conquérants qu’ils soient portugais, espagnols, anglais ou autres devenait sans limites. Lorsque Albuquerque avait encerclé les vaisseaux des commerçants arabes dans la rade de Goa, il y fit mettre le feu par ses canons. Les musulmans se jetaient à l’eau pour échapper au brasier. Mais Albuquerque fit mettre à l’eau des barques pour tuer tous ceux qui surnageaient. La mer était rouge de sang. Il captura un des bateaux et fit attacher les infidèles aux vergues et ordonna à ses arquebusiers de les utiliser comme cibles pour leur tir. Les portugais considéraient ce type d’entraînement comme très utile. Le prêtre présent sur le bateau bénissait les prisonniers avant leur mise à mort.

 

Le conquérant européen se sent en tout point supérieur à ceux a qu’il découvre : par la puissance de feu, par la culture, par la religion. Le doute est rare ; parfois on découvre en effet chez les sauvages des qualités qui ont disparu chez soi : la frugalité par exemple, le respect de l’autre, le sens de l’honneur.

 

Mais le prosélytisme apostolique verrouille les consciences et paralyse la plume des écrivains. Le Maure est un infidèle qu’il faut exterminer, l’Africain un forçat qu’on utilisera et les Indiens des enfants tombés dans un paganisme puéril. Las Casas, Francisco Vitoria et autres religieux aidèrent les Indiens mais ne doutèrent jamais de leur propre supériorité.

 

En 1554 les Espagnols découvrirent des mines d’argent et de mercure à Huancavelica au Pérou. Ils y amenèrent en masse les indiens comme esclaves. Ils devaient travailler sous terre pendant une semaine, enchaînés l’un à l’autre. Les espagnols les appelaient « nos petits chevaux » qui lorsqu’ils remontaient en surface n’étaient plus capables de se tenir debout, étaient abattus et remplacés par des nouveaux esclaves.

 

Cent ans après la conquête du Mexique il ne restait que 3 % de la population indigène.

 

Et puis l’Occident chrétien réinventa l’esclavage, tombé en désuétude avec la chute de l’Empire romain. Pour ce faire, il fallait d’abord se convaincre et convaincre les autres  de ce que les races non blanches étaient un sous-produit de l’humanité, intermédiaires entre le singe et l’homme, des êtres sans âme. A ce moment-là la mise en esclavage et le transport comme des sardines dans les cales des bateaux devenaient aussi faciles que la cuisson d’un homard vivant dans l’eau bouillante.

 

Les papes Nicolas V et Alexandre VI ordonnèrent en 1452 et en 1493 respectivement aux Portugais et aux Espagnols de constituer les habitants des pays découverts en esclaves et donnèrent ainsi le signal de départ à une barbarie qui a survécu dans le monde chrétien jusqu’à la fin du 19°siècle.

 

Seul Montaigne et ses successeurs du siècle des Lumières (Diderot, Condorcet, Dupont de Nemours, Necker, Victor Hugo, Schoelcher, Lamartine) offrent parfois quelque répit dans cette débauche de cruauté et de mépris. On trouve même des vertus aux sauvages. « Les barbares ne nous sont en rien plus merveilleux que nous sommes à eux. La civilisation nous apporte moins de bonheur que la simplicité du sauvage (Essais de Montaigne) ». Bref, on est toujours le sauvage de l’autre.

 

Il faut reconnaître également que l’Islam a montré une grande tolérance vis-à-vis d’autres cultures, surtout celles du « Livre », et a essayé d’effacer toute tentative de racisme entre les peuples convertis à sa religion. Tous les hommes ne descendent-ils pas du même couple, Adam et Eve, et ce serait absurde de les classer en fonction de leur couleur de peau de leur pays.

 

Les ‘Dialogues de M. le baron de Lahontan et d’un sauvage dans l’Amérique’ mettent en cruelle évidence les vices de la civilisation et annoncent les grands débats philosophiques des Lumières. On retrouve le Huron de M de Lahontan dans l’Ingénu de Voltaire et dans le bon sauvage de Rousseau. Ils permettent par personne interposée de critiquer la société française et la cour de Versailles. « Je ne saurais me lasser d’admirer l’innocence et la vivacité de tous les peuples sauvages, l’amour qu’ils portent à leurs frères, leur tranquillité d’âme ».

