Deux Amériques, deux cultures

 

« Les Etats-Unis semblent destinés par la Providence à semer la misère en Amérique au nom de la liberté ».

Simon Bolivar

  

Pourquoi y-a-t-il tant de différences entre l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud, alors qu’au départ les deux semblent avoir eu les mêmes chances de développement. Pourquoi, par exemple, un pays comme le Brésil qui a un ‘hinterland’ aussi prometteur que la côte atlantique des Etats-Unis, est resté pendant des siècles cantonné sur la côte Est alors que les Etats-Unis ont connu leur poussée vers l’Ouest. La conquête de l’Amérique du Sud par les Espagnols s’apparente plus à une prise qu’à une entreprise, au coup de force qu’à l’effort, au pillage qu’au développement.

 

Cette différence est essentiellement due au passé culturel et religieux. L’Amérique anglophone a été colonisée par un protestantisme progressif et l’Amérique latine a été influencée par le catholicisme conservateur espagnol. Jésus avait eu une attitude très dégagée vis-à-vis de l’argent. La plupart de ses disciples avaient tout abandonné, mais pas tous tel que Joseph d’Arimatée. L’impôt était toléré, mais les ouvriers n’étaient pas payés à l’heure. Le jeune homme riche était esclave de ses biens, mais le fermier qui avait fait fructifier ses talents était hautement loué.  Au XIIIe sècle l’église catholique avait déclaré comme péché la poursuite de l’argent, mais permettait l’étalage des richesses. Le protestantisme favorisait l’acquisition des biens terrestres, mais proscrivait la jouissance et l’étalage. Ou comme disait le philosophe Gabriel Marcel, la différence entre catholiques et protestants, est la différence entre être et avoir. A un niveau plus terre à terre, la philosophie de vie catholique nous a donné l’excellente cuisine italienne ou française, et la protestante aux Allemands les saucisses, aux Américains les Hamburger et à la perfide Albion le mouton bouilli à la menthe.

 

C’est la même influence qui explique l’essor économique de l’Angleterre et des Pays-Bas au XVI° siècle. Jusqu’à la Révolution Française le prêt à intérêt était tabou dans les pays catholiques et l’Eglise catholique avait su se ménager au concile de Trente une mainmise très forte sur les biens de la terre, alors que le calvinisme avait su dissocier religion et commerce. Max Weber  voit  la cause de cette dissociation dans une complexe relation entre la prédestination et sa confirmation terrestre  par une vie professionnelle réussie. Le calvinisme fut porteur d’une nouvelle vision de l’homme et de la société. L’individu s’y trouvait motivé à contrôler méthodiquement son propre état de grâce. Le travail était un engagement pieux, réponse à un appel de Dieu (Beruf). L’argent ne se dépensait plus dans des fêtes somptuaires ou dans le luxe et le superflu, mais se réinvestissait. El la « révolution américaine » n’etait pas une révolution sociale comme la révolution française. Elle était plutôt d’ordre mercantile : se débarrasser du joug des taxes anglaises. Et la Constitution mise en place par les pères fondateurs : Jefferson , Adams, Washington était assez vague pour laisser main libre aux détenteurs de capital et de terres. Franklin avait prédit ce qui arriverait 200 ans plus tard : un Etat géré par les conservateurs et les grosses sociétés.  L’auteur colombien Alvaro Mutis voit cela d’une façon un peu plus critique : » Des stratégies luthériennes de commerçants sans clémence ». On est bon chrétien le dimanche, mais en semaine on peut faire des affaires sur le dos des autres. Impitoyablement.

L’individu, cheminant à côté de Jésus, contient une parcelle de divinité, et tous, en somme, seraient des dieux. Or, si chacun est dieu, alors tout est permis : l’autodivinisation conduit au relativisme moral. Sur le marché de la religion portable aucune autorité supérieure ne peut s’arroger une légitimité quelconque pour condamner les comportements de l’individu et de la nation

   

L’Espagne du ‘Siècle d’or’ se contente d’un étalage orgueilleux de ses richesses, cependant que l’esprit d’entreprise et d’initiative est brimé. L’élan de la reconquête de la péninsule ibérique et de la découverte des Amériques se fige dans une pose héroïque et caricaturale, celle de l’hidalgo halluciné, ennemi du travail et des moulins à vent et obsédé par le modèle aristocratique de l’oisiveté ostentatoire. Le travail de la terre, les métiers mécaniques, le commerce sont considérés comme un déshonneur. Non seulement ces métiers sont méprisés, mais les gens qui les exercent punis. Pendant deux siècles, l’Espagne a chassé et brûlé les moriscos et marranes, musulmans et juifs convertis. Son acharnement à poursuivre les minorités non catholiques atteste une sorte de « rage sourde et tenace contre l’univers mental et social de l’activité entrepreneuriale » (Alain Peyrefitte).

