Jeanne d’Arc

Pour qui aurait voté Jeanne d’Arc ?

 

Tous les Etats européens sont un accident de l’histoire. A partir de la révolution française on a essayé d’en faire des Etats-Nations. On a essayé de faire croire aux basques qu’ils étaient espagnols ou français, aux irlandais qu’ils étaient anglais, aux wallons de Doncols qu’ils étaient luxembourgeois et aux habitants de Martelange qu’ils étaient belges.

 

A cette fin les pouvoirs politiques utilisent les historiens comme chantres pour construire l’imaginaire des nations et l’enraciner dans les siècles.

Pour cimenter l’idée de nation, on a besoin de figures historiques, souvent mythiques. Les belges ont trouvé dans leurs archives Ambiorix auquel s’appliquait la phrase de Jules César« sed omnium fortissimi sunt belgae ». Ils ont eu quelque difficulté à utiliser le gantois Charles Quint pour représenter l’unité de la Belgique, parce qu’il ne parlait que flamand. Les allemands ont dans leurs tiroirs plusieurs Friedrich. Les luxembourgeois ont trouvé Melusine et Jean l’Aveugle (qui serait aujourd’hui incarcéré comme bandit de grand chemin).

 

De toutes ces constructions nationales, la plus bariolée était la France, avec des bretons, des basques, des catalans, des italiens, des alsaciens, des luxembourgeois, des flamands. Sans la félonie de Louis XI vis-à-vis de Charles le Téméraire au Zolverknapp l’Hexagone n’aurait pas vu le jour.

 

Comme héros nationaux la France possède des valeurs peu sûres: Vercingétorix s’est fait démolir par les romains, Clovis alias Chlodwig était un opportuniste belge qui parlait allemand, Charlemagne était un analphabète qui avait son palais et sa cathédrale à Aachen. Même en ce siècle où la culture française rayonne, il s’avère que des grands noms comme Piaf ou Montand sont d’origine italienne, Chevalier ou Johny Haliday d’origine belge.

 

La Révolution Française a le mérite d’avoir redécouvert Jeanne d’Arc.

 

Le seul qui ait parlé de Jeanne d’Arc avant la Révolution Française était Voltaire, et cela sur le mode comique et  plaisant, la traitant de servante d’auberge devenue femme soldat. Jeanne était encore loin du statut de sainte française et Voltaire pouvait se permettre de telles facéties.

 

Pendant les siècles antérieurs existaient également les panégyriques (sermons) des fêtes annuelles de Jeanne d’Arc à Orléans. Le thème qui y revenait toujours est que Jeanne avait été punie par Dieu parce que la France avait été plus importante pour elle que le service du roi.

 

C’est donc la Révolution française qui a redécouvert Jeanne d’Arc en même temps qu’elle inventait la notion de Nation française. Elle transformait l’histoire de la simple bergère en une tradition nouvelle et complexe. Jeanne, fille du peuple, trahie par le roi et brûlée par l’Eglise, devint la seule héroïne à survivre au raz de marée anti-royaliste, elle devint la Judith française, le symbole de la démocratie, du peuple prenant la parole.

 

Pourtant ces faits d’armes de Jeanne devant Orléans sont plutôt douteux : les Anglais sont partis, non pas par peur , mais parce qu’ils étaient à court d’armes et de vivres. Et les miracles nécessaires à la sainteté sont également douteux. La bulle du pape en 1920 attribuait à Jeanne deux guérisons dont on oublia de mentionner les lieu et date.

 

Napoléon et la Restauration de la royauté ne pouvaient plus l’ignorer, mais comment récupérer cette révolutionnaire. Il ne fut pas difficile de montrer que les jacobins et les sans-culotte ou autres révolutionnaires avaient irrespectueusement démoli plusieurs statues de Jeanne. Celle-ci redevint pour quelques décennies la jeune fille modeste, respectueuse, soumise à l’autorité et aux personnes que Dieu avait élevées au-dessus d’elle.

 

Au 19°s, sous l’influence sans doute du courant romantique et de son engouement pour l’Histoire, une foule d’historiens sont retournés aux sources. Ne citons que Chateubriand, Barrante, Lavallée, Michelet, Quicherat, Sismond. On peut dire que Jeanne d’Arc est une « création » du 19°s. Chateaubriand dans son Génie du Christianisme, un best-seller vendu à plus de 5000 exemplaires,  dit avoir le sentiment d’être reporté en arrière par Jeanne, dans la France des cathédrales et du Moyen-Âge, avec toute sa pittoresque vitalité, riche en couleurs et en diversité. 

Ce n’est qu’au milieu du siècle que des auteurs catholiques comme Barthélemy, Görres ou Wallon essayent de récupérer Jeanne d’Arc pour leur cause. Elle devint Jeanne-la-Providence à travers qui Dieu avait fait quelque chose de grandiose pour la France (gesta Dei par Francos).