 

Bougainville dans son ‘Voyage autour du Monde’ de 1766-69 trouve que « les habitants de Tahiti ont le caractère doux et bienfaisant. Qu’ils soient chez eux ou non, jour et nuit, les maisons sont ouvertes. La plus grande propreté embellit encore ce peuple aimable. Ils se baignent sans cesse ». Il faut dire que ceci va à l’encontre des  pratiques des courtisans civilisés de Versailles qui ne se lavaient jamais et cachaient leur mauvaises odeurs sous des parfums.

 

Mais lors de la création des empires coloniaux au 19° siècle les sauvages reprirent vite leur statut d’êtres intermédiaires entre le singe, l’homme des cavernes et l’homme blanc.

 

Montesquieu trouvait difficile d’accepter l’idée que Dieu ait placé une âme dans un corps si noir. La preuve de ce que les nègres manquent de sens commun n’est-elle pas qu’ils préfèrent un collier de perles de verre à un collier en or (L’Esprit des Lois, tome XV, chapitre V).

 

Ces sauvages monstrueux ont une longue généalogie. Ils partagent de nombreuses caractéristiques avec les cynocephali à tête de chien de Pline, ou avec l’homo sylvestris caudatus, moitié homme, moitié singe du Moyen-Age. L’homme primitif se caractérise par l’impulsivité, l’absence de maîtrise de soi, le passage direct de la pulsion à la satisfaction. La civilisation apporte maîtrise et régulation.

 

La poudre et le fusil étaient les moyens de communication les plus fréquemment utilisés par Stanley avec les noirs.

 

Tocqueville en 1846 approuvait les razzias en Algérie auxquelles succombaient des milliers d’Arabes «  à moitié civilisés seulement, tyranniques et polygames » et Albert Camus en 1938 d’affirmer que « l’indépendance nationale de l’Algérie est une formule purement passionnelle. Il n’y a jamais encore eu de nation algérienne. »

 

Guy de Maupassant pourtant avait été plus critique en 1881 : » On veut nous faire accepter cette doctrine que l’Arabe ne demande qu’à être massacré ; et on le massacre à toute occasion. Quand on manque d’occasions, on le bat comme plâtre, on le pille, on le ruine. »

 

Charles Darwin en passant sur le Beagle dans le détroit de Magellan approuvait également le massacre des Patagons « ces sauvages qui ne s’expriment que par sons inarticulés ». Darwin était convaincu de la supériorité intellectuelle de certaines races

 

Pour Marx et Engels même certains peuples d’Europe, tels que les Slovènes ou les Slovaques étaient condamnés à disparaître (« Völkerruinen ») et n’avaient en aucun cas le droit à l’autodétermination

 

Renan était plus catégorique encore dans sa classification : »La nature a fait une race d’ouvriers, c’est la race chinoise, d’une dextérité de main merveilleuse, une race de travailleurs de la terre, c’est le nègre, une race de maîtres et de soldats, c’est la race européenne ».

 

Carl Gustav Jung, le psychiatre helvétique, expliquait en 1934 qu’ au début de son séjour en Afrique il était sidéré de la brutalité avec laquelle les indigènes étaient traités, le fouet étant monnaie courante. « Tout d’abord cela m’a paru superflu, mais j’ai du me convaincre que c’était nécessaire ; j’eus dès lors en permanence mon fouet en peau de rhinocéros à mes côtés. »

 

Pour Freud la lutte entre le ‘surmoi’ et le ‘ça’, n’est autre que la contrepartie de l’offensive civilisatrice des pays impérialistes qui assujettissent les peuples de couleur, considérés comme des sauvages, vivant encore à l’état naturel et qui bénéficieront du bien que leur apportent les héros blancs.

Freud rejoint dans ses théories la notion que Nietzsche avait de la vie dyonisiaque des primitifs et les interprétations de Hegel du continent africain : sombre, bestial, cru chaotique, cruel, fétichiste, fanatique, impie (R.Corbey, Freud et le Sauvage, « autrement », avril 1993). Ils avaient un long chemin à faire vers la civilisation blanche, bourgeoise, masculine du siècle passé. Il faut savoir que quelques grands penseurs du 19ème siècle avaient bien préparé le terrain à Hitler. Hegel considérait les races non germaniques comme inférieures. Il attaquait les Juifs avec férocité,  « cette fange de l’humanité ». Richard Wagner écrivait en 1881 : « Je tiens la race juive comme l’ennemi-né de l’humanité et de tout ce qui est noble ».