 

En même temps, elle entretient la pauvreté. L’Eglise espagnole aime tant les pauvres, qu’elle les multiplie. Elle les secourt avec zèle, parce qu’ils « exercent une fonction sociale et religieuse, en donnant au riche l’occasion de se vouer aux bonnes oeuvres ». A Seville, en 1679, 14 000 pains sont distribués par jour. Ce système social est aux antipodes du système hollandais et, un siècle plus tard, du système anglais, qui ne veulent offrir aux pauvres que du travail rémunéré. A la même époque les Anglais jouent aux inventeurs. Dans les domaines centraux de l’industrialisation – métallurgie, mécanique, et textile – les inventions décisives seront britanniques. L’invention anglaise est orientée vers un résultat productif, ordonnée à un progrès matériel.

En la même époque la France connaît le siècle des Lumières et l’Allemagne son « Aufklärung ». Il serait vain de chercher en Espagne et en Amérique Latine un Descartes et un Leibniz, ou encore un Galilée et un Newton.

 

L’Amérique du Sud a été soumise par des conquistadors et peuplée par des colons choisis par l’Eglise et l’Etat pour leur bonne conduite et leur soumission et contrôlés étroitement par la métropole. Beaucoup plus que Londres qui appliquait une politique du laissez-faire.

Les Etats-Unis ont été fondés par les marchands du Mayflower sur  une conception originale de la vie en société reposant sur l’image d’échanges libres entre égaux. La logique des rapports marchands sert de référence. « Souvent, note Tocqueville au 19°s, les Américains appellent  louable industrie ce que nous nommons l’amour du gain. Les serviteurs américains ne se sentent pas abaissés par l’idée qu’ils reçoivent un salaire ; car le Président des Etats-Unis travaille aussi pour un salaire ».

 

L’américain WASP (white anglosaxon protestant) est plein de confiance en lui-même et son monde. Dès son plus jeune âge on lui inculque la notion que son pays est le plus riche, qu’il a la forme de gouvernement la plus parfaite[1], la nourriture la plus délectable, les voitures les plus grosses, l’arsenal nucléaire le plus redoutable, les citoyens les plus honnêtes[2] et une civilisation supérieure à toutes les autres.

Chaque Américain croit avant tout en lui-même et se projette dans l’avenir.  Lors d’un échec il en cherchera les causes en lui-même et non pas dans un accident de la Providence. La « poursuite du bonheur » est inscrite dans la constitution américaine. Et si l’on ne trouve pas ce bonheur dans un coin du pays , on va le chercher dans un autre. En moyenne, un Américain ne reste guère sur place plus de cinq ans.  Je, moi et moi-même constituent les véritables destinataires de toute prière. Réussir dans les affaires, être en forme physiquement, être rayonnant et ouvert aux autres et être aimé et apprécié par ceux-ci sont dans l’éthique protestante les signes d’une prédestination pour le paradis. Aussi n’a-t-on rien à cacher. Les portes des bureaux sont ouvertes, les jardins ne sont pas clôturés par des haies. Les lumières restent allumés la nuit. Il convient de déguiser son ressentiment, de taire ses maladies, de maquiller sa vieillesse. Qu’un tel mode de vie conduise pour beaucoup à un sentiment d’isolement, à la schizophrénie, à l’hypocrisie, et aujourd’hui à la consommation de drogues semble fatal. Les américains consomment 300 tonnes de cocaïne et 1000 tonnes de marihuana par an et sont de loin leaders dans ce domaine. En 2003, selon le New York Times, les Américains ont consommé pour 6,4 milliards de dollars de médicaments contre la dépression. Les Américains sont dans leur majorité des hommes profondément malheureux, mécontents de leur destin. D’où la prolifération des gourous et des sectes.

 

Dans les sociétés pré-modernes l’intégration sociale, les codes de conduite et la confiance en soi des personnes était reliée à leur position dans la hiérarchie sociale et aux traditions. Dans une société individualiste ces références, cette intégration n’existent plus. L’individu devient anxieux et il se croit obligé de démontrer tous les jours à soi-même et aux autres sa valeur, sa fiabilité en se déshabillant en quelque sorte. Comme disait Jean-Paul Sartre : » La société US établit des bornes infranchissables pour le comportement des individus (conformisme), mais à l’intérieur de l’espace social délimité par ces bornes, elle autorise et encourage la liberté du comportement (individualisme)».

