voltaire chine

En marge d’une exposition

Voltaire, la Chine et nous

La Chine nous fascine et nous déroute. Sa résurrection après les affres de la révolution culturelle, sa puissance économique, sa culture, sa joie de vivre.

Spectateurs européens de son conflit avec les Etats-Unis nous avons difficile à le comprendre. Les premiers continuent à traiter la Chine de façon paternaliste, voire agressive, tout en étant endettés de façon colossale vis-à-vis de ce pays. Ils le critiquent pour la violation des droits de l’homme alors que les exécutions pour peine de mort sont proportionnellement plus élevées au Texas qu’en Chine, et que les tortures de prisonniers à Guantanomo, Abu Graib et tant d’autres lieux de détention de terroristes présumés révoltent la terre entière.

Mais ne jetons pas trop ce blâme sur les Américains, nous avons tous vis-à-vis de la Chine un léger sentiment de supériorité et nos media ne cessent de nous y conforter. Les guerres fratricides que les nations européennes se sont livrées entre elles et le désastre humain qu’elles ont créé et laissé dans leurs colonies ne leur donnent certes pas le droit de prodiguer des leçons de morale aux Chinois.

Pourtant il y a eu dans l’histoire des voix qui se sont élevées contre cette superbe occidentale.  Voltaire par exemple, et ses pamphlets ont stigmatisé de nombreux abus historiques. Sa verve contre les pressions exercées par les missions catholiques, les Jésuites et Rome sur la société chinoise gardent une brûlante actualité, deux siècles après sa mort. Le bon sens réaliste de Voltaire s’accordait bien avec celui de la Chine, dont il se fit le champion ardent en matière de tolérance religieuse. Il souligne à ce propos les troubles qu’amenèrent dans de pays tolérant les premiers contacts avec  Rome. Il n’a guère de tendresse pour les Jésuites : » N’est-il pas malheureux d’être venus de si loin porter la discorde et le trouble dans le plus vaste royaume et le mieux policé de la terre » . Les Jésuites avaient obtenu en 1740 de l’empereur Kang Hsi la permission d’enseigner le catholicisme ; ils s’en servirent pour faire croire à la petite portion du peuple dirigée par eux, qu’on ne pouvait servir d’autre maître que celui qui tenait la place de Dieu sur terre, et qui résidait en Italie. L’empereur céda bientôt aux cris de la Chine entière : on demandait le renvoi des Jésuites. Ce qu’on leur reprochait le plus c’était d’affaiblir dans les enfants le respect pour leurs pères, en ne rendant pas les honneurs dus aux ancêtres.

Ces malentendus et ce malaise ont durant tout le XIX° siècle envenimé les relations entre la Chine  et l’Occident. Les Chinois ont assimilé l’action du christianisme à l’agressivité permanente de l’Ouest contre leur pays, agressivité qui s’est matérialisée par le coup de force des nations occidentales pour s’ouvrir les portes de la Chine à coups de canon. Les Chinois étaient considérés comme des barbares, et le New York Times du 18 novembre 1894 applaudissait à l’invasion de la Mandchourie par les Japonais, « peuple qui a une civilisation et une armée aussi performante que la nôtre ».

L’intrépide voyageuse A. David Neel s’est attachée à percevoir l’exacte résonance du christianisme au sein des masses chinoises.  La plupart des convertis, dit-elle, appartiennent aux classes indigentes de la population. Ils se sont faits esclaves des « démons étrangers », surtout dans le cas les missionnaires américains, mais continuent à appréhender la vengeance des déités de leur ancienne religion que leu apostasie a irrités.

Certains religieux expulsés de Chine après la prise de pouvoir des communistes, tel l’évêque belge de Ningsia, étaient assez honnêtes pour admettre que le christianisme avait fortement perturbé la société traditionnelle chinoise ; ce qui explique le combat implacable que le nouveau régime livra contre la puissance de Rome.  Et il était assez objectif pour reconnaître que Mao Tse-tung avait fait faire d’énormes progrès matériels au peuple. » L’ordre règne partout. La Chine est unifiée. C’est à cause de l’enthousiasme créé et de l’amélioration des conditions matérielles que le communisme est si dangereux pour la religion chrétienne ». On peut se demander laquelle, celle de Rome ou celle du Galiléen.  Et le prélat de continuer « Nous avons levé les bataillons de Marie pour mener une guerre de partisans contre le gouvernement de Mao. Si nous fûmes arrêtés, c’est parce que nous étions coupables. Nous fûmes déportés, nous aurions dû être fusillés ».

L’action missionnaire protestante a trouvé elle aussi des censeurs avertis comme N.Peffer  dans « China, the Collapse of a Civilisation ». Selon lui, dans les écoles chrétiennes, on ne préparait pas le jeune Chinois à vivre selon sa race, mais selon les théories parfois peu orthodoxes de la vie américaine. La plupart des missionnaires croyaient inébranlablement que toute la civilisation était enclose dans le genre de vie du Middle-West américain.

La Chine s’est relevée de la mainmise étrangère et de toutes les humiliations. Avant 1940, 50 millions de Chinois étaient encore morts de famine, aujourd’hui l’espérance de vie est de 73 ans et l’analphabétisme de 2% seulement.

Essayons de conclure avec Voltaire : » Laissons donc, nous descendants des Celtes, qui sommes d’hier, qui venons de défricher les forêts de nos contrées sauvages, laissons les Chinois jouir en paix de leur façon de vivre et de leur antiquité. Les Chinois ont comme nous mille préjugés ridicules, mais cela n’empêche qu’ils sussent il y a quatre mille ans, lorsque nous ne savions pas lire, toutes les choses essentiellement utiles dont nous nous vantons aujourd’hui ».

Pierre Lutgen

Hostert


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