 On a oublié que c’est Heny Ford, le constructeur d’automobiles, qui a le plus influencé Adolf Hitler.  Derrière son bureau il y avait un grand portrait de Henry Ford, et en 1937 celui-ci reçut la Grande Croix de l’Ordre de l’Aigle entourée de svastikas, à la même époque que Mussolini. Henri Ford a financé les campagnes de Hitler En 1921 il avait écrit le livre « The International Jew » où il disait que les Juifs sont une race dont la persistance a vaincu tous les efforts faits en vue de son extermination. Baldur von Schirach, leader de la Hitlerjugend n’hésitait pas à dire : « J’ai lu ce livre et je suis devenu antisémite ». 

Teilhard de Chardin écrivait dans l’entre deux guerres : «  Les chinois représentent une couche anthropologiquement inférieure de l’humanité. Pour moi la question de fond est toujours de savoir si les Jaunes sont de la même valeur humaine que les Blancs ».

Et on peut comprendre les ressentiments des islamistes lorsque l’on lit ce que Evelyn Waugh, auteur catholique anglais, nous rapporte de son voyage au Caire en 1920 :   « Il n’y a pas un seul aspect de l’art, de l’histoire, de la connaissance ou de l’organisation sociale ou politique du monde musulman vers lequel nous, en tant que chrétiens, ne puissions nous tourner sans une inébranlable fierté de race et avec la certitude de notre supériorité ».

Même Lawrence d’Arabie que l’on pourrait croire plein d’estime pour les Arabes, n’hésite pas d’écrire : » Ce sont des Sémites pouilleux et grincheux».

 

Il y a cinquante ans des voix se faisaient quand même entendre qui disaient que le système de colonisation commettait partout l’erreur terrible de prendre les hommes de couleur pour des blancs inférieurs. Et de les civiliser, de les évangéliser, de leur apprendre à imiter le Blanc.

 

L’ethnologue Jacques Soustelle écrivait en 1936 « Toute culture, toute sociétés éprouve instinctivement un naïf sentiment des supériorité à l’égard des autres. En notre siècle, la scolastique de Marx ou de Sartre montre le même mépris du fait humain dans sa diversité réelle et ne peut et ne veut évidemment tenir compte de ceux qu’on appelle les primitifs. Il nous plaît de nous croire plus différents des Indiens que nous le sommes en fait. En fait, chez les Indiens d’Amérique que je connais, les cultures et les langues sont extrêmement complexes ».

 

Etrange que ces voix racistes se faisaient surtout entendre dans des colonies de peuplement à prédominance protestante, telles que la Namibie, les Républiques des Boers ou dans le Sud des Etats-Unis.

 Les Romains étaient-ils racistes ? 

Les origines du racisme remontent à la préhistoire. Le primitif évolue au sein d’une société fondamentalement close et se méfie de tout homme étranger à son clan. Un grand nombre de sociétés primitives se désignent d’un nom qui signifie les « hommes », impliquant que les autres tribus sont considérées comme « êtres inférieurs » ou « singes de terre ».

 

Dans les premières civilisations les préjugés raciaux semblent cependant très peu marqués. En effet les unions d’Egyptiens avec des femmes nubiennes ne soulèvent aucune réprobation et les traits de visage de certains pharaons révèlent une ascendance en partie negroïde. Les Babyloniens non plus n’ont jamais établi de distinction originelle ou naturelle à l’intérieur de l’espèce humaine. Ils distinguaient entre nomades et sédentaire ; l’éternel conflit entre Caïn et Abel. Mais il n’existait aucun empêchement au mariage d’un nomade avec une sédentaire.

