La torture est légale aux Etats-Unis

Extrait du livre de Tzvetan Tadorov. Les ennemis de la liberté, ed Robert Laffont 2012.
Abu Ghraib et Guantanamo ne sont pas des exceptions. Une publication officielle du gouvernement américain, datée d’avril 2009 sous Obama, a révélé la réglementation extrêmement tâtillonne de la torture, formulée dans les manuels de la CIA et reprise à leur compte par les responsables juridiques du gouvernement. Car telle est la nouveauté: la torture n’est plus présentée comme une infraction, regrettable, mais excusable. Elle est la norme même. On pouvait s’imaginer jusque-là que les pratiques de torture relevaient de ce qu’on appelée des bavures, dépassements involontaires des limites, provoqués par l’urgence du moment. On s’est aperçu au contraire qu’il s’agissait de procédures fixées dans les moindres détails, au centimètre et à la seconde près.
Ainsi les formes de tortures retenues sont-elles au nombre de dix, chiffre qui monte ensuite à treize. Elles sont reparties en trois catégories, dont chacune connaît plusieurs degrés d’intensité: préparatoires (nudité, alimentation manipulée, privation de sommeil), correctives (les coups) et coercitives (arrosage d’eau enfermement dans des boîtes, supplice de la baignoire). Pour les gifles, l’interrogateur doit frapper avec les doigts écartés, à égale distance entre l’extrémité du menton et le bas du lobe de l’oreille. L’arrosage d’eau du prisonnier nu peut durer vingt minutes si l’eau est à 5 degrés, quarante si elle est à 10 degrés et jusqu’à soixante si elle est à 15 degrés. Les privations de sommeil ne doivent pas dépasser quatre-vingts heures, mais après un repos de huit heures, elles peuvent recommencer. L’immersion dans la baignoire peut durer jusqu’à douze secondes, pas plus de deux heures par jour, pendant trente jours consécutifs. Un prisonnier particulièrement coriace a subi ce supplice à 183 reprises en mars 2003. L’enfermement dans une petite boîte ne doit pas dépasser deux heures, mais si la boîte permet au prisonnier de se tenir debout, on peut aller jusque huit heures de suite.
La contagion se répand bien au-delà du cercle limité des tortionnaires: plusieurs autres groupes de professionnels sont impliqués dans la pratique des supplices. Des conseillers juridiques du gouvernement sont là pour assurer l’impunité légale de leurs collègues et fournir une légitimation à leurs actes. Sont régulièrement présents des psychologies, des psychiatres, des médecins, des femmes (les tortionnaires sont des hommes, mais l’avilissement sous le regard des femmes aggrave l’humiliation). Pendant ce temps, des professeurs d’université produisent des justifications morales, légales et philosophiques de la torture. La torture marque de manière indélébile les torturés, mais elle corrompt aussi l’esprit des tortionnaires. De proche en proche la société entière se trouve atteinte par ce cancer. Un Etat qui légalise la torture n’est plus une démocratie.

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