 

Le latino-américain est plutôt pessimiste, un pessimisme qui en plus était imprégné du fatalisme des Incas ou des Aztèques. En plus il hérite de la mentalité de l’Espagne du XVI° siècle strictement opposé aux idées de renouvellement de la Renaissance. Le prestige de quelqu’un est lié à sa naissance et ses biens fonciers.  Jusqu’au milieu du XX° siècle le latino-américain n’aimait pas s’aventurer dans les projets à long terme aux résultats incertains. Il vit dans le passé et le futur s’arrête au lendemain, au mañana. La société anonyme à actions a été inventée par les anglais et les hollandais protestants et perfectionnée en Nouvelle Angleterre, pendant qu’en Espagne et en France  l’Etat catholique essayait de tout contrôler, non seulement dans la mère patrie, mais également dans les colonies. Ceci explique en grande partie l’échec économique et militaire de la Louisiane et du Québec devant les Etats de la Nouvelle Angleterre.

 

Mais les choses sont en train de changer en Amérique du Sud: la réserve  de ressources naturelles inexploitées est énorme, les régimes des caudillos et des dictateurs sont remplacés par des régimes démocratiques et les universités forment des cadres et des scientifiques compétents.

L’Amérique du Sud se découvre un avenir, alors que les Etats-Unis deviennent un pays où le futur est dans le passé, dans des valeurs de société qui deviennent obsolètes et dans les commémorations de victoires militaires.  En plus le dynamisme démographique fait que les ‘latinos’ sont en train de reconquérir le Nouveau Mexique et la Floride. L’espagnol est devenu la seconde langue des Etats-Unis, l’anglais par contre est loin d’être la seconde langue dans les Andes.

 

Les différences entre Amérique du Nord et Sud ne sont pas seulement économiques, on les retrouve également au niveau culturel et dans les relations entre races. Les plantations de l’Amérique du Nord et celles du Sud avaient le même aspect extérieur. Mais très grande étaient à l’intérieur les différences dans les relations entre patron et esclaves. Les racines de cette différence dépassent les différences entre catholiques et protestants et remontent loin dans le passé. Avant de conquérir le continent sud-américain les habitants de la péninsule ibérique avaient été en contact durant 600 ans avec des maures et dominés par eux. La classe dominante avait été basanée, tolérante et polygame. Se marier avec quelqu’un à peau foncée et à corpulence rondelette donnait un statut social supérieur. Les portugais ont exporté cet idéal de convivialité des races au Brésil. Il n’y avait aucune honte à se marier avec une indigène ou métisse à peau foncée et dans les plantations mêmes les patrons se mêlaient sans préjugé aux esclaves. Les habitations étaient voisines. Tous les enfants allaient à la même école.

 

Les danois, les écossais, les allemands qui partaient à la conquête de l’Amérique du Nord n’avaient vu des nègres et des indiens que dans les cirques et les foires. Ils étaient tous classés dans une catégorie raciale inférieure, à mi-chemin entre l’homme et le singe. On avait vis-à-vis d’eux l’attitude hautaine de l’arriviste puritain qui voyait dans son succès économique la preuve de sa prédestination luthérienne. Qui en effet donnait moins de signes de cette prédestination qu’un esclave noir. On tolérait que le patron ait des relations avec une esclave noire mais les enfants de cette union retombaient automatiquement dans les classes inférieures.

 

Une erreur commune était également de considérer l’Amérique du Sud comme un continent révolutionnaire et de penser qu’elle dériverait inexorablement vers le communisme à la suite de Cuba. Plutôt que d’être un continent révolutionnaire avec des poches de résistance conservatrices, c’est un continent conservateur avec quelques poches révolutionnaires sporadiques. L’image que Hergé nous a donnée dans ‘L’Oreille Cassée’ ou le ‘Temple du Soleil’ est plus juste que celle que Régis Debray nous a donnée. L’erreur de Che Guevara était de croire que les campesinos et les étudiants allaient le suivre dans la guérilla. Le campesino est trop pauvre pour embrasser une idéologie. Et les étudiants latino-américains ont le défaut de tous les étudiants: ils vieillissent, et comme en Amérique latine ils sortent à peu près tous des classes moyennes et supérieures de la société, une fois le diplôme en poche ils retrouvent vite tous les idéaux de cette classe.

Les descentes des étudiants dans les rues ont d’ailleurs fortement diminué au cours des dernières décennies, et les guérilleros des années soixante sont devenus des vétérans et ont fait, en Colombie notamment, de leur combat une profession lucrative.