 

En Grèce, on divise l’humanité en deux groupes : le mode grec et le monde barbare. Mais ils estiment que les différences entre peuples sont accidentelles. «  le fait est que, par nature, nous sommes tous et en tout de naissance identique », écrit Antiphone à la fin du Ve siècle, « tous nous respirons l’air par la bouche et les narines ». Et Hérodote de dire : «  Les Éthiopiens, sont les plus grands et les plus beaux des hommes ». Ce qui a passionné Hérodote dans ses pérégrinations, ce ne sont pas les fleuves et les montagnes, mais la géographie humaine. Que la moindre cité, que le moindre village, la moindre tente se profile à l’horizon, le voici qui jubile, qui interroge, qui note et qui réfléchit. Au IIe siècle de notre ère, Lucien de Samosate, grand voyageur, affirme que «  les Noirs sont les plus sages de tous les hommes ». Pour les Grecs comme pour les Romains, la couleur de la peau est un accident climatique, ce qui exclut toute croyance en une supériorité d’ordre génétique de l’homme blanc. Dans le monde romain, aucune loi n’interdit les mariages et les relations sexuelles entre Blancs et Noirs.

 

On ignore souvent quand dans les villes romaines il y avait une forte minorité noire[1]. Les Noirs, souvent appelés Aethiopes, jouaient un rôle important, non seulement dans l’armée, mais également dans les sports, les arts, la littérature (Térence était Noir). On trouve de nombreux portraits de jeunes Noirs, hommes ou femmes. Si les artistes romains ont si abondamment représenté les Noirs, c’est qu’ils leurs donnaient une grande importance dans la vie sociale.

 

Un tabou sexuel assez marqué existait cependant chez les Juifs. «  Les prêtres et les Lévites ont pris parmi les Moabites et les Cananéens des femmes pour eux et pour leurs fils. La race sainte s’est ainsi mêlée aux populations de ces pays, et les chefs et les magistrats ont été les premiers à commettre un tel péché. » (Esdras, 9, 1-2) . Dans le Talmud l’union d’un Juif avec une femme étrangère sera même considérée comme une union contre nature (Talmud, Ber.58a). Au IIIe siècle avant notre ère, Hécatée d’Abdère écrivait à propos de Moïse : » Il institua un genre de vie contraire à l’humanité et à l’hospitalité ».

 

Dans le monde romain le mépris des Juifs pour les autres peuples s’est lentement retourné contre eux. Les écrivains latins ont parlé de peuple misanthrope (Pline le Jeune, Strabon, Quintilien). Tacite dans ses Histoires déclare : « Chez eux est profane tout ce qui chez nous est sacré ; en revanche est permis chez eux ce qui chez nous est abomination (Iudaerum mos absurdus sordidusque)…Ils n’ont pas commerce avec des femmes étrangères. Ils ont institué la circoncision pour se reconnaître à ce signe distinctif. »

 

Si du temps de l’empire romain les attaques contre les juifs étaient verbales, elles devinrent sanglantes dès que l’Eglise et l’Etat faisaient alliance sous Constantin. Le calvaire des juifs depuis ce jour est sans fin : pourchassés, brûlés, expulsés, spoliés, convertis de force et cela dans tous les pays de la chrétienté .

 Et pourtant le christianisme devrait être antiraciste par principe. Pour Saint Paul «  il n’y a plus ni Juif, ni Grec, il n’y a plus esclave, ni homme libre… »  Combien en fait y a-t-il de races humaines ? 

Faire des distinctions entre groupes raciaux est une tâche extrêmement difficile. Darwin avait déjà remarqué que le nombre de races identifiées par différents auteurs varie considérablement.  Certains travaux récents répertorient trois races humaines seulement, les autres jusqu’à une soixantaine.

 

Nul besoin d’aller dans les forêts tropicales pour constater l’existence d’héritages culturels qui varient profondément, même à quelques kilomètres de distance.  Satisfaits que nous sommes de notre mode de vie, nous ne pensons pas toujours à l’image que nos voisins ont de nous, ou nous refusons même d’accepter ces ‘préjugés’.

 

Ainsi l’Anglais serait flegmatique.  Il réagit avec calme aux événements extérieurs.  Il serait raciste, convaincu qu’il n’y a pas de civilisation en dehors de l’Angleterre (niggers begin at Calais).  L’orgueil anglais, qui avait toujours été tempéré par un fort sens de l’humour, est aujourd’hui émoussé par des décennies de difficultés.