 

Après la défaite de 1870, les positions se polarisèrent.

Les radicaux comme Gambetta et Fabre étaient partisans d’un culte uniquement laïque de Jeanne. Pour eux la vénération de la fille du peuple restait encore une des composantes de la lutte de la République triomphante contre le clergé et la monarchie.  Dupanloup, évêque d’Orléans, essayait de mobiliser Jeanne contre ces anticléricaux et les franc-maçons. L’Eglise trouvait cependant difficilement des réponses au fait que c’est elle-même qui avait fait brûler Jeanne à Rouen. Elle utilisait bien sûr l’argument subtil qui disait que Dieu avait envoyé Jeanne uniquement pour libérer Orléans et pour faire couronner le roi à Reims. Le fait qu’elle ait outrepassé ces deux missions et continué à combattre était un péché d’orgueil pour lequel Dieu avait exigé la purification sur le bûcher de Rouen. Pour arrêter ces arguties, il valait mieux obtenir de Rome la canonisation de Jeanne, afin d’en faire la gardienne incontestée de la France catholique contre la tradition de la Révolution impie de 1789.

L’enthousiasme pour Jeanne dans les années 1880 était à son comble et on  proposa des dates pour une fête annuelle. La droite était en faveur du 8 mai, date de la libération d’Orléans, la gauche en faveur du 30 mai, date de l’exécution de Jeanne par l’Eglise. Les milieux d’affaires proposaient comme compromis le deuxième dimanche de mai, car ils craignaient de voir augmenter le nombre de jours fériés.

Pour faire pression sur Rome, les évêques organisèrent en 1884 de grandes fêtes à Notre-Dame. Ce qui retint l’attention des républicains à ces manifestations, c’était la présence de militaires de haut rang, donc l’alliance entre « le sabre et le goupillon ». Le Conseil des Ministres réagit immédiatement en émettant une circulaire interdisant aux militaires de participer en uniforme à de telles fêtes.

 

Le conflit entre gauche et droite atteint son paroxysme juste avant la première guerre mondiale. En mai 1913 les « Jeunesses Royalistes » et l’« Action Française » déposèrent des gerbes près de la statue (républicaine!) de Jeanne à la place des Pyramides avec l’inscription « Pour Jeanne d’Arc, la grande compatriote de la France ». Les « Jeunesses laïques » avaient appelé à des contre-manifestations, où l’on pût voir des gerbes et des calicots avec ces mots « Pour Jeanne, trahie par son roi et brûlée par l’Eglise ». Les coups de poings sur les boulevards devinrent inévitables, ainsi que les empoignades à l’Assemblée Nationale.

 

La première guerre mondiale inaugurait une trêve, rompue par la canonisation de Jeanne d’Arc en 1920. Le Vatican y voyait également son intérêt : la canonisation permettait de reprendre les relations diplomatiques avec la France. Jeanne devenait la cavalière angélique,  un monopole et un objet de dévotion, et il devenait difficile de l’utiliser pour de quelconques innovations politiques. Comme disait l’évêque d’Orléans dans son sermon de 1942 : «  On ne saurait voir en elle un chef de guerre à la manière d’un Condé ou d’un Bonaparte. C’est avant tout une Sainte que Dieu envoie à la France pour lui redonner une âme. »

 

Le régime de Vichy et son « glorieux vieillard » ont bien sûr essayé d’en tirer avantage, surtout dans la propagande anti-anglaise à la fin de la guerre. En 1944, après les bombardements de Rouen par les alliés, fût publiée une grande affiche montrant Jeanne d’Arc enchaînée, avec en arrière-plan la cathédrale de Rouen en flammes. Lorsque l’on se rendit compte que cette affiche avait été copiée sur une affiche vieille de 30 ans, montrant Jeanne d’Arc enchaînée, avec en arrière-plan la cathédrale de Reims en flammes après les bombardements allemands, elle disparut des murs français.

 

Après la seconde guerre mondiale, peu de politiciens s’intéressent encore à Jeanne d’Arc et personne ne s’offusque de son utilisation publicitaire sur un camembert ou un savon. Faut-il donc faire beaucoup de cas de son utilisation sur les fanions de Jean-Marie Le Pen?

 

 

Pierre Lutgen

Gradué en sciences sociales

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P.S. Il y a des mauvaises langues qui disent que  Jeanne d’Arc a fait énormément de tort à la francophonie et que sans elle on parlerait aujourd’hui français dans les anciennes colonies britanniques, à Washington, à Singapour, à Melbourne et à Bora-Bora . En effet, du temps de Jeanne, le français était toujours la langue officielle de l’Angleterre normande. Ce n’est que forcée à s’isoler sur son île après la victoire de Jeanne, que l’Angleterre est devenue progressivement anglophone.

 

 

 

 

 

 


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