café et charité, fairtrade et bio

Café et charité : un mauvais mélange

Le café est la deuxième matière première sur le marché mondial après le pétrole. Il est la boisson la plus populaire de la planète et donne de l’emploi à 20 millions de personnes.

 

Nous avons passé quelques jours dans les collines de Colombie, parsemée de petites exploitations familiales de planteurs de café. Et avons pu à loisir discuter avec eux.

Tous savent que c’est la qualité du café qui garantit le prix et une place de choix  sur le marché mondial. Les graines de première qualité peuvent se vendre dix fois plus cher.. La grande coopérative colombienne à laquelle la plupart d’entre eux sont affiliés depuis des générations insiste fortement sur cet aspect de qualité et refuse d’acheter les graines de bas de gamme. Depuis quelques années le marché est cependant perturbé par des privés qui se mettent en concurrence avec leur coopérative. Et comme ceux-ci veulent absolument gagner une part de marché ils achètent les résidus de bas de gamme. Les producteurs voient avec des sentiments partagés cette évolution : bien sûr, ils arrivent ainsi à écouler toute leur production, mais ils savent qu’à la longue ceci nuira à la réputation du café colombien sur le marché mondial.

La coopérative leur fournit  une assistance technique et sociale, des cours de formation, des infrastructures de transport et de traitement (construisant même des routes), l’amélioration de l’outil de travail, des techniques de lutte biologique contre les maladies des plants de café. Elle poursuit agressivement la promotion du café colombien de qualité. Le nombre de points de vente « Juan Valdez » de café de première qualité sous forme d’expressi a été augmenté  de 150 % entre 2005 et 2006.

Les privés, même ceux qui se réclament du commerce équitable, profitent un peu comme des parasites de ces infrastructures existantes. Et parfois ils ne payent pas leur facture. Ainsi certains petits fermiers du Cauca (Sud de la Colombie) regroupés dans COSURCA attendaient en vain un payement de 168 000 US$ pour plusieurs conteneurs de café par l’importateur Certified International B.V.des Pays-Bas qui lui-même fournit les distributeurs « équitables » Fair Trade et Alter Products (Suisse). Les négociations continuent par l’entremise de FLO CERT et portent sur les critères de qualité biologique du produit, mais à ce jour sans résultat. Les petits fermiers sont ruinés. Les seuls à les soutenir sont les voisins équatoriens. Gonzalo Merchan, directeur de la Fundación Rantinpak leur écrit :

« Ce retard de payement de dettes met en péril des milliers de citoyens colombiens qui vivent dans une situation de guerre et de pauvreté. L’utilisation du label Fair Trade  par de grandes surfaces du Nord ne vise qu’à exploiter les producteurs du Sud. Ce n’est qu’une forme de publicité pour se créer une image d’entreprise solidaire dont le seul but est économique.

Le commerce équitable a remplacé la charité chrétienne. »

Aux Pays-Bas le marché des produits équitables ou bio soulève de plus en plus de questions. Une enquête faite par Fairfood montre que les importateurs de produits biologiques en provenance du Tiers-Monde ne s’intéressent qu’aux effets négatifs pour la faune et la flore, mais très peu pour les conditions sociales des producteurs. Des centaines de produits « bio » sont produits par des enfants (De Volkskrant, 18 juli 2007) L’association qui délivre le label EKO-keurmerk se justifie en disant que le législateur n’exige pas ce contrôle sur le respect des conventions de l’OIT pour les produits « bio ». Il en est d’ailleurs de même pour les produits « bio » importés des colonies israéliennes dans les territoires palestiniens. Le rapport de l’OIT de 2006 fustigeait des violations flagrantes des droits humains. Les ouvriers palestiniens travaillent dans des conditions de semi-esclavage dans les fermes bio israéliennes.

Sur le site de Max Havelaar on peut lire que le supplément de revenu pour les producteurs par rapport au commerce traditionnel s’élève à 50 millions d’euros en 2004. Ce surplus se répartit sur 1 million de producteurs dans 49 pays du Sud. Soit 50 euro par an pour une famille, ou 15 cent par jour. Beaucoup de bruit pour rien, dit Christian Jacquiau dans son livre «  Les coulisses du commerce équitable ».  La même année Max Havelaar a reçu des autorités françaises des subsides de 1,7 million d’euros au total , pour éponger un trou de trésorerie énorme. Les seuls qui semblent réellement profiter de tout ce négoce, ce sont ceux qui délivrent les certificats de culture biologique, pour ainsi tranquilliser les consommateurs de nos pays riches craignant surtout  pour leur propre santé.

Dans les entrepôts d’Amérique centrale, le café bio ne fait plus recette, révélait la revue américaine The Christian Science Monitor dans son édition de décembre 2009. « Cela a beau être l’un des meilleurs cafés du monde, les torréfacteurs n’en veulent plus » explique Gerardo de Léon, le directeur de la plus grande coopérative guatémaltèque qui regroupe 20.000 exploitants. « Je reçois tous les jours des appels d’acheteurs des Etats-Unis qui me demandent si j’ai du bio à vendre. Je leur annonce mon prix : 1,4 euro le demi-kilo… [pour du café vert non brûlé]. Et le café ne quitte pas l’entrepôt », poursuit le directeur. Certes, les quelques centaines de tonnes de café bio qui dorment dans des entrepôts du Guatemala finiront par trouver des acheteurs, mais au prix du café ordinaire.

Ainsi, du Mexique jusqu’au Costa Rica, au moins 10 % des cultivateurs sont revenus à la culture traditionnelle, qui atteint sans difficultés 880 kg à l’hectare contre moins de 520 kg en bio. Il y a une décennie, lorsque les cours du café s’étaient effondrés, des dizaines de milliers de cultivateurs latino-américains ont été encouragé par certaines ONG à se lancer dans les produits certifiés bio, qui rapportaient alors jusqu’à 40 % de plus que les produits similaires traditionnels. « Dans la mesure où les prix du café sont repartis à la hausse après la baisse des cours au milieu des années 1990, les producteurs n’ont guère de raisons financières de continuer à cultiver des graines bio », note la journaliste.

N’empêche que le commerce équitable a le mérite d’avoir attiré notre attention sur les petits producteurs pauvres et leurs problèmes. Mais aujourd’hui ceux-ci ont leur ordinateur portable et connaissent le prix journalier du café sur la bourse de café de New-York.

Marc Biver


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