Le Français serait tout aussi arrogant, mais il est également très vif.  Il a développé un intérêt très raffiné à l’égard des plaisirs de la vie, qu’il s’agisse de la bonne nourriture, des bons vins ou des relations entre les sexes, ou encore du ‘bien dire’ et du ‘bien écrire’.  Il a également la capacité de mener à bien des initiatives de grande ampleur dans les domainés industriels ou artistiques; il est innovateur, et il a inventé beaucoup plus de choses qu’on est en général prêt à le lui reconnaître.

L’Allemand a été éduqué à se plier à une discipline rigoureuse.  Il est très organisé et possède un profond sens de l’obéissance et du respect de l’autorité.  Ceci explique non seulement les succès économiques,’mais également la politique militariste et la cruauté inouïe des nazis.  Il ne brille ni par son humour, ni par sa clairvoyance mais il fait preuve dans le travail d’un esprit de sérieux qui inspire l’admiration et lui donne un avantage notable sur les autres Européens.

L’Italien, tout en étant persuadé qu’il est impossible de mener une vie agréable en dehors de l’Italie, serait peut-être le seul à être pourvu de sens critique vis-à-vis de lui même.  Bon dernier, sur les quatre Européens cités, en matière de sens de l’organisation et de la discipline, il a cependant développé à cause de la nécessité de survivre, certaines qualités positives, telles qu’une certaine habileté à se sortir des situations difficiles (ce que les Italiens appellent s’arranger).  Très communicatif, il sait apprécier et créer la beauté.  Il possède une certaine joie de vivre, qu’il sait transmettre aux autres.

 

Mais ces différences ‘raciales’ seraient-elles dues aux gènes ou à la culture.

 

La biologie nous a permis de constater une variabilité extraordinaire, insoupçonnée il y a une dizaine d’années, des caractères que nous pouvons spécifier chez l’homme. La distance biologique entre deux personnes d’un même groupe, d’un même village, est si grande qu’elle rend insignifiante la distance entre les moyennes de deux groupes, ce qui enlève tout contenu au concept de race. Le mécanisme de la transmission de la vie est tel que chaque individu est unique, que les individus ne peuvent être hiérarchisés. La richesse humaine est faite de diversité. Tout le reste est idéologie.

 

C’est le même homo sapiens qui s’est diasporé dans le monde entier en se diversifiant culturellement à l’infini. Nulle espèce ou race nouvelle n’est née. Pygmées, Noirs, Blancs, Jaunes sont interfécondables.

 

Sur le plan génétique l’Europe est extrêmement homogène, comparée aux autres continents.  Les Français et les Allemands, qui se sont longtemps hais et se sont livré plusieurs guerres, ont pour l’essentiel des gènes très semblables.  Il y a parfois plus de différences entre un Français du Sud-Ouest et du Nord-Est qu’entre un Parisien et un Bavarois.  Il est inconcevable également qu’il puisse y avoir en Allemagne un pourcentage plus fort de types génétiques prédisposés au nazisme.

L’élucidation du génome humain dont on nous a tant parlé l’année passée, n’a pas permis de mettre en évidence les gènes responsables de la couleur de la peau, qui est en fait un trait racial de peu d’importance. D’autres le sont sans doute plus. 90% des écossais sont du groupe sanguin A, de même que 90% des Camerounais.

 

Le développement des sciences au XIX° siècle avait fortement contribué au développement du racisme. Les nouvelles sciences de l’homme, dans leur hâte de rattraper les sciences de la nature, ont cru pouvoir établir des déterminismes qui étaient prématurés. On repère la naissance, à la fin du XVIII° siècle, de la physionomie qui engendrera la phrénologie ou crânologie. ; beaucoup s’imaginent pouvoir juger d’un tempérament en fonction du faciès et des bosses crâniennes. La dégénérescence de la race et la décadence de la civilisation devinrent des obsessions au début du XX° siècle. Un darwinisme grossier (mis en œuvre par Francis Galton, cousin de Charles Darwin) poussera à la sélection des élites et de l’eugénisme, non seulement chez Hitler, mais également chez des penseurs chrétiens comme Alexis Carrel. Dans son best-seller « L’homme, ce inconnu » déclare que «  les prolétaires doivent leur situation à des défauts héréditaires de leur corps et de leur esprit ».

 

Le trait qui a été le plus attentivement mesuré est le célèbre quotient intellectuel (QI).  Ce qu’il mesure n’est pas l’intelligence proprement dite, trop difficile à définir, aux aspects trop nombreux et aux capacités trop diverses, mais l’habileté à effectuer des analyses numériques, géométriques et linguistiques, et des analyses de formes abstraites, un peu comme les exercices que l’on fait à l’école.  Certains imaginent que le QI ne mesure que les qualités innées.  Mais rien, dans l’intelligence de l’enfant ou de l’adulte, n’est véritablement et uniquement inné.

Dans les années septante étaient fort en vogue des théories américaines qui montraient que la différence de 15 points entre les Blancs et les Noirs d’Amérique étaient d’origine génétique.  Mais il est apparu ensuite que la mauvaise qualité des écoles dans lesquelles étudient les Noirs américains, la difficulté de motivation rencontrée par ces jeunes gens, soumis à une humiliation sociale incroyable et élevés dans des conditions familiales peu propices pouvaient également être une des causes du déficit en QI.’

Pour en avoir la preuve, il fallait des observations longues et difficiles.  Sandra Carre, une psychologue américaine, retrouva un grand nombre d’enfants noirs, qui avaient été adoptés peu après leur naissance par de bonnes familles du Minnesota; elle les compara avec des enfants blancs de condition similaire.  Il apparut qu’il n’y avait pas de différence entre ces deux groupes.  La psychologue anglaise Barbara Tizard publia, quant à elle, des données recueillies dans des orphelinats de bon niveau en Angleterre, qui ne firent pas apparaître de différence entre écoliers noirs et écoliers blancs.

A la fin des années septante fut publiée la découverte que les Japonais avaient un QI supérieur de 11 points à celui des Américains blancs.  Voilà donc un nouveau problème à résoudre: la différence entre les Japonais et les Américains est-elle génétique ou due à l’environnement.  Les Américains, gênés par cette différence, ont avancé l’hypothèse qu’elle était due à la meilleure qualité des écoles japonaises.  Une autre hypothèse la relie à l’apprentissage des idéogrammes de l’écriture japonaise.  Cet apprentissage demande un grand effort de mémoire et d’analyse, sans doute profitable pour le QI. Comme on pense aujourd’hui que le QI plus élevé de nos enfants est dû aux longues heures qu’ils passent sur l’ordinateur.

Les meilleures analyses des données globales disponibles aujourd’hui sur, le QI donnent des estimations à peu près égales en ce concerne les effets relatifs de la génétique, de la culture et de l’environnement individuel de croissance.

 

En résumé, les différences somatiques entre races sont mineures, les différences cérébrales statistiquement insignifiantes. Ou elles n’ont une signification que pour le misérable racisme qui veut toujours traduire la différence en hiérarchie, et exprime son infériorité morale en complexe de supériorité.

 

S’il est difficile de faire des distinctions entre races, il est également difficile de définir le terme racisme.  Les attitudes racistes très souvent ne se basent guère sur des arguments scientifiques tels que ceux que nous venons de développer mais sur des préjugés ou des émotions.  Le caractère non rationnel du racisme a été bien décrit par le philosophe anglais Michael Dummet: «L’irrationalité du racisme transforme des traits extérieurs sans importance en éléments essentiels pour hiérarchiser les individus.  Plus radicalement, les racistes nient qu’il existe une humanité.  Ils entendant traiter certains individus comme s’ils étaient moins que des êtres humains; cela est contraire à la raison qui suppose une universalité de l’idée d’humanité».

Ou comme l’a dit Claude Lévy-Straus : « Les préjugés raciaux atteignent leur plus grande intensité vis-à-vis des groupes humains réduits par d’autres à un territoire trop étriqué, à une portion trop congrue des biens naturels pour que leur dignité n’en soit pas atteinte à leurs propres yeux comme à ceux de leurs puissants voisins ».

 

Au sens large du terme on peut juger comme raciste toute personne qui ignore ou refuse de prendre en compte les différences culturelles, religieuses, linguistiques, sociales de l’autre.

Au sens étroit du terme, est raciste celui qui considère sa race comme supérieure et dévalorise toutes les autres comme intérieures et parvient ainsi à justifier toute exclusion ou oppression des autres races.

Le dernier livre de Samuel Huntington (The Hispanic Challenge) est un bon exemple de cette attitude : les immigrés mexicains détruiraient l’identité américaine. D’autres auteurs américains lui font remarquer que une telle réaction n’est pas nouvelle aux Etats-Unis. Benjamin Franklin dénonçait les immigrés allemands comme « les plus stupides représentants de leur nation ». En 1855 le gouverneur du Massachusetts traitait les Irlandais de « hordes barbares ». En 1906, H.G. Wells prétendait que l’arrivée des Juifs, des Italiens et des Polonais allait « diluer le peuple américain au milieu de paysans étrangers profondément ignares ».

On peut sans doute plus simplement définir le racisme qui est motivé par la peur de ce que l’on ne connaît ou ne comprend pas par son contraire qui est la tolérance.  Au sens passif du mot la tolérance est acceptation de la différence; au sens actif, elle est l’expression de l’intérêt pour des opinions ou des façons de vivre différentes. Nous trouvons refuge dans le groupe dans lequel nous trouvons. Le racisme est un peu la crainte de n’être plus rien si on perd ses références

Dans l’histoire de l’humanité, les régions ou les peuples qui ont développé les plus grandes civilisations, sont ceux où le mélange racial était le plus grand : la côte ionienne du 4° siècle avant JC, la Tolède du 14° siècle, l’Amérique du Nord du début de ce siècle, la Vienne de 1900 et peut-être le Luxembourg de 2000. Un peu comme Darwin l’a montré en biologie : les plantes sauvages (ou mauvaises herbes) à forte richesse génétique sont plus performantes pour envahir le terrain que les légumes sélectionnées que nous voulons faire pousser dans nos jardins.

Et à ceux qui prétendent que la race blanche est plus intelligente parce que c’est elle qui a développé science et technologie au cours des 5 derniers siècles, on peut précisément répondre que le moteur de la Renaissance était le commerce des épices conduisant à un brassage des peuples par delà les mers. Comme les conquêtes arabes du bassin méditerranéen avait conduit aux merveilles de l’Espagne arabe. Et que bien longtemps avant les Européens les Chinois avaient inventé la poudre, la soie, le harnais, les moulins à vent, les écluses, le papier, le cardan. Mais même aujourd’hui certains politiciens n’ont pas compris. Par exemple, quand lors de son voyage d’été 2007 en Afrique il explique à ses hôtes abasourdis qu’ils devraient prendre comme exemple le développement technique et scientifique de l’Europe. Il oublie que quand Clovis et Dagobert mettaient leur culotte à l’envers, des villes comme Tombouctou ou d’Addis Abeba étaient des centres de haute culture.

 

Roger Garaudy avait bien mis en évidence l’enrichissement que l’individu pouvait tirer des différences culturelles ou raciales: «L’autre, les autres, c’est ma transcendance, ce qui m’appelle au delà des mes limites individuelles, ce qui me constitue comme homme.  L’humanité n’est pas une aventure solitaire, C’est une conquête de la communauté.  L’enfer c’est l’absence de l’autre, la fermeture à l’autre».

 Une révolution silencieuse 

Que les hommes et femmes du XIXe siècle se croient égaux, quelle que soit leur race, leur langue ou leur religion est peut-être un des plus grands événements de l’histoire humaine, bien que sa naissance soit passée inaperçue et qu’elle se soit imposée à nous comme à notre insu : aucun fait marquant, aucune doctrine, aucun livre n’est à l’origine de son triomphe tacite. Les facteurs qui sont à son origine sont multiples sans qu’on puisse en identifier le principal : les Lumières, le christianisme, la décolonisation, la mondialisation, la science des sociologues.

Or ce qui pour nous est maintenant une évidence n’a guère plus de cent ans. Elle aurait surpris nos arrière-grands-parents. Et les Grecs : il n’y a plus de Barbares.

  Pierre Lutgen, Bachelier en philosophie thomiste 5    


[1] Leopold S Senghor, dans Les Etudes Classiques XLV 202, 1977


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