 

Et les masses misérables des barrios et des favelas, ne sont elles pas une immense poudrière révolutionnaire. Tout d’abord elles apportent de la campagne leur conception féodale de la société. Elles cherchent plutôt un caudillo qui les protège qu’une idéologie. Et puis, c’est dur à dire: ils sont tellement misérables qu’ils sont peut-être mécontents, mais également apathiques. On ne fait pas la révolution avec un ventre creux. Leur seule chance est donc d’être intégrés dans un développement économique et industriel qui s’amorce.

 

On doit admirer l’Amérique du Nord pour les prouesses techniques et économiques ;  le système de valeurs américain valorise beaucoup les gagneurs (winners) et les créateurs d’entreprises. Mais ce développement rapide a créé une civilisation qui s’éloigne de plus en plus de la façon de vivre et de penser européenne. Un européen peut se sentir beaucoup plus chez soi à Medellin, à Santiago ou à Tegucigalpa qu’à Columbus ou à Chicago.

 

Une grande différence existe également dans l’urbanisation. L’américain du Nord garde dans sa mémoire le désir de ses ancêtres de fuir un régime et un Etat européens souvent opprimants pour les individus non conformistes et pour les minorités religieuses. En Amérique il trouvait devant lui des plaines qui s’étendaient sans fin vers l’Ouest et où il pouvait toujours retrouver de nouvelles libertés en fuyant devant une société qui s’urbanisait dans les Etats de la côte Est. Et quand l’Ouest « pacifié » jusqu’au Pacifique ne permettait plus de se défouler, les troupes américaines ont trouvé des champs de bataille sur tous les continents pour éviter que telle ou telle dictature puisse constituer une menace pour les intérêts américains que ce soit en Allemagne, au Vietnam, en Irak ou en Afghanistan.

 

L’américain du Sud, un peu comme l’européen, est plutôt attiré par les villes. Il y trouve une convivialité, des activités culturelles, une animation qu’il adore. Aux Etats-Unis, en dehors des heures de bureau, les villes sont mortes. Il n’y a même pas de terrasses aux cafés. Au Sud les minorités pauvres vivent aux abords des villes, au Nord les taudis se trouvent au centre. On pourrait dire en résumé que le Yankee fuit la ville pour se libérer de ses contraintes et vivre son individualisme et que le Latino la cherche pour y trouver une plus grande liberté d’expression. Aussi l’écrivain mexicain Carlos Fuentes ose parler du monde indo-afro-ibéro-américain et sa filiation avec la Renaissance en opposition avec le monde puritain et protestant.

 

Un voyageur allemand, Theodor Cordua,  avait déjà bien saisi les différences culturelles :

 « Die Mexicaner sind gastfrei und freundlich, lieben Spiel, Tanz und Musik, küssen und lieben sich. Dagegen sind die Amerikaner kalt, frech, stolz und listig. Die Religion der Mexikaner ist die katholische“. 

Mais qui mieux que Octavio Paz peut dire toutes ces différences :

 

“Les gringos sont crédules, nous nous sommes croyants ; ou encore optimistes et confiants et nous autres méfiants. Ils aiment les romans policiers, nous aimons les mythes et les légendes. Ils se réjouissent de leurs inventions pendant que nous léchons nos plaies. Ils croient en l’hygiène, dans le travail et la satisfaction matérielle. Leur vitalité se transforme en sourire figé qui veut cacher les rides et la mort. Ils boivent pour oublier, et nous buvons pour chanter. Ils n’ont peut être jamais connu de fête, où la nuit se transforme en un feu d’artifice de joie et de musique. 

Ils appellent vices tous les plaisirs des autres en vertu de leur ennui profond et leur incapacité à comprendre toute la beauté de la vie « 

 

Pierre Lutgen, gradué en sciences politiques et sociales.



[1] Et cette conviction d’être la nation préférée de Dieu conduit à la prétention d’être au-dessus des autres nations et des traités internationaux. Les Etats-Unis non seulement n’ont pas signé le traité de Kyoto, mais non plus la Convention Internationale des Droits de l’Enfant, le protocole international visant à abolir la peine de mort, la Convention de Genève relative aux Droits des Réfugiés et plusieurs autres.. Elle a soutenu des régimes dictatoriaux de la pire espèce à travers le monde et continue à en soutenir tels que l’Arabie Saoudite.

Et cette politique internationale, comme disait Jean Baudrillard, se fait avec l’aviation et l’information.

[2]  Ceci n’empêche que 2 000 000 d’Américains se trouvent en prison, contre 50 000 au Royaume-Uni  et que la capitale Washington connaît chaque année 69 assassinats sur 100 000 habitants contre 3 seulement à Paris et 2 à Rome.


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