Un principe de précaution dangereux

 Invoquer sans cesse le principe de précaution revient à nier l’utilité de la recherche scientifique.Alfred BernardLa peur est le plus puissant levier de la religion écologique, comme elle l’a été de toute religion.

Bernard Oudin

 La peur de l’an 1000 a été remplacée par le principe de précaution à la fin du 2° millénaire Les prophètes, les moines prêcheurs et les chamans ont été remplacés par les activistes verts, et les ‘experts en environnement’ des administrations.  Les gens sont aussi crédules qu’au Moyen-Âge quand on peur prédit des catastrophes qui arriveront dans 20 ans ou 100 ans, et cela parce que personne ne peut aller vérifier ce qui se passera dans cent ans. Et pourtant l’histoire nous a montré que les aberrations, les superstitions et les mensonges contenus dans les mythes de type religieux ont eu des conséquences dévastatrices pour les sociétés qui y croyaient. Les images générées par ordinateur et projetées sur nos écrans de télévision ont remplacé les tours de passe-passe et les techniques de mystification des saltimbanques. 

Le risque nul n’existe pas

 Le dernier exemple de la sottise codifiée est le principe de précaution. L’homme de nos sociétés opulentes voudrait éliminer tout risque de sa vie. Mais une vie humaine sans risques est impossible. On aimerait que les fabricants de nouveaux produits chimiques nous démontrent l’innocuité parfaite de ces produits. Mais il n’existe nulle substance qui ne présente un risque à haute dose, que ce soit l’eau distillée ou l’aspirine, le lait maternel ou la pénicilline, le légume biologique ou la peinture à l’eau. La science ne saurait pas démontrer qu’une substance est sans aucun danger.  Et si on n’arrive pas à montrer qu’une substance chimique a des effets à court terme, on suggère qu’elle aurait des effets à long terme. En d’autres mots, puisque notre espérance de vie s’est fort allongée, nous sommes plus susceptibles aux maladie de la vieillesse. 

On arrivera donc à l’interdiction de substances anodines. Au Pérou on a enlevé le chlore de l’eau potable parce que l’Environmental Protection Agency des Etats-Unis estime que le chlore pourrait être cancérigène. On s’est retrouvé à Lima avec une épidémie de cholera qui a tué  40 000 personnes. D’autres ont prétendu que la triple vaccination MMR des enfants pouvait conduire à l’autisme. On a supprimé la vaccination en Irlande, en Suède et aux Pays-Bas. De nombreux enfants sont morts de la rougeole. Le DDT tuerait les oiseaux dans l’œuf : on l’interdit et des millions de personnes en Afrique et en Asie meurent de nouveau de la malaria.

C’est en Allemagne, à la fin des années 60 du siècle dernier sous le nom de Vorsorgeprinzip que le principe de précaution est énoncé pour la première fois. Les premières formulations du principe étaient strictement liées aux questions d’environnement. Il s’agissait d’un principe d’action publique qui autorisait les pouvoirs publics à prendre des mesures nécessaires pour faire face à des risques ou catastrophes éventuelles. De proche en proche il est passé de l’environnement à la santé et à toutes les activités humaines. Bruno Latour écrit dans Le Monde du 4 janvier 2000 :  « Le principe de précaution va, si nous n’y prenons garde, se banaliser au point de se confondre avec la simple prudence. Ce n’était pas nécessaire d’inventer un terme aussi pédant – ‘faire gaffe’ aurait suffi ».

Ou l’idée de la précaution serait-il apparenté à la prudence aristotelicienne. Dans l’Ethique à Nicomaque, Aristote développe une conception de la phronèsis, traduite par Cicéron en prudentia et reprise par Kant sous le terme Klugheit :  « l’habileté dans le choix des moyens qui nous conduisent à notre plus grand bien être ». Ce qui est fort éloigné du principe de précaution. Ce dernier se rapproche plutôt de l’esprit et des méthodes de l’Inquisition où l’accusé était à priori coupable et devait démontrer son innocence.

Le risque nul n’existe pas et toutes les activités humaines en comportent : le jeu, le sport, le voyage, le travail, la recherche…Nous devons continuellement mettre en balance les avantages ou plaisirs de ces activités avec leurs risques connus ou potentiels et prendre une décision. Mais nous ne devons pas nous enfermer dans une cave blindée.

C’est d’ailleurs dans les pays riches où la couverture sociale et les assurances de toute sorte protègent le mieux de toutes sortes de risques (les pays scandinaves p.ex.) que le taux de suicides est le plus élevé. Il y est par contre très bas en période de guerre. Comme si l’homme avait besoin de l’aiguillon du risque pour vivre.

 Le principe de précaution qui se conjugue au conditionnel est un luxe que peuvent se payer les pays riches. Il oublie que le développement durable s’appuie non seulement sur le pilier écologique, mais également sur deux autres : l’économie et le social. Le développement durable exige que le principe de précaution soit appliqué bien au-delà des risques sanitaires et environnementaux, aux conséquences premières de l’innovation technique sur la société : l’emploi, l’équité sociale, la solidarité Nord-Sud. Le principe de précaution risque de devenir le joker des argumentations faibles, l’instrument de l’opportunisme politique. Il peut même conduire à des dérives autoritaires : quelques verts fondamentalistes se croient investis d’une sorte de prêtrise pour protéger l’humanité. Et cette fin justifie des moyens tels que le mensonge ou la contrainte. 

Un frein au développement

 Le principe de précaution est l’antithèse de la rationalité scientifique, et la remplace par la subjectivité, les spéculations et l’irrationnel. La recherche scientifique ne peut être poursuivie que si les chercheurs démontrent à l’avance que les produits de leurs recherches ne présenteront pas le moindre danger. Ceci aurait éliminé d’avance la découverte ou l’utilisation :          de la pénicilline,         du vaccin de la rage,         des rayons X,         de la transfusion sanguine,          de la transplantation d’organes,         de l’eau de Javel,         du moteur à explosion,         du gaz à tous les étages,         de la radio,         du téléphone,         des frigidaires         des lignes à haute tension         des fusées         du feu Christophe Colomb n’aurait pas découvert l’Amérique s’il avait appliqué le principe de précaution et les hommes n’auraient jamais été sur la lune. Ou les primates humains sauteraient encore d’une branche d’arbre à l’autre sans oser descendre à terre, comme le dit le professeur argentin E Fereyra.  En Angleterre les expériences de chimie ont disparu des classes de lycée et la chimie ne peut plus être étudiée que dans les livres. Le livre «  Safeguards in the School Laboratory » décrit tant de dangers dans les acides, les solvants, les poussières, les gaz, les enzymes, les colorants que les associations de parents que veulent plus que leurs bambins y soient exposés. Il étend en tout cas les pouvoirs de police de l’administration, comme dans les Etats totalitaires. L’Etat peut suspendre de manière arbitraire un certain nombre de libertés, sans pour cela devoir s’appuyer sur des certitudes scientifiques. Il menace à terme de paralyser la vie publique ainsi que la recherche scientifique. Ce qui conduit Claude Allègre dans son Ephéméride virulent de l’Express du 16 novembre 2000 à dire «  Précaution, piège à … Le rapport du 13 décembre 2002 de l’Académie des Sciences en France met ainsi en garde contre une interprétation maximaliste du principe de précaution qui freine la recherche des centres de biologie sur les OGM et  constitue un handicap pour l’agriculture européenne. Le principe de précaution, si on veut l’appliquer, doit être conjugué avec le principe de proportionnalité. Les coûts engendrés par les précautions prises ne doivent pas être hors proportion par rapport au risque. Dépenser de l’argent pour rendre les routes plus sûres est logique, mais dépenser des sommes exorbitantes contre les risques hypothétiques  des OGM qui n’ont jamais ni tué, ni rendu malade un seul être humain, nous paraît peu sensé. Insistons également sur la différence entre précaution et prévention. Cette dernière veut s’attaquer aux causes connues des accidents et des maladies : l’alcool et les cigarettes p.ex.    Des scientifiques avides de subsides pour leur programme de recherche sont prêts à vous produire n’importe quel scénario effroyable sur la montée des océans, sur le danger des salades contaminées au plomb, sur les cancers dus au trou dans la couche d’ozone, sur les morts imaginaires de Seveso, sur les mutations génétiques autour des centrales atomiques. Le dernier exemple en est la crise de l’acrylamide. La « Food Administration » de Suède se trouve à court de fonds. En avril 2001 elle convoque une conférence de presse et annonce la découverte de ce produit cancérigène dans une multitude d’aliments, dont les frites, les chips, le pain, certaines céréales. La nouvelle se répand comme un feu de poudre. Ce n’est qu’en janvier 2003 qu’un article publié dans British Journal of Cancer désamorce la bombe en montrant que l’on trouve bien de l’acrylamide dans ces aliments mais que l’effet cancérigène du produit est loin d’être démontré. Le Aftonbladet de Stockholm parle même d’effets anticancérigènes. Mais  entre-temps un large budget de recherche a été accordé à la « Food Administration » suédoise. Méfions-nous des prophètes de malheur. Ils veulent obtenir des subsides et remplir leurs tirelires ; sur le marché de la peur les recettes pour arriver à cette fin sont simples. Vous répétez souvent la même ineptie ou le même mensonge. Il en restera toujours quelque chose, surtout si offrez des communiqués alarmistes à la presse qui les publiera sans se poser de questions. Vous trouvez un expert autodidacte ou un professeur qui se laisse acheter pour soutenir vos allégations. Faites peur même si les risques pour la santé sont infiniment petits. Faites appel aux sentiments maternels et aux risques pour les enfants d’aujourd’hui et ceux des générations futures. Montrez l’irresponsabilité de ceux qui vous contredisent, surtout celle des industriels.  Une nouvelle religion L’écologie est devenue la nouvelle religion des citadins athées. Il est aisé de comparer ses dogmes et croyances avec celles de la Bible : il existait un état paradisiaque où l’homme vivait en harmonie avec la nature, le principe de précaution correspond à l’état de grâce, la pollution (le péché) conduira l’humanité à sa perte, les économies d’énergie (la pénitence) et les aliments biologiques (l’hostie) permettent le rachat. Evidemment des philosophes ou théologiens en manque d’audience suivent ce mouvement. Tels que Hans Jonas pour qui la religion ne peut pas se passer du recours à la crainte. La vieille idée que la peur est le commencement de la sagesse est érigée en principe fondateur. On effraie les enfants avec des croque-mitaines et les apocalypses annoncées par Jonas jouent le même rôle dans cette éthique qui prend les hommes pour des enfants. Avec les mêmes effets pervers connus : bien vite les enfants se rendent compte que les croque-mitaines n’existent que dans l’imagination des parents et, du coup, considèrent les véritables dangers comme des fables. A force de crier « Au loup »… Gardons notre optimisme. L’homme est capable d’organiser des guerres et des  catastrophes, mais il a toujours été capable de trouver des solutions aux situations difficiles et de bâtir un avenir meilleur. Le chercheur scientifique doit rester un prophète et un rebelle. Arrachons-nous aux dogmes écologiques et au principe de précaution où on veut nous enfermer. Considérons le monde, la vie, l’homme, la connaissance, la technique comme système ouvert. Une brèche par laquelle nous respirons.  Le philosophe français Emmanuel Mounier écrivait en 1949 : La décision créatrice, en rompant une chaîne de fatalités (maladies, famines) a bouleversé les calculs : par elle le monde avance et l’homme se forme. Plus de technique appelle plus de liberté ». Mais le principe de précaution poussé à l’extrême réduit nos libertés. Si on veut éliminer les deux derniers % de risques ou traquer le dernier terroriste, nous nous trouverons dans le régime totalitaire de Orwell. Dans son essence même le principe de précaution est contraire à l’Evangile où de nombreux passages mettent en garde contre la peur (« nolite timere ») et la frilosité : « Regardez les fleurs des champs et les oiseaux du ciel … » L’Appel de Heidelberg publié en 1992 par une cinquantaine de prix Nobel reprend le même thème :  « Nous nous inquiétons d’assister à l’émergence d’une idéologie irrationnelle qui s’oppose au progrès scientifique et industriel et nuit au développement économique et social.Les plus grands maux qui menacent notre planète sont l’ignorance et l’oppression et non pas la science, la technologie et l’industrie … qui permettront à l’humanité de venir à bout, par elle-même et pour elle-même, de fléaux tels que la surpopulation, la faim et les pandémies. » La paresse intellectuelle est un péché impardonnablePascal 

Pierre Lutgen, Docteur en sciences 

lutgenp@gms.